mercredi 15 février 2017

Commerce de l'absurde, en veux-tu en voilà... avec Dimitris Sotakis

Sotakis IleAprès un premier roman marqué par un absurde à la Eugène Ionesco intitulé "L'argent a été viré sur votre compte", l'écrivain grec Dimitris Sotakis revient avec un deuxième livre traduit en français - merci aux éditions Intervalles pour l'envoi! Avec son titre d'une longueur improbable en français, "Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte" ne maquera pas d'attirer l'attention. D'autant moins que c'est un roman exquis, robinsonnade à la fois absurde et loufoque.

Le lecteur se retrouve en effet dans une ambiance à la Robinson Crusoé, façon moderne: à la suite d'un naufrage, un Néo-Zélandais se retrouve tout seul sur une île déserte. Ce bonhomme s'appelle Robert Lhomme, ce qui interpelle déjà: un personnage nommé Lhomme ne peut être que l'exemple archétypique, essentiel, d'une certaine humanité. Et de fait, il cristallise un certain nombre de travers de l'humain actuel: une tendance à la consommation, à la vie facile et au confort d'une certaine médiocrité, contrebalancée par l'ambition vaine de lancer des projets et de les mener à bien, motivée par une foi inébranlable, même s'ils semblent absurdes.

Consommation? C'est bien dans le schéma consumériste que s'inscrit l'action du naufragé Robert Lhomme, incapable d'en sortir: son grand oeuvre, ce sera la construction d'un supermarché, temple de la consommation par excellence. Cela, sur l'île déserte où il a échoué. L'auteur excelle à montrer le cerveau du personnage qui chauffe, les idées qui se bousculent. Plus important, il sait observer une certaine gradation qui va mener jusqu'à la folie du personnage principal, folie jalonnée par les différentes étapes de la construction du supermarché - calque dérisoire de ce que font les professionnels en la matière (à ce sujet, je recommande également "Ressources inhumaines" de Frédéric Viguier, ça secoue, allez-y!). La folie se traduit par l'aveuglement face au manque de débouchés (seul Robert Lhomme, narrateur illuminé, semble ne pas s'en rendre compte) et à la dégradation d'une marchandise en stocks limités, produite à la main à partir de matières indigènes.

Pas de Robinson sans Vendredi? Certes. L'auteur revisite cependant le motif de cet indigène, par deux biais: d'une part, Robert Lhomme a souvent l'impression que l'île n'est pas tout à fait déserte, mais rien ne vient le confirmer. D'autre part, il vit une idylle à la fois brève, passionnée et improbable avec une ourse de mer (ou otarie à fourrure, voyez le tableau...). Celle-ci va partir, enceinte peut-être, laissant Robert Lhomme avec une présence qui, si elle n'est plus réelle, n'en est pas moins intense.

Après Robinson Crusoé, il est permis de penser aussi, de loin, au "Désert des Tartares" de Dino Buzzati: une fois que Robert Lhomme a construit son supermarché, le voilà condamné à l'attente, qu'il faut meubler et tromper, notamment (dans "Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte") en gérant des stocks qui se dégradent - activité vaine s'il en est, mais que Robert Lhomme prend très au sérieux. Cela, sans oublier qu'au bout du roman, il faut faire face à des humains qui arrivent sur l'île et sont des clients potentiels à affronter. Or, Robert Lhomme n'y arrive pas... S'installe dès lors un dialogue de sourds entre des sauveteurs sincères et un patron de supermarché illuminé et autoproclamé.

L'ambiance loufoque de "Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte" permet de faire passer quelques invraisemblances et approximations et donne à ce roman tous les attributs de l'absurde, le sourire en prime. Partant d'un bonhomme normal, l'auteur en fait un doux dingue qui court après une chimère, perd progressivement tout lien avec la société des hommes et finit par vivre dans un univers parallèle, celui de son dérisoire supermarché - construit comme un enfant construit un bête château de sable et le considère comme essentiel. Oui, Robert Lhomme a des airs attachants de grand enfant... mais n'est-ce pas le cas de nous tous aussi, en permanence ou par intermittence?

Dimitris Sotakis, Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte, Paris, Intervalles, 2017, traduction de Françoise Bienfait.

8 commentaires:

  1. Je serais curieuse de découvrir ce livre.

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    1. Ah oui! C'est amusant, et complètement fou. A découvrir!

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  2. Absurde et loufoque? Hum, un de mes créneaux de lecture!

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    1. Totalement, oui, si c'est ce que tu recherches! Et essaie aussi "L'argent a été viré sur votre compte", qui fait irrésistiblement penser aux "Chaises" d'Eugène Ionesco.

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  3. Absurde à la Ionesco, j'adhère déjà ! Et puis je n'ai pas beaucoup d'auteurs grecs sur mes étagères. Il faudra que j'aille voir ça de plus près !

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    1. Ah oui, c'est du bon! C'est court, et celui-ci est assez amusant.

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  4. Un peu long parfois, répétitif, mais dans l'ensemble, très bien

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    1. Je ne l'ai pas trouvé longuet, au contraire: c'est quand même amusant. Tout au plus a-t-on parfois envie de dire au personnage principal que son plan, c'est un peu n'importe quoi... et le faire redescendre sur terre.

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