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jeudi 31 août 2023

Hélène Dormond: il revient, le bourdon...

Hélène Dormond – Vous avez aimé "L'Envol du Bourdon", vous allez adorer "Le Retour du Bourdon"! C'était un premier roman, c'est donc devenu une saga, signée de l'écrivaine vaudoise Hélène Dormond. Son personnage principal? Marcel Tribolet, un de ces bons Vaudois à la façon de Jean Villard-Gilles, en proie à un "déficit assertif assorti de troubles anxieux", passé virtuose dans l'art de se coucher pour éviter conflits et embrouilles. Cela, côté cœur (la belle Amandine l'a-telle friendzoné? question récurrente qui ne manquera pas d'exciter le lecteur...) comme côté travail.

En effet, si "L'Envol du Bourdon" brocardait gentiment les poncifs du développement personnel, "Le Retour du Bourdon" aborde de façon fine et amusée les modes et les travers du monde du travail. Si peu profilé que soit Marcel Tribolet, dont le totem est justement le bourdon – qui vole bas –, on le retrouve chef des finances d'une entreprise de papeterie plutôt ambitieuse. 

La romancière brille lorsqu'elle dessine les relations que Tribolet entretient avec des subordonnés pas toujours faciles à gérer: le neveu d'une collègue qui n'en fiche pas une, un passionné de champignons qui blèse (j'ai bien dit blèse!) ou un chef qui ne manque pas de se faire passer pour un mâle alpha en se délectant de ces anglicismes qui, croit-il, font genre. Dans le flot de péripéties qui fait avancer le roman, chacun occupera le devant de la scène, à son tour, et il y aura quelques surprises.

Côté péripéties, en effet, l'auteure ne manque pas d'inventivité. Elle caricature à merveille les entretiens d'embauche improbables (Tribolet doit engager deux apprenties camionneuses), les exercices de team-building abstrus, les pièges entre collègues (ah, l'accorte serveuse longiligne du restaurant!) et les systèmes d'évaluation du personnel. Marcel Tribolet traverse chacune de ces péripéties à sa manière, cohérente avec sa conscience, acceptant les avantages (il s'est fait du bien avec la serveuse, qui aussi adoré ça, aha!...) et les inconvénients (il s'octroie une baisse de salaire parce qu'il ne veut pas léser ses talentueux subordonnés...). 

Si la vie de bureau pousse constamment Marcel Tribolet aux limites du stress, il en va de même de sa vie privée, et la romancière charge la barque pour le plus grand délice du lecteur: madame Bally, la voisine encombrante mais si aimable est toujours là, avec son chat, et Amandine a désormais deux rats. Enfin, il y a cette bande de braves paumés carburant aux p'tits joints, menée par le maître du chien Godzilla... 

Tout autour de Marcel Tribolet, si timoré qu'il en devient attachant, l'auteure fait donc danser toute une brochette de personnages joliment travaillés – tout au plus peut-on regretter qu'il ne soit pas fait davantage cas de la femme à face de rat, sans doute un peu perdue dans la vie elle aussi, qu'Amandine veut jeter dans les bras de Marcel. Cela dit, tout ce petit monde se bouscule gentiment, on finit par s'apprécier ou pas, et la ronde s'avère cocasse pour le lecteur, qui n'observera plus tout à fait son environnement de travail de la même façon une fois qu'il aura refermé ce roman enlevé, satirique mais dépourvu d'acrimonie, qu'est "Le Retour du Bourdon". 

Et la dernière phrase du roman laisse ouverte la possibilité d'une suite...

Hélène Dormond, Le Retour du Bourdon, Prilly, Aux Presses Inverses, 2023.

Le site d'Hélène Dormond, celui des Editions Aux Presses Inverses.

jeudi 15 décembre 2022

Petites et grandes révoltes au détour de l'ordinaire

Hélène Dormond – Tout pourrait se passer sans histoire pour les personnages qu'Hélène Dormond met en scène dans son recueil de nouvelles "Sous les pavés, la rage". Pourtant, il arrive qu'un coup de sang ou un événement apparemment anodin les fasse dévier de leurs existences acratopèges. Fine psychologue, l'auteure sait à chaque fois saisir le moment de révolte, si minime qu'il soit. 

