mardi 23 juin 2020

Nick Tosches: portrait de Jésus en marionnette indocile

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Nick Tosches – Nick Tosches (1949-2019) n'est certes pas le premier écrivain à avoir revisité la vie de Jésus selon un point de vue qu'on dira alternatif. L'auteur était-il conscient que "Sous Tibère" serait son dernier roman, donc un testament littéraire? Voilà en effet qu'il offre à ses lecteurs une vision pour le moins irrévérencieuse du Christ, revu en petite frappe manipulée par un riche Romain en exil qui a trouvé là une manière de gagner de l'argent. C'est une interprétation facile après coup, mais il est permis de dire que pour le coup, l'écrivain a adressé un "Même pas peur!" vigoureux aux promesses de l'au-delà.


Les premières pages du roman ont le parfum mystérieux et vaguement scandaleux des livres que Dan Brown consacre au catholicisme: l'auteur plonge son lectorat dans les archives du Vatican, ces caves où se trouve un manuscrit inédit. Jouant à fond la carte du mystère, l'intrigue embarque le lecteur dans de vieux papiers qui sentent le parchemin et le soufre – pour le coup, en se mettant en scène, l'auteur n'hésite pas à survendre le caractère sulfureux, pour ne pas dire blasphématoire, du livre. Cela passe par les ficelles classiques du secret: ce texte est jalousement conservé, sa divulgation ferait scandale, etc. Voici installés les ressorts classiques susceptibles de faire saliver n'importe quel lecteur. Vous avez dit "captatio benevolentiae"? Ouaip.

Alors divulguons quelques éléments de ce livre au parfum de scandale, porteur d'une vérité non évangélique, incorrecte comme qui dirait, qui ne saurait émouvoir que les chrétiens de faible foi... Voici Gaius Fulvius Falconius, riche Romain exilé par Tibère du côté de la Palestine. Dans une taverne, il rencontre un certain Jésus, jeune petite frappe qui ne pense qu'au cul (il rêve de se faire épiler l'anus, c'est dire!). Expert en rhétorique mais vieux et en disgrâce, Falconius voit en Jésus un personnage jeune et charismatique, capable de lui rendre fortune. Il y a quelques chose du duo Christian/Cyrano, pensé par Edmond Rostand, dans l'attelage constitué par Falconius et Jésus: "Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.", pourrait-on dire en voyant Falconius écrire les discours de Jésus le faux Christ, envoyé sur le devant de la scène pour faire du fric.

Le fric? Citant les mots de l'Evangile, l'auteur a le chic pour l'éclairer à l'image du pognon: celui-ci est carrément un thème omniprésent de "Sous Tibère". Il le montre en glissant des allusions dans le Discours sur la montagne, cité longuement, qui suggèrent un appel aux dons. L'auteur ne manque du reste pas d'indiquer ce que vaut l'argent au temps des Romains - une adresse au lecteur d'aujourd'hui, même si Falconius, le narrateur, s'adresse à son petit-fils. Il est intéressant de noter que tout l'argent collecté par Falconius et Jésus se retrouve sur le dos de trois ânes, nommés des trois vertus cardinales du christianisme: Foi, Charité et Espérance. Faut-il comprendre que ces vertus sont subordonnées au bête empire de l'argent? Et puisqu'on est dans les questions de hiérarchie, relevons que c'est Tibère, empereur présenté comme fou, qui commande si l'on en croit le titre du livre, "Sous Tibère".

Argent et religion: avec "Sous Tibère", le lecteur d'aujourd'hui est amené immanquablement à se demander si sa pratique religieuse, guidée par un quelconque gourou, n'est rien d'autre qu'une pompe à fric à sens unique, séduisante par le verbe et par des actes qui tiennent davantage de la magie à deux balles que du miracle authentifié. Le gadget de la bouteille d'eau truquée pour verser de l'eau dorée, rapportée à Jésus par Falconius, en est un bel exemple. Relatés librement, les miracles relatés par les Evangiles apparaissent douteux, dès lors: un peu de raison leur ôte beaucoup de leur lustre. On pense ici à la démarche rationnelle et romanesque de Vincent Baudry dans "Et jusqu'à la fin des temps...", bien antérieur à "Sous Tibère" soit dit en passant. Dès lors, toutes les religions d'hier et d'aujourd'hui ne sont-elles que sectes? 

Alors oui, ça secoue! Mais ce n'est pas de la secousse à petit prix: l'auteur observe son univers avec virtuosité, mais aussi avec une connaissance aiguë des textes sacrés et du Nouveau Testament – certes revisités selon un point de vue totalement désenchanté – mais aussi du contexte historique des débuts de l'Empire romain. Et il y a aussi, dans le tandem constitué par Falconius et Jésus, un jeu où la marionnette ne se laisse pas forcément faire et paraît finir par croire au discours qu'on a écrit pour elle. Astuce ultime: l'auteur n'offre pas de scène dramatique de la Passion à ses lecteurs, chrétiens ou non. Derrière l'option de Falconius, bien sûr, il y a le choix de l'écrivain: en éclipsant l'épisode le mieux détaillé et le plus sacré de la vie du Christ, Nick Tosches le ramène au niveau d'un fait divers dont tout le monde se fiche, à commencer par Falconius, parti seul pour Rome avec le fric. 

La sagesse, enfin, est un leitmotiv de "Sous Tibère" – elle est aussi le thème porteur des philosophes antiques. Avec Falconius, c'est cependant une sagesse dont le narrateur, Falconius donc, assume qu'elle est subordonnée aux circonstances: les grands principes ne sont que des mots. S'adressant à son petit-fils, et aussi au lecteur d'aujourd'hui, le vieillard interroge au fil des pages, non sans un certain sel attique: et toi, qu'aurais-tu fait à ma place? 

Nick Tosches, Sous Tibère, Paris, Albin Michel, 2015, traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié.

Le site des éditions Albin Michel.

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