dimanche 5 novembre 2017

Gérimont, un dragon sur les traces de Marc Voltenauer

Lefter da Cunha – Coup double pour le cycle de Gérimont, animé par l'écrivain suisse Stéphane Bovon: le premier tome de cette série, "Gérimont", a été réédité aux éditions Hélice Hélas, et un nouvel épisode, le douzième, vient de paraître chez le même éditeur, sous la signature de Lefter da Cunha. Une signature derrière laquelle on devine Stéphane Bovon lui-même.

Pour mémoire, on ne tue pas à Gérimont. Ce principe, érigé en dogme fissuré dès "Gérimont", est une fois de plus mis à mal par l'auteur dans "Le Dragon de Gérimont", où pas moins de quatre personnes sont assassinées sauvagement. Mais les choses changent... et le policier Lefter da Cunha mène l'enquête...

Le titre de cet opus met tout de suite le lecteur sur la voie d'un autre roman, "Le Dragon du Muveran", qui a connu un succès considérable dès sa parution. Un tel succès n'est pas passé inaperçu, et c'est donc un hommage narquois que Lefter da Cunha offre avec "Le Dragon de Gérimont". Le lecteur y retrouve les péripéties du modèle, à peine transfigurés, mais aussi un cadre caricaturé: le Café Pomme qui sert de point de chute chez Marc Voltenauer devient le Vieux Villars, bistrot de village tout ce qu'il y a de plus traditionnel, où l'on parle vaudois. Cela, sans oublier le livre lui-même: "Le Dragon du Muveran", texte interdit à Gérimont, est considéré tour à tour comme un livre de prophéties, un ouvrage de journaliste, un roman réaliste, un livre soporifique ou captivant, un succès... ou un bide. Surtout, c'est une clé de l'intrigue.

"Je ne suis pas Agatha Christie", dit le narrateur au début d'un roman structuré comme un journal. Curieux: l'intrigue est précisément développée, dans une certaine mesure, à la manière d'un roman de la grande dame du crime à l'anglaise. Lefter da Cunha a quelque chose d'un Hercule Poirot au village, faisant fonctionner ses petites cellules grises pour essayer de trouver le coupable – qu'on ne connaîtra qu'à la fin, bien sûr. Il essaie aussi de faire parler ses contemporains, va jusqu'à enregistrer leurs conversations. Et c'est de leur banalité (et Dieu sait qu'elle est appuyée!) que jaillira la vérité. En somme, "Le Dragon de Gérimont", c'est "Hercule Poirot au bistrot", tant l'essentiel de l'action se déroule au Vieux Villars, autour d'un pot de chasselas, de röstis ou de raclettes.

Cela nous amène à l'écriture... Il s'agit, lit-on, d'un "récit policier et réaliste". Ce réalisme s'affirme aussi dans la recréation des voix des personnages. Celle du narrateur d'abord, qu'on imagine, en lisant ses mots, comme un policier débonnaire et démuni, pas forcément prédestiné à faire fleurir les figures de style. Et surtout, il y a les voix retranscrites des nombreux personnages du roman, vivaces et fleurant bon le terroir: pour ainsi dire, l'écrivain donne ses lettres de noblesse littéraire à plus d'un mot qu'on n'utilise guère en dehors du canton de Vaud. 

Canton de Vaud, justement: une fois de plus, l'auteur se sert d'un roman d'anticipation post-apocalyptique pour titiller, mine de rien, certaines thématiques qui travaillent la société suisse. Le personnage de Speedy, par exemple, permet de mettre en avant les rapports qu'ont les Suisses avec les étrangers. Astuce stylistique: Speedy est le seul personnage qui mange la fin de ses mots, ce qui est une manière bien trouvée de lui donner un accent venu d'ailleurs. D'autres questions affleurent, telles que le rapport au changement, ce dernier remettant en cause une société aux règles taillées au cordeau, précises et longtemps immuables, mais désormais privée de roi et où les aspirations individuelles commencent à s'exprimer.

"Le Dragon de Gérimont" s'inscrit donc parfaitement dans la lignée des précédents opus de la série, tout en la dépassant un brin puisque le tome 12 n'était pas forcément prévu au départ (tout va par dix à Gérimont). Ceux qui ont aimé les prénoms albanais qui émaillent le cycle seront servis! On retrouve aussi dans "Le Dragon de Gérimont" le caractère apparemment débonnaire du cycle, celui qui fait naître de bons sourires. Sans compter, naturellement, le regard en coin porté sur le premier roman et best-seller de Marc Voltenauer...

Lefter da Cunha, Le Dragon de Gérimont, Vevey, Hélice Hélas, 2017.
Stéphane Bovon, Gérimont, Vevey, Hélice Hélas, 2017.



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