Certes sobre, faussement discrète, l'écriture est en réalité travaillée en délicatesse. La musique des dialogues, en particulier, apparaît juste à chaque fois: l'auteure donne ainsi à entendre le ton bourrin d'un bonhomme aviné qui téléphone à une émission de radio du type "La Ligne de cœur" ("Au café des Amis") ou le verbe rebelle d'un rocker qui perd sa voix ("Voix de garage", une nouvelle à la musique particulièrement vigoureuse au sein du recueil).

La construction des nouvelles s'avère magistrale dès la première, "Coup de siphon". Relatant l'impact que la dépression nerveuse de Bastien, un homme très investi dans son travail, a sur son couple, elle place en contrepoint le destin de deux fourmis trouvées dans la salade que rince Marie, la compagne du dépressif. Le destin des deux fourmis est de finir au fond d'un évier, et la compagne sera sans doute bien seule à se poser des questions sur ce que ressentent ces insectes placés face à une adversité qui les dépasse. Cette adversité, Marie la vit aussi, au risque de se perdre elle aussi dans un couloir noir avec son compagnon.

L'inspiration des nouvelles de "Sous les pavés, la rage" vient volontiers des thèmes que l'actualité charrie. L'égalité salariale entre hommes et femmes, confrontée à un droit suisse peu armé pour faire face aux discriminations, constitue ainsi le fond de "Présomption d'innocence", une nouvelle qui s'ouvre sur l'évocation de la couleur fuchsia dont se sont emparées les féministes suisses. Et c'est de manière sensible, mais avec un sens aigu de l'observation, que l'écrivaine s'empare du thème de l'enfance placée avec "Fièvre de cheval". C'est riche: un premier voyage pour un nonagénaire qui ne sait que faire des vingt cinq mille francs qu'il a reçus comme réparation, de la part du pays, pour avoir été un enfant placé. On lui a marché sur les pieds toute sa vie, et même dans le car qui roule vers l'Andalousie, ça continue... 

"Fièvre de cheval" finit par réunir deux mondes, celui du passé et celui du présent, à la faveur du décès de son personnage principal. Ce rapprochement de deux mondes, l'auteure en joue aussi dans "Tout feu, tout flamme", qui relate en une couple de pages les avanies d'une femme dépendante du jeu. L'écrivaine dessine avec justesse et minutie ce que ressent ce personnage. Et si le monde du jeu paraît rejoindre de façon classique celui du monde réel, c'est avec un glissement rapide mais très habile que l'auteure le relate.

Enfin, la nouvelle qui donne son titre au livre, "Sous les pavés, la rage" met en scène le personnage révolté le plus original du recueil, puisqu'il s'agit de la Louve, rivière qui traverse Lausanne, corsetée. En personnifiant cette petite rivière, l'écrivaine lui donne toute la force de la révolte. Une force qui prend la forme d'une eau qui emporte tout sur son passage, même le très lausannois palais de Rumine, apparemment indétrônable. Sans oublier, au passage, quelques voitures et deux amants lâchés dans le parking souterrain de la place de la Riponne, montrés comme des jouets dérisoires face à l'eau qui monte de toutes parts.

Parcourant "Sous les pavés, la rage", le lecteur se délecte en regardant évoluer des personnages qui sonnent juste au niveau psychologique, à la fois divers, familiers et ordinaires – à l'instar de Frédéric, l'animateur radio de la nouvelle "Au café des Amis", parfait anonyme au physique passe-partout dès qu'il s'éloigne de son micro. Et il y a peut-être aussi un peu de l'auteure elle-même dans "Bande à part", relation des avanies d'une jeune et grande femme rousse entre Charmey et Glasgow, sans doute écrite pour le Prix d'écriture de la ville de Gruyères. Enfin, c'est sur une ultime gorgée de whisky que "Sous les pavés, la rage" prend congé de ses lecteurs: "La brûlure de l'alcool le long de sa trachée le réchauffe un instant". Manière de mettre en mots ce que le lecteur ressent: cette chaleur amère, on en veut encore parce qu'elle est la vie même.

