samedi 6 juin 2020

Huis clos aux moulins du Col-des-Roches

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Nicolas Feuz – Jusqu'où une femme est-elle prête pour protéger son enfant et sa mère? Telle est la question qui traverse, on le découvre peu à peu, le roman "L'engrenage du mal", dernier polar de Nicolas Feuz. Cette femme, c'est Tania Stojkaj, que les fidèles lecteurs de l'écrivain neuchâtelois ont côtoyée dans de précédents opus. "L'engrenage du mal" se lit certes très bien tout seul, mais avoir lu les titres antérieurs apporte un éclairage supplémentaire sur le petit monde que le romancier donne à voir.


Tout commence cependant autour de deux situations fort distantes en apparence, que l'écrivain rapproche progressivement. Il y a d'une part ces deux cadavres que la montagne recrache dans les montagnes neuchâteloises, traumatisant une brave famille de pique-niqueurs. Et d'autre part cette femme face à ses juges, dans l'ambiance à la fois calme et tendue d'une salle d'audience. Voilà un auteur qui souffle le chaud et le froid: bel art du contraste.

Le lecteur retrouve dans "L'engrenage du mal" quelques constantes des romans de Nicolas Feuz, en particulier le caractère particulièrement violent et spectaculaire des meurtres, ainsi que la description quelque peu complaisante, mais indéniablement réaliste, des victimes. Tout commence par un bonhomme pourtant costaud, mafieux albanais qui plus est, qui a perdu un bras – c'est bien plus tard qu'on comprendra comment cela s'est produit. 

Quelques réminiscences, pour ceux qui connaissent les précédents romans: la silhouette du Vénitien rappellera le souvenir de mises à mort façon Murano, de même que la mise à mort par l'eau, qu'on a déjà vue en prologue de "L'Ombre du renard". Et c'est de ce dernier roman également que sort un lingot d'or frappé d'une croix gammée... 

Sur ces bases, la police neuchâteloise mène l'enquête, et l'on retrouve Flavie Keller et Norbert Jemsen. Leur fonctionnement est conditionné par les liens avec les suspects. Peu à peu, ils en apprendront davantage sur une scène de crime particulière, magistrale, placée au cœur du roman: un huis clos à quatre personnes, promises à mourir noyées et qui ont toutes des raisons d'en vouloir l'une à l'autre. Tout cela, au centre de la terre, du côté des (véritables) moulins souterrains du Col-des-Roches, près du Locle, dans le canton de Neuchâtel. Voilà pour l'ancrage local...

On l'a dit, ce monde où la violence se donne libre cours est contrebalancé par un procès. Il est narré avec un indéniable talent: les interrogatoires sont finement menés, et l'auteur a l'habileté de montrer aussi, de près, les gestes et les interactions entre les personnes présentes en salle d'audience: les mots ne sont pas seuls à parler. Le lecteur se trouve ainsi plongé dans l'ambiance de jeux d'échecs qui peut marquer un procès, avec les enjeux que l'on sait.

Mené à un train d'enfer au fil de chapitres courts et efficaces, "L'engrenage du mal" est tout à fait dans la ligne des deux précédents romans de Nicolas Feuz, au point de boucler une trilogie (voire: il reste une ou deux portes ouvertes, on ne sait jamais!). "L'engrenage du mal" se révèle écrit avec vigueur et rigueur, jusque dans les détails. Par rapport aux précédents titres, on y trouve aussi un supplément de rondeur pour dessiner un univers maîtrisé, autour des personnages de Flavie Keller, Norbert Jemsen et Tania Stojkaj, ainsi que de la mafia albanaise. Et pour la bonne bouche, on ne peut que sourire au clin d'œil que l'auteur de "L'engrenage du mal" fait à son confrère Marc Voltenauer dans le prologue...

Nicolas Feuz, L'engrenage du mal, Genève, Slatkine, 2020.

Le site de Nicolas Feuz, celui des éditions Slatkine


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