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mercredi 18 octobre 2023

Pouvoir et volupté au dix-huitième siècle: autour du cardinal de Bernis

Jean-Marie Rouart – C'est dans une langue délicieusement chantournée, parfaite pour un tel sujet, que l'écrivain et Immortel Jean-Marie Rouart a écrit "Bernis le cardinal des plaisirs", biographie de François-Joachim de Pierre Bernis (1715-1794). Se fondant sur les Mémoires de son personnage ainsi que sur d'abondantes recherches pour lesquelles il a bénéficié du soutien d'Aliénor de Sigalas, l'écrivain en dessine un portrait vivant qui mêle avec bonheur les anecdotes et la grande histoire. 

C'est au carrefour des plaisirs et de la haute politique, en effet, que se situe l'existence bien remplie de Bernis. Plaisirs de l'écriture d'abord, plutôt légers certes: Bernis versifie dans sa jeunesse, il hante les salons et accède à l'Académie française à 29 ans déjà. Peu à peu, se dessine dès lors un homme commode, aimant les plaisirs de la vie malgré un état d'ecclésiastique qui ne l'encombre surtout pas plus que nécessaire.

En effet, c'est dans l'art de la diplomatie qu'il va s'illustrer. L'auteur réserve quelques pages savoureuses au passage de Bernis à Venise, au temps du carnaval: s'il fait son travail avec sérieux, le personnage n'oublie pas de s'amuser, défiant au passage un certain Jacques Casanova de Seingalt à l'exercice voluptueux de la partie carrée. Casanova reviendra plus tard dans le récit: Bernis lui confiera la mission de créer une loterie nationale pour financer la construction de l'Ecole militaire, voulue par la marquise de Pompadour – un personnage clé de cet ouvrage, remarquablement recréé, tendu entre la splendeur et le faste de sa jeunesse et les errements politiques entêtés qui vont marquer la fin de sa vie auprès de Louis XV, dont elle est longtemps la favorite.

Bernis apparaît en effet, dans "Bernis le cardinal des plaisirs" comme un personnage ami, privilégié même, de Mme de Pompadour. Ne supportant guère la critique, celle-ci le paie mal de retour alors qu'il tente d'arranger une politique conflictuelle, fondée sur un renversement d'alliances au niveau européen, poussée par la marquise. L'auteur, en effet, la présente comme une sorte de premier ministre de substitution, encline aux émotions plutôt qu'au pragmatisme que voudrait une saine politique et prompte à rejeter sur d'autres la responsabilité de ses propres erreurs. Et il démontre que derrière les derniers feux du dix-huitième siècle, la Révolution française se dessine peu à peu.

C'est la vie d'un homme bien de son temps, ambitieux mais sachant garder la tête froide, que Jean-Marie Rouart restitue dans "Bernis le cardinal des plaisirs". Erudit, il excelle à placer son personnage au cœur d'un contexte historique finement retracé, de l'intimité du Petit appartement du roi jusqu'aux aléas de la Grande politique – Bernis connaîtra la disgrâce, mais participera aussi à deux élections papales à enjeu. Enfin, l'écrivain rappelle encore, par l'évocation de l'un ou l'autre tableau, quels traits les personnages de son livre pouvaient avoir.

Pour terminer, une impression plus personnelle: j'ai eu plaisir à retrouver Casanova au détour de telle ou telle page, après avoir étudié l'histoire tortueuse de l'édition de son "Histoire de ma vie" au temps de mon mémoire de master en littérature française. Ce qui date, oh, juste un peu...

Jean-Marie Rouart, Bernis le cardinal des plaisirs, Paris, Folio, 2000/Gallimard, 1998.

Le site des éditions Folio, celui des éditions Gallimard.

mardi 7 février 2017

Jean-Marie Rouart, scandale dans un microcosme paisible

Rouart Scandale"Paisible". Un seul mot pour un incipit qui claque, court, net et sans bavure. Et pourtant, que de tensions dans "Le Scandale", roman riche signé Jean-Marie Rouart! A l'exemple des relations interraciales complexes dans les années 1935 aux Etats-Unis, l'écrivain, membre de l'Académie française, offre là un très beau livre sur la justice, la vie dans une petite ville, et même les tourments de l'amour.