Hélène Dormond, Sous les pavés, la rage, Lausanne, Plaisir de lire, 2022.

Le site d'Hélène Dormond, celui des éditions Plaisir de lire.


samedi 3 avril 2021

Hélène Dormond, un plaidoyer pour le lâcher-prise

Hélène Dormond – Comment devenir agente de police quand on est fleuriste? Il suffit de quelques hasards de l'existence, et de quelques qualités de rigueur et de moralité. Mais celles-ci sauront-elles tenir le choc face à la vraie vie? Dans son troisième roman, "Zone de contrôle", l'écrivaine vaudoise Hélène Dormond pose la question en se mettant dans la peau de Marianne. 

Marianne, c'est la rigueur et la morale personnifiées, jusqu'à la caricature. On la voit mettre des contraventions aux automobiles mal stationnées en ville de Lausanne, et adhérer bien comme il faut aux justifications qu'elle donne à son zèle au travail. Trouvant un message qui revisite de manière pour le moins passionnée la chanson "Mon Légionnaire" d'Edith Piaf sous son placard au travail, qui ne lui est manifestement pas adressée, elle décide de mener sa propre enquête: aimer le commissaire, ce n'est pas moral! 

Ainsi se noue une intrigue policière particulière, marquée par la rumeur qui enfle (et que l'auteure fait très bien chauffer...) et les sentiments humains, dont le cadre d'enquête est la police elle-même. L'auteure en profite pour radiographier l'ambiance qui règne dans une petite équipe d'auxiliaires de police: des gens loyaux en apparence, fidèles à leur devoir d'ordre, ce qui n'empêche pas les dérapages, sous forme de mobbing par exemple.

En contrepoint du monde professionnel, il y a la vie privée. Créant autour de Marianne une famille complexe sous ses apparences bien correctes, l'auteure confère à son personnage l'épaisseur qui fait qu'on va y adhérer. La romancière crée avec Charles-Armand un père tyrannique à l'ancienne, lui-même obsédé par la rigueur, source d'effroi pour ses filles. Comme pour adoucir ce côté inquiétant, l'auteure imagine le surnom qu'il donne à la pantoufle avec laquelle il menace régulièrement de frapper sa progéniture. Ce sera Albert, et dans le roman, cette pantoufle est traitée comme un véritable personnage récurrent.

Chaque membre de cet entourage trouve le moyen de s'émanciper de ce qui se présente comme un déterminisme familial, marqué par la rigueur qu'on prête volontiers au protestantisme. Chacune des sœurs de Marianne a trouvé sa voie, a même su "tuer le père", par exemple en prenant ses distances. Les enfants de Marianne font pareil, semblant échapper à leur mère, veuve prisonnière de son deuil. Même le patriarche Charles-Armand semble finir par quitter son armure de patriarche. Et Marianne? Autant voire plus encore que de son entourage, c'est d'elle-même que cette quadragénaire paraît prisonnière. 

Une telle histoire peut paraître grave, lourde des ambiances familiales recuites. L'auteure sait cependant tempérer cela par un humour certain, qui apparaît lors de scènes d'anthologie (la description d'un trip dû à une omelette aux psilocybes vaut son pesant d'or, tout comme l'épique torchée que se prend Marianne à Barcelone – et même un repas aux Trois Rois, magnifique restaurant lausannois, s'avère révélateur) ainsi que dans le jeu, original et souriant, des comparaisons qui émaillent le roman. 

"Zone de contrôle" apparaît dès lors comme une forme de plaidoyer pour le lâcher-prise face aux déterminismes familiaux et sociaux, illustré par l'exemple de personnages volontairement très ordinaires, Vaudois comme il y en a tant, construits de façon crédible, en proie à des soucis familiers pour n'importe quel lecteur.

Hélène Dormond, Zone de contrôle, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site d'Hélène Dormond, celui des éditions Plaisir de lire.

Lu par Francis Richard.

mardi 27 février 2018

Des couleurs à la vie de tous les jours... l'air de rien!

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Hélène Dormond – Des scènes issues du quotidien, des frictions si banales: l'écrivaine vaudoise Hélène Dormond parvient à en faire des éclats de vie remarquables dans son recueil de nouvelles, intitulé "L'air de rien". Celui-ci fait suite à deux romans originaux, "L'Envol du Bourdon" et "Liberté conditionnelle", et inaugure, aux éditions Plaisir de lire, une nouvelle collection consacrée aux textes courts.


Les lectrices et lecteurs qui se souviennent du regard aigu et original, drôle même, de l'auteure ne seront pas déçus lorsqu'ils se plongeront dans ces textes courts. Résolument d'aujourd'hui en effet, les personnages mis en scène sont autant d'alter ego du lecteur, porteurs de qualités et de défauts, de passions et de renonciations. Qu'il s'agisse d'une jeune femme qui sollicite un poste de cheffe de projet (mais sur un malentendu, ça peut marcher...) ou d'une dame d'un certain âge qui pense à sa vie de couple en demi-teinte, le lecteur y croit, l'espace de quelques pages.

Si crédibles qu'ils soient, ces personnages sont aussi portés par un style protéiforme, tout-terrain en ce sens qu'il sait s'adapter à toutes les situations mises en scène. L'exemple le plus éclatant est sans doute la nouvelle "Un vers de trop", qui oppose un rappeur et un féru d'alexandrins – leurs créations sont justement transcrites. Du coup, se demande le lecteur en les lisant successivement, l'alexandrin de Malherbe, certes un peu malmené, est-il vraiment si éloigné de la scansion des banlieues? Ou de l'un à l'autre, n'y a-t-il rien de plus qu'un dérapage? C'est ce que suggère le leitmotiv de cette nouvelle: "C'est là que tout a dérapé".

De manière plus locale, le lecteur goûtera "La malédiction du Vaudois", nouvelle dans laquelle l'écrivaine donne aux tours de langage vaudois leurs lettres de noblesse littéraire. Cela, en mettant en scène un Bolomey "bien de chez nous" placé face à un Bernois bien épais, cadre dans un bureau postal, perçu comme un intrus. Il est permis de penser que dans ce bureau postal, se rejoue le lien de sujétion qui a caractérisé, jusqu'à Napoléon Bonaparte, les relations entre Berne et Vaud. Dès lors, le discours troussé par le subordonné vaudois à l'attention de son supérieur hiérarchique vaudois sonne comme une vengeance qui se mange froid, avec l'accent. Il n'empêche: la chute ne manquera pas de surprendre...

Les relations interpersonnelles au travail sont du reste l'un des éléments récurrents de "L'Air de rien". On pense bien sûr au malentendu qui dénoue l'intrigue de "Question d'entretien", mais aussi au jeu de pouvoir qui se met en place dans "Juste fiel" ou aux rapports hiérarchiques dessinés dans la nouvelle "L'air de rien", texte aux accents policiers et liégeois qui donne son titre au recueil. Ah, justement, en parlant de Liège: il est permis de penser que les rapports humains au travail sont un tropisme pour l'écrivaine vaudoise, qui avait signé, pour le recueil collectif de nouvelles "Strip-tease" commandité par la police de Liège, une habile histoire de strip-tease exécuté au bureau face à un collaborateur supposément aveugle: c'était en 2011 et la nouvelle s'intitulait "A tâtons".

Des humains d'ici et d'ailleurs, dessinés sans esbroufe, dans le souci constant d'en dessiner l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau ou de plus médiocre: voilà les personnages que le lecteur de "L'Air de rien" va côtoyer l'espace de quelques heures de lecture. L'écriture peut s'avérer neutre, joliment ironique ou franchement musicale, familière dans les dialogues s'il le faut: elle s'adapte à tout, fait même sienne le verbe haut en couleur d'un inconditionnel de Johnny Hallyday. Avec un sourire en coin, l'écrivaine fait ainsi jaillir, en quinze nouvelles, toutes les couleurs que recèlent la vie de tous les jours.

Hélène Dