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mardi 7 juin 2022

Hervé Commère et les cendres brûlantes du manoir familial

Hervé Commère – Pas de doute: l'écrivain français Hervé Commère a le chic pour embarquer son lecteur dans ses histoires. Celle de son roman noir "Sauf" est un défi à la raison: arrivé à la quarantaine glorieuse, un propriétaire d'un dépôt-vente nommé Matthieu, dit Mat, dit Matelot, retrouve dans ses stocks un album de photos de famille où se trouvent des images de lui. Problème: tout cela aurait dû disparaître dans l'incendie qui a emporté, en vrac, ses deux parents et son manoir en Bretagne. Il avait six ans...

Commence alors une intrigue vertigineuse ô combien! Le lecteur ne peut qu'être accroché, sidéré même, à chaque cliffhanger qui conclut les courts chapitres du début du roman. Voyons: en ouvrant l'album de photos, Mat ouvre métaphoriquement une incroyable boîte à surprises. Ces surprises sont de deux natures: il y a les réponses aux questions que Mat se pose soudain sur son enfance, sa jeunesse, ses parents. Et pour ne rien arranger, tous les malheurs du monde semblent fondre sur Mat et sur son équipe de brocanteurs. Qui peut lui en vouloir au point de mettre le feu à la maison où il vit avec sa compagne Anna, en région parisienne?

En ménageant des zones d'ombre étendues autour de ses personnages, quitte à jouer avec les stéréotypes (c'est de bonne guerre, allez!), l'auteur se dégage une bonne marge de manœuvre pour développer de fausses pistes et créer une ambiance où la confiance est remise en question. Ainsi, tant Mylène, la grande bourgeoise au lourd passé que Gary le gitan à la main leste et au verbe sage apparaissent dans leur duplicité: sont-ils des alliés fiables? Supposée neutre, la police elle-même peut paraître suspecte, tant il est vrai qu'elle n'a pas fait tout son travail dans une affaire de suicide liée aux tribulations de Mat et d'Anna. 

Il n'en faut pas plus pour que le lecteur perde ses repères: bien malin qui saura dire qui ment et qui dit vrai, qui est ami, qui est ennemi, qui protège ses fesses... L'un n'excluant pas l'autre, d'ailleurs! Dès lors, le lecteur sensible à la technique d'écriture n'a plus qu'une question: comment l'auteur va-t-il retomber sur ses pattes et proposer un roman noir crédible de bout en bout?

Et force est de le constater: "Sauf" apparaît globalement cohérent, même si le lecteur peut s'interroger parfois sur la crédibilité ou le réalisme de certaines solutions. Celles-ci constituent le fond de la deuxième partie d'un roman qui apparaît dès lors comme symétrique: on pose les questions dans la première partie, on y répond dans la deuxième – qui assume dès lors les couleurs d'une forme de désenchantement et arbore la couleur d'une descente de trip maîtrisée, conventionnelle même, après une montée folle. Il y aura les aveux de l'oncle de Mat, la vraie-fausse tombe de Mat, et le voyage en Norvège pour retrouver celle qui a amené l'album de photos de famille au dépôt-vente de Mat. Car, on s'en doute, ce n'était pas un hasard...

De la région parisienne jusqu'aux forêts de Norvège, "Sauf" balade ainsi son lecteur dans une aventure riche en surprises maîtrisée, rendant crédibles même les ressorts les plus incroyables – la fortune financière de certains personnages y contribuant beaucoup en leur conférant une marge de manœuvre de dingue, comme qui dirait. Revisitant toute la vie du personnage attachant de Mat, qui explore méthodiquement les faces sombres de ceux qu'il a cru être des parents normaux et aimants, l'écrivain offre avec "Sauf" un roman où la méfiance est de mise... y compris à l'égard de la vérité. Pour en savoir plus, il suffit de gratter... et ça vient tout seul: mêlant méthodiquement le vrai et le faux, "Sauf" se dévore, littéralement.

