mercredi 12 septembre 2018

David Foenkinos: quelque chose en nous de Jeanne Hébuterne

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David Foenkinos – Un viol, un suicide et quelques ruptures sentimentales: a priori, "Vers la beauté", le dernier roman de David Foenkinos, ne porte pas très bien son titre. Ou plutôt si: l'écrivain joue le grand écart, rapprochant ce que l'art et l'amour peuvent avoir de sublime et ce que l'humanité peut avoir de détestable. Et malgré tout, la fin du roman le dit, c'est bien vers la beauté qu'il faut regarder.


Le point de départ de "Vers la beauté" est pour le moins atypique: voici Antoine Duris, professeur d'histoire de l'art lyonnais réputé, qui change soudain de vocation et choisit de devenir gardien de salle au musée d'Orsay. On pourrait se dire que cela le rapproche des belles œuvres d'art – celles de Modigliani, en l'espèce. Ce serait un peu court: ce n'est pas sans raison qu'un homme fait une telle démarche, et la crise de la quarantaine n'explique pas tout, même si l'âge du bonhomme pourrait suffire à l'expliquer. Mais non: le romancier plonge dans la beauté complexe de la vie de ce personnage... et d'autres aussi. Cela, par deux artifices: le personnage de Mathilde Mattel, séduisante et curieuse directrice des ressources humaines du musée d'Orsay, et l'immense flash-back que constitue le roman.

A la poursuite de Camille Perrotin
Un flash-back qui explore, et c'est là le cœur du livre, la personne de Camille Perrotin, apprentie artiste peintre fauchée en plein envol. Là, forcément, on pense à Jeanne Hébuterne, artiste-peintre et compagne d'Amedeo Modigliani, qui comme Camille a fui à Nice et s'est suicidée – par défenestration, justement. Et aussi, si l'on pense à l'œuvre de David Foenkinos en général, donc vu de plus loin, à Charlotte Salomon, morte à Auschwitz trop jeune pour avoir pu exprimer tout son talent – et figure clé de "Charlotte", l'un des romans précédents de l'écrivain.

Voilà pour l'aspect intello... mais Camille Perrotin, c'est davantage que cela: c'est elle, l'étudiante talentueuse, qui a été violée. L'auteur décrit de manière saisissante ces quelques minutes qui ont tué quelque chose en cette jeune fille, ainsi que la fragilité omniprésente qui en découle chez elle. Et c'est avec délicatesse que, par contraste, l'écrivain dessine une manière de relation fine mais indiscutable entre ces deux personnages. De celles qui, communion mieux qu'union, peuvent justifier qu'un maître puisse aller prier sur la tombe de son élève.

Parallélismes et trinités
Camille Perrotin et Jeanne Hébuterne: on peut y voir un parallélisme. Et des parallélismes, des rapprochements surprenants, "Vers la beauté" en regorge. Il y a ces contacts physiques voulus par Antoine Duris, qui rapprochent ou éloignent. Il y a ce gag récurrent autour du nom de famille du personnage, qui suggère qu'il est parent de l'acteur de cinéma Romain Duris: Antoine est-il lui-même le comédien de sa vie? Ou recherche-t-il quelque chose de plus vrai en surveillant une salle de musée, en se rendant pour ainsi dire invisible à force d'introversion? Les personnages mis en scène par l'écrivain soulignent souvent la personnalité double d'Antoine Duris, charismatique comme professeur, discret jusqu'à l'invisibilité dans le privé. Au jeu des doubles noms, on peut aussi se demander si, en nommant Mathilde Mattel l'alliée d'Antoine Duris, il ne suggère pas au lecteur que celle-ci est une belle poupée – une Barbie, tiens. 

Et si bon nombre de choses vont par deux dans "Vers la beauté", il arrive que le rythme se fasse ternaire, justement en particulier avec cette Camille Perrotin qui aime répéter trois fois les choses pour bien les affirmer. Le lecteur y voit une manière d'assener les choses, de leur donner une importance par accumulation; mais pour peu qu'on soit chrétien orthodoxe, on se souviendra que Dieu aime le chiffre trois. Victime, Camille Perrotin? Oui – avec ce que cela peut lui donner de splendeur.

Invisible ou omniprésente?
Une splendeur signifiée par une scène finale qui est le vernissage posthume de ses œuvres de jeune créatrice. Le lecteur peut, à ce moment, se montrer un brin dubitatif sur le choix de cette issue: alors que s'entrechoquent les coupes de champagne, il peut avoir l'impression que l'artiste est la grande absente de sa propre exposition de tableaux. Mais il est aussi permis de se dire que Camille Perrotin a réussi, plus encore qu'un Antoine Duris finalement encombré de son corps, à se rendre invisible tout en étant omniprésente, au moins dans la mémoire de quelques-uns – voire d'un seul, après tout.

Alors certes, "Vers la beauté" n'a rien d'un roman "feel-good" porteur d'une esthétique rassurante et agréable: loin de toute superficialité, l'auteur y convoque plus d'un thème rappelant ce que l'humain peut avoir de détestable. C'est sur cette détestation que, par contraste, il transporte ses lecteurs vers ce que le monde peut offrir de plus beau: l'art, bien sûr, et aussi l'amour, si compliqué qu'il puisse être, dans toutes ses nuances.

David Foenkinos, Vers la beauté, Paris, Gallimard, 2018.

David Foenkinos donnera une causerie intitulée "Vers la beauté" le mercredi 19 septembre 2018 à 18h30 à la Salle Rossier de la Bibliothèque de la Ville, rue de l'Hôpital 2, à Fribourg. Modération par votre serviteur. 

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