vendredi 7 août 2026

Facebook: un coup d'œil glaçant en coulisses

Sarah Wynn-Williams – Il arrive, et c'est épatant, que les lectures télescopent l'actualité. Ainsi, c'est aujourd'hui que j'ai achevé ma lecture de "Des gens peu recommandables", témoignage de Sarah Wynn-Williams relatif à ses années d'activité chez Facebook. Et c'est aujourd'hui aussi que le groupe Meta, propriétaire de Facebook, s'est mangé une amende d'un gros demi-milliard de dollars pour tout le mal qu'il a fait à la jeunesse. Sarah Wynn-Williams en parle justement dans son livre (que Facebook a tenté d'interdire), au chapitre "Ciblage émotionnel" – toute cette pub qui s'adresse à des personnes qui se disent dans tel ou tel état d'esprit. Car oui: Facebook, as de la collecte de données, est en mesure de vendre, de manière ciblée, des cordes de pendu à des suicidaires.

Mais n'anticipons pas...

"Des gens peu recommandables" se lit comme un roman, autant le dire d'emblée, et les illusions perdues évoquées en couverture ont quelque chose de balzacien. Enfin, le fait que tout soit présenté comme vrai par une autrice manifestement sincère rend l'ensemble glaçant: le lecteur oscille entre rires jaunes et sensations de révolte. L'autrice est, en début de récit, une Néo-Zélandaise prête à affronter la vie mais un peu naïve, croyant que Facebook est l'outil rêvé pour faire émerger un monde meilleur. Juriste et diplomate, avouant être pleine d'illusions à l'aube de sa carrière, elle se fait fort de convaincre l'équipe de cette licorne qu'il faut du sens politique pour créer, comme l'envisage l'entreprise de Mark Zuckerberg, un monde meilleur et plus connecté. La déception sera amère...

Voici donc, vu de l'intérieur, le portrait d'une start-up qui a certes réussi, mais n'a jamais vraiment mûri dans sa culture, ni dans celle des individus qui constituent le "top" de son personnel. L'autrice excelle lorsqu'il s'agit de cerner les difficultés et spécificités de tel ou tel marché, par exemple la Chine (faut-il collaborer avec son gouvernement autoritaire?) ou le Myanmar (faut-il laisser passer les messages de haine entre bouddhistes et rohingyas musulmans?). 

L'image que l'autrice renvoie du groupe est celle d'une entreprise qui, derrière les beaux principes affichés, avance comme si le monde fonctionnait comme les Etats-Unis. Dans le cadre de son activité, l'autrice montre combien il est difficile d'expliquer à une poignée de jeunes Américains riches, blancs et déconnectés que le monde ne tourne pas forcément autour d'eux. Elle évoque, de ce point de vue, l'évolution d'un Mark Zuckerberg d'abord intimidé par le monde politique, puis enthousiaste dès lors qu'il a compris comment en tirer profit. Car oui, rappelons-le, une start-up n'a qu'un seul objectif: faire du fric – Dan Lyons l'explique très bien dans "Les nouveaux cobayes" – et le lecteur le comprend, en tout cas au moment où il lit le chapitre consacré aux coulisses de la première campagne en vue de l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.

"Des gens peu recommandables" relate aussi la déchéance morale d'une entreprise qui, devenue parfois plus puissante que des pays, part dans une illusion de toute-puissance: l'autrice devra démontrer que les oppositions à Facebook vont plus loin que les réactions épidermiques de quelques aigris. Cela commence avec le produit "internet.org", qui peut être vu comme un "Internet du pauvre", certes gratuit, mais imposé par une puissance américaine à des peuples qui n'en demandent pas forcément tant et y voient une tentative de colonisation.

Cette amoralité dans l'action résonne avec l'absence apparente de surmoi dont font preuve certains cadres de l'entreprise, et aussi avec la distance qu'il y a entre la politique RH présentée par l'entreprise et sa réalité. Entre temps de travail excessifs, congés maternité massacrés et vie de famille en pointillés, l'autrice évoque bon nombre d'avanies. A celles-ci vient s'ajouter le harcèlement sexuel et les propositions louches, à travers le personnage de Joel Kaplan (qui télétravaille depuis son lit et pose des questions déplacées, par exemple à base de "dirty Sanchez"), mais aussi celui de Sheryl Sandberg, femme et numéro deux fantasque de l'entreprise, qui l'invite dans son lit au cours d'un des nombreux vols en jet privé que l'autrice effectue avec l'équipe de direction de Facebook.

Témoignage fort porté par une autrice qui se fait lanceuse d'alerte, "Des gens peu recommandables" pose en filigrane quelques questions intéressantes sur le monde d'aujourd'hui. Est-il ainsi possible que des gens riches et immatures, cultivant l'entre-soi, puissent être laissés aux commandes d'un réseau social qui, bien manœuvré, pourrait effectivement contribuer à un monde meilleur? Et quelle doit être la neutralité de l'internet en général, et du réseau social Facebook en particulier, en matière de politique? Cela, et l'autrice le relève, sachant que l'équipe de direction est composée de Blancs juifs issus de Harvard – ce qui, avec tout le respect que nous leur devons, n'est pas exactement un modèle de diversité. Au terme de sa lecture, le lecteur aura de quoi être dégoûté d'un réseau social pourtant entré dans les usages de tout un chacun depuis quelques lustres. Cliquera-t-il encore sur "J'aime" une fois le livre refermé?

Sarah Wynn-Williams, Des gens peu recommandables, Paris, Buchet-Chastel, 2025. Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj.

Le site des éditions Buchet-Chastel.

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