Hervé Commère, Sauf, Paris, Fleuve Noir, 2018.

Lu par Amnezik666, Anaïs Serial Lectrice, Aria & BooksBelette 2911CarobookineClarabel, DelcyfaroEmma, Erine6EveJean-PaulLettres & Caractères, Lilli, Lire au litLiseuse Hyper FertileLittérature et culture, Livres for funL'œil noir, MylèneNathalie CarnessePatricia Sanaoui, Riz-deux-ZzZSélectriceSerge Perraud, SharonSonia, Sophy, Stef EleaneStelphique, Un brin de lectureYvan.


lundi 19 août 2019

Vrainville, jusqu'à la révolte

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Hervé Commère – Tout commence le 12 juillet 1998, quelque part du côté de Dieppe. A Paris, les Bleus décrochent leur première étoile en championnats du monde de football. En province, la vie continue: sorties de boîte, naissance, mort, picole, viols, accidents de la route. Tout cela va lier les six personnages clés du roman "Ce qu'il nous faut, c'est un mort" d'Hervé Commère. La construction est astucieuse: ce lien apparaît comme plus ou moins conscient, et se révèle aux personnage petit à petit. Il est porteur de lourds secrets; et à un moment donné, les temps sont mûrs pour qu'ils éclatent au grand jour. Ou pas. Jusqu'à la révolte.


C'est dix-huit ans après que l'on retrouve tous ces personnages, en effet. L'un d'entre eux est devenu le patron de l'entreprise locale de lingerie fine, Cybelle, une entreprise familiale: le nouveau boss représente la troisième génération des Lecourt. Et c'est toute une sociologie que l'écrivain dessine autour de l'usine, au travers des évolutions du management, d'un paternalisme à fibre sociale vers la recherche du profit, sèche et impitoyable. La mondialisation est passée par là... Impossible de ne pas penser aux Lejaby. 

Sociologie humaine et villageoise aussi: l'entreprise a développé ses rituels, ses légendes et son folklore, par exemple le coup de vin blanc annuel offert par le bistrot, en souvenir du jour où le fondateur de l'entreprise a envoyé péter la hautaine Mme de Koninck, venue de Paris pour vendre très cher une production de lingerie qui assume son caractère accessible à toutes. A travers le quartier de 149 maisons ouvrières construit par le même fondateur pour que les ouvrières puissent habiter près de leur travail, l'auteur met en évidence la manière dont une entreprise florissante peut modeler le territoire. 

Tout cela s'inscrit bien sûr dans une intrigue à caractère policier. Les amitiés se défont, les policiers deviennent bien malins, et quelques morts finissent par apparaître. On pense à Maxime Lenotre: qui l'a tué? Est-ce un suicide? Une vengeance? L'auteur excelle à balader les soupçons, tout en reflétant fidèlement quelques inquiétudes bien légitimes chez certains personnages. 

Il est intéressant de relever que la paix du village fictif de Vrainville, qui couvre certes ses secrets d'un silence solide, commence à se déliter plus ou moins au moment où Cybelle fait l'objet de restructurations en vue d'une vente permettant à son patron d'aller se faire bronzer en vivant de ses rentes. Soudain, des photos compromettantes font surface, mais le sont-elles tant que ça? Les fausses pistes sont nombreuses, et l'auteur surprend à plus d'une reprise: le diable n'est jamais là où on l'attend. 

Mené à la vitesse d'une voiture lancée à fond sur la falaise, à deux doigts de tomber, "Ce qu'il nous faut c'est un mort" constitue un roman noir que l'on dévore, irrigué par l'observation acérée du microcosme que représente un village vivant de "son" usine. Cela, non sans une tendresse certaine pour les petites gens, notamment les ouvrières telles que Mélie, qui a la vocation chevillée au corps.

Hervé Commère, Ce qu'il nous faut c'est un mort, Paris, Fleuve Noir, 2016.

Le site des éditions Fleuve Noir.