mercredi 15 juillet 2020

"Les fidélités successives", ou les mille facettes de quelques personnages paradoxaux sous l'Occupation

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Nicolas d'Estienne d'Orves – "Les dons artistiques n'excusent rien. Au contraire, ils obligent!". Nicolas d'Estienne d'Orves fait claquer cette phrase, prononcée peu ou prou ainsi par Charles de Gaulle et qui a scellé le destin du condamné à mort Robert Brasillach, dans la bouche de Simon Bloch, personnage clé de son roman "Les fidélités successives". 


Tout est là: dans ce roman talentueux, nous sommes aux temps de l'Occupation, de la Résistance, des Juifs que l'on pourchasse et de Paris qui s'imagine être une fête. Pourtant, c'est dans les îles Anglo-Normandes, plus précisément à Malderney (une île imaginaire qui emprunte beaucoup à Sercq), que tout se noue.

Un personnage qui grandit
Le lecteur est rapidement branché sur le personnage de Guillaume Berkeley, un jeune insulaire au nom improbable, qui va se retrouver lâché dans le Paris de la Seconde guerre mondiale. Un prénom français, un nom de famille anglais, des initiales "G. B." bien british: voilà un personnage que son nom voue à l'ambiguïté. Il est jeune, naïf, il sait dessiner, il vit dans l'ombre de son grand frère... et embarqué vers Paris alors qu'il est à peine majeur, le voilà récupéré par la collaboration. 

Il est permis de le voir relativement passif face aux flots de l'histoire, mais l'auteur dessine aussi peu à peu avec Guillaume un personnage qui grandit et se rend compte progressivement du mal qui se fait autour de lui. Et dont il peut apparaître responsable.

Double jeu
"Les fidélités successives" interroge le thème du double jeu, présenté comme classique dans la ligne de défense des collaborateurs déférés devant les tribunaux dans le sillage de la Libération. Et ce roman va loin. Bien sûr, ce double jeu a pour conséquence une perte de repères pour Guillaume Berkeley. Il ouvre la porte à la présence de personnages paradoxaux donc captivants, comme Marco, ce Juif suicidaire, attachant parasite, qui exige que Guillaume le dénonce à la Gestapo, ou Rufus Moshe Schrammelstein (mais où l'auteur va-t-il chercher de tels noms?), présenté comme une légende du marché noir, dont l'aura se dégonfle au fil du récit, à mesure qu'on apprend à le connaître. Cela, sans oublier Pauline, figure clé du roman, qu'on découvre rouée mais aussi déterminée, observatrice extérieure (elle est Américaine) qui peut aussi faire figure de boussole qui met à nu les dérives d'un Guillaume qui traverse la guerre à Paris, la tête dans le guidon.

Quel est le bon camp? En mettant en scène un Guillaume Berkeley collaborateur qui s'occupe de bonne foi des Juifs qu'on lui confie en sa qualité d'aspirant résistant (même si c'est pour se couvrir, à la façon canonique des crémiers de "Au Bon Beurre" de Jean Dutourd), l'auteur brouille l'idée que les collaborateurs ne sont que méchants: certains sont aussi fourvoyés. Réciproquement, et c'est glaçant, le romancier confie à Victor, le frère du naïf Guillaume, le "beau" rôle d'assurer la libération de l'île de Malderney... au prix de quelques vies juives livrées aux camps, Guillaume étant commodément chargé de payer l'addition.

Ami, qui es-tu?
Dans le contexte bien entendu mouvant que l'écrivain met en place, ce contexte où l'on ne peut faire confiance à personne, il y a un mot qui apparaît régulièrement, et c'est "ami". On l'entend dans les répliques de Simon Bloch, l'homme par qui le scandale est arrivé, mais aussi ailleurs. L'auteur a le chic de donner, au fil des répliques, toutes les nuances, plus ou moins franches, intéressées ou hypocrites, qu'on peut donner à ce mot lorsqu'on le prononce.

Cela va jusqu'aux frontières de l'homosexualité, qui permet à l'écrivain de jeter un certain trouble sur certaines relations. Ainsi sont les humains.

La jeunesse aux manettes
Une phrase comme "On a toujours treize ans...", saisie au détour d'une réplique, guide le lecteur vers un thème important du roman, celui de la jeunesse. Un thème parfait pour décrire une époque qui a vu naître des régimes politiques, fascistes ou non, qui ont valorisé la jeunesse – sur le ton du roman jeunesse, quitte à ce que cela paraisse parfois simpliste. Cette jeunesse, c'est aussi l'époque où l'on fait ses choix de vie, où s'installent les jeux de domination entre personnes. Cela commence par l'adolescence de Victor et de Guillaume Berkeley, et se poursuit, de façon plus profonde pour le coup, par la mise en scène d'une brochette de personnages qui mettent leur fougue juvénile au service d'une cause qui, l'histoire le rappelle, s'est avérée désastreuse.

Ce "On a toujours treize ans...", c'est aussi l'expression de l'illusion d'une certaine immobilité historique, favorisée par l'ancrage sur une île restée féodale dans son organisation – un vrai reliquat du Moyen Âge. Il n'est pas facile de se défaire de ses racines, et l'auteur ne manque pas de le rappeler: croyant être passé à une nouvelle étape de sa vie en tant que Parisien, Guillaume Berkeley se retrouve sans cesse relancé par son passé dans l'appartement du 22, quai de Conti. Un bâtiment qui n'existe pas, soit dit en passant: c'est en passant sa porte que le lecteur entre vraiment dans la fiction.

Des collabos comme s'il en pleuvait
Rigoureusement réaliste, ciselant ses personnages et leurs interactions, l'auteur recrée enfin les grandes figures de la collaboration, quitte à donner dans le namedropping incessant pour faire vrai. Il s'amuse d'ailleurs, l'écrivain, en décrivant plus d'un personnage de ce temps avant d'en lâcher le nom, finalement: le lecteur se trouve surpris à jouer aux devinettes sur la base d'indices, en se demandant qui va apparaître. On relève entre autres le portrait d'un Lucien Rebatet ironique (un Lucien Rebatet dont Nicolas d'Estienne d'Orves est l'ayant droit dans la vraie vie), et l'on observe de loin Louis-Ferdinand Céline, avec son chat. Il y en a plein d'autres comme ça, et quitte à ce que ça paraisse un peu gros, Guillaume Berkeley a côtoyé tout le monde, dans les médias comme dans les ministères, jusqu'à Sigmaringen. Ainsi, l'ambiance de l'époque résonne avec vigueur dans "Les fidélités successives", chacun cherchant à se protéger en fonction d'une situation en constante évolution.

Avec "Les fidélités successives", un roman historique classique qui trouve un équilibre au rythme idéal entre dialogues et narration, Nicolas d'Estienne d'Orves offre un texte d'une grande profondeur, puissant et précis, explorant les méandres et paradoxes de l'âme humaine mis à l'épreuve de l'Occupation. Une exploration qui ne montre guère de héros ou de salaud et privilégie l'exploration souvent glaçante des nuances de gris de l'âme humaine.

Nicolas d'Estienne d'Orves, Les fidélités successives, Paris, Albin Michel, 2012.

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