samedi 11 avril 2020

Matthieu Corpataux: des sucres en poésie

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Matthieu Corpataux – Souvent aussi ramassés que des haïkus, parfois plus développés: ce sont les poèmes de "Sucres", premier recueil du jeune écrivain et éditeur suisse Matthieu Corpataux. L'auteur annonce la couleur dès le premier de ses poèmes: en forme rectangulaire comme un morceau de sucre, il indique que ses poèmes n'ont pas la mollesse du caramel mou, et qu'ils ne manqueront pas d'attaquer les dents.


En forme de sucre? Les poèmes du recueil osent la forme, en effet, sur la base du vers libre. On sourit à ce "ça va vite" aux tailles diverses, suggérant de façon allusive un voyage en TGV à 300 km/h, relaté en allant à l'essentiel: le souvenir d'un café brûlant. Sucres, qu'on disait... Il y a ce poème rond, le 36: est-ce l'onde formée par un sucre qui tombe dans le café? Il fait écho, formellement, au poème 1, rectangulaire, déjà évoqué. Enfin, l'œil goûte la forme structurée et torturée du poème 26, évocateur là encore de souvenirs. Ou s'arrête sur le titre "D'autres vies que la mienne", en renfoncement dans le poème 16: pour le poète, c'est un flash dans un supermarché d'Evian, ainsi mis en évidence.

Ce choix de formes libres offre à l'auteur la possibilité de rythmer sa poésie au gré d'enjambements qui, à chaque fois, mettent en valeur un mot, une expression. L'exercice va jusqu'au bout dans ce qui, pour l'œil, a tout l'air d'un sonnet – c'est le poème 42 et dernier. Mots coupés à la rime, phrases qui font allègrement le pont sur plus d'un vers: l'auteur dynamite ainsi la forme poétique reine. "Négligence agencée", dit le poète: c'est aussi un regard sur l'être cher, à travers son charmant désordre.

Et les poèmes ne sont pas comme des noix alignées sur un bâton: ils entrent en résonance entre eux afin de dessiner ce qui ressemble à une autobiographie poétique, faite de mots simples. Des mots récurrents parfois, comme "grains", prévisible dans un contexte de... sucre. Ces grains, ce sont peut-être tous ces poèmes courts, sélection semble-t-il parmi des textes qui, de la main du poète, sont peut-être aussi nombreux que les grains de sable du Sahara - désert présent lui aussi, récurrent dans les poèmes. Grains de folie aussi, comme lorsque l'auteur évoque son idée de créer une maison d'édition à 18 ans (39). Ce qu'il a fait...

Grains de mémoire d'une vie, tantôt doux voire souriants, tantôt amers aussi, tantôt un peu les deux comme un café sucré: c'est toute une existence que le poète dessine, existence protéiforme, évoquée depuis les racines de l'enfance dont seules des bribes de souvenirs persistent, jusqu'à l'aujourd'hui, avec, en point d'orgue sonore, la puissance explosée d'un sonnet.

Matthieu Corpataux, Sucres, Vevey, Editions de l'Aire, 2020.

Le site des éditions de l'Aire, celui des Presses littéraires de Fribourg, fondées par Matthieu Corpataux.


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