On entre lentement dans "Le Scandale", un peu comme l'on pénètre peu à peu la vie d'un village, avec ses secrets qu'on ne perce pas facilement. La première partie se distingue par la beauté précise de ses portraits. L'auteur, toujours, s'abstient de juger; cela dit, face à la froide description de certaines mentalités, le lecteur a de quoi frémir. Et de quoi sourire aussi, par exemple en observant le journaliste Tom Steward face à son confrère Robin Cavish: deux conceptions du métier s'affrontent, l'une, complaisante, s'arrêtant à la surface paisible des choses, l'autre ne craignant pas de déplaire en grattant la croûte des apparences. Mais ce n'est pas là qu'est l'essentiel...

"Le Scandale" suit plus particulièrement le personnage de Jim, jeune homme blanc amoureux d'une femme noire nommée Angela. Dans le contexte sudiste de Norfolk, c'est impossible: Jim vaut mieux que ça, dit-on. Cela, d'autant plus qu'à la même période, une affaire de femme noire violée par des Blancs, parmi lesquels se trouve un jeune homme de bonne famille promis à un très bel avenir, éclate. Nourri par ailleurs d'un puritanisme protestant pesant, le contexte est explosif! Si les Noirs et les Blancs semblent se respecter (on se salue, mais c'est chacun chez soi: quartiers, église, école, loge maçonnique... l'auteur ne manque jamais de le rappeler), il en faut peu pour qu'éclatent les émeutes, pour que les tensions interraciales soient exacerbées. Naviguant entre apparences et réalités, l'écrivain sait faire monter cette tension, suggérant un terrible scandale qui couve.

Le romancier expose aussi une certaine manière de rendre justice dans une petite localité américaine qui se souvient du temps d'avant la guerre de Sécession. Rendre justice, dans un tel contexte, c'est surtout préserver l'ordre établi, quitte à prendre ses distances avec les vraies responsabilités: "Paisible", se souvient-on... Le lecteur se trouve face à des meurtres hâtivement déguisés en suicide, des personnages tenus à l'écart les uns des autres (Jim et Angela), et même un tribunal totalement sous influence - des influences graves ou risibles (la presse joue un rôle, tout comme le goût du juge pour la chasse à la perdrix avec le père d'un suspect ou le penchant du procureur pour les jeunes garçons), mais qui peuvent faire penser, de près ou de loin, à des situations actuelles. Cela, sans compter les réflexes racistes crasses d'une population blanche qui se considère comme dominante. Il y a de quoi être révolté; mais l'écriture, opportunément distante, ne s'enflamme jamais... et laisse le lecteur seul juge.

C'est dans ce contexte que le personnage de Jim intervient, intéressant parce qu'il incarne le doute, la remise en question d'une telle société. De façon immédiate, on peut voir dans la vie sentimentale de Jim deux figures féminines classiques entre lesquelles Jim oscille: Angela, celle qu'il aime par passion, et Sally, son épouse légitime et raisonnable. On verra Jim s'engager du côté du respect des droits des Noirs, dans le prolongement de ses sentiments pour Angela. Reste que cet engagement montre ses limites, et que Jim, en définitive, a aussi ses faiblesses. Cela fera de lui un traître, pour les uns comme pour les autres, abandonné de tous. L'auteur s'en débarrasse opportunément, suggérant la navrante impuissance de l'homme seul.

Roman tendu, roman du réel tourmenté derrière des apparences sereines, "Le Scandale" est aussi un livre actuel. L'écrivain y travaille quelques thèmes qui lui sont chers, tels que la justice, le pouvoir et les relations humaines. Sobre, à peine ironique (mais le gimmick de la chasse au renard prête à sourire!), son style met à nu plus d'un travers humain intemporel, à l'exemple de la petite société d'une localité américaine de province vue comme un laboratoire.

Jean-Marie Rouart, Le Scandale, Paris, Gallimard, 2006/Folio, août 2007.

Rencontre avec Jean-Marie Rouart mercredi 8 février 2017 à 18h30 à Fribourg (Suisse), bibliothèque de la ville, salle Rossier, sur le thème "Une jeunesse perdue et autres romans". Organisation par l'Alliance française de Fribourg.