mardi 7 février 2017

Jean-Marie Rouart, scandale dans un microcosme paisible

Rouart Scandale"Paisible". Un seul mot pour un incipit qui claque, court, net et sans bavure. Et pourtant, que de tensions dans "Le Scandale", roman riche signé Jean-Marie Rouart! A l'exemple des relations interraciales complexes dans les années 1935 aux Etats-Unis, l'écrivain, membre de l'Académie française, offre là un très beau livre sur la justice, la vie dans une petite ville, et même les tourments de l'amour.

On entre lentement dans "Le Scandale", un peu comme l'on pénètre peu à peu la vie d'un village, avec ses secrets qu'on ne perce pas facilement. La première partie se distingue par la beauté précise de ses portraits. L'auteur, toujours, s'abstient de juger; cela dit, face à la froide description de certaines mentalités, le lecteur a de quoi frémir. Et de quoi sourire aussi, par exemple en observant le journaliste Tom Steward face à son confrère Robin Cavish: deux conceptions du métier s'affrontent, l'une, complaisante, s'arrêtant à la surface paisible des choses, l'autre ne craignant pas de déplaire en grattant la croûte des apparences. Mais ce n'est pas là qu'est l'essentiel...

"Le Scandale" suit plus particulièrement le personnage de Jim, jeune homme blanc amoureux d'une femme noire nommée Angela. Dans le contexte sudiste de Norfolk, c'est impossible: Jim vaut mieux que ça, dit-on. Cela, d'autant plus qu'à la même période, une affaire de femme noire violée par des Blancs, parmi lesquels se trouve un jeune homme de bonne famille promis à un très bel avenir, éclate. Nourri par ailleurs d'un puritanisme protestant pesant, le contexte est explosif! Si les Noirs et les Blancs semblent se respecter (on se salue, mais c'est chacun chez soi: quartiers, église, école, loge maçonnique... l'auteur ne manque jamais de le rappeler), il en faut peu pour qu'éclatent les émeutes, pour que les tensions interraciales soient exacerbées. Naviguant entre apparences et réalités, l'écrivain sait faire monter cette tension, suggérant un terrible scandale qui couve.

Le romancier expose aussi une certaine manière de rendre justice dans une petite localité américaine qui se souvient du temps d'avant la guerre de Sécession. Rendre justice, dans un tel contexte, c'est surtout préserver l'ordre établi, quitte à prendre ses distances avec les vraies responsabilités: "Paisible", se souvient-on... Le lecteur se trouve face à des meurtres hâtivement déguisés en suicide, des personnages tenus à l'écart les uns des autres (Jim et Angela), et même un tribunal totalement sous influence - des influences graves ou risibles (la presse joue un rôle, tout comme le goût du juge pour la chasse à la perdrix avec le père d'un suspect ou le penchant du procureur pour les jeunes garçons), mais qui peuvent faire penser, de près ou de loin, à des situations actuelles. Cela, sans compter les réflexes racistes crasses d'une population blanche qui se considère comme dominante. Il y a de quoi être révolté; mais l'écriture, opportunément distante, ne s'enflamme jamais... et laisse le lecteur seul juge.

C'est dans ce contexte que le personnage de Jim intervient, intéressant parce qu'il incarne le doute, la remise en question d'une telle société. De façon immédiate, on peut voir dans la vie sentimentale de Jim deux figures féminines classiques entre lesquelles Jim oscille: Angela, celle qu'il aime par passion, et Sally, son épouse légitime et raisonnable. On verra Jim s'engager du côté du respect des droits des Noirs, dans le prolongement de ses sentiments pour Angela. Reste que cet engagement montre ses limites, et que Jim, en définitive, a aussi ses faiblesses. Cela fera de lui un traître, pour les uns comme pour les autres, abandonné de tous. L'auteur s'en débarrasse opportunément, suggérant la navrante impuissance de l'homme seul.

Roman tendu, roman du réel tourmenté derrière des apparences sereines, "Le Scandale" est aussi un livre actuel. L'écrivain y travaille quelques thèmes qui lui sont chers, tels que la justice, le pouvoir et les relations humaines. Sobre, à peine ironique (mais le gimmick de la chasse au renard prête à sourire!), son style met à nu plus d'un travers humain intemporel, à l'exemple de la petite société d'une localité américaine de province vue comme un laboratoire.

Jean-Marie Rouart, Le Scandale, Paris, Gallimard, 2006/Folio, août 2007.

Rencontre avec Jean-Marie Rouart mercredi 8 février 2017 à 18h30 à Fribourg (Suisse), bibliothèque de la ville, salle Rossier, sur le thème "Une jeunesse perdue et autres romans". Organisation par l'Alliance française de Fribourg.

4 commentaires:

  1. Ah, c'est un roman qui risque de me plaire ! Je note ! Merci pour la découverte !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. A essayer, en effet! Bonne découverte à toi!

      Supprimer
  2. Ce n'est pas mon genre, je passe mon tour.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas de souci! Pour moi aussi, ça sortait un peu de mes habitudes de lecture.

      Supprimer

Allez-y, lâchez-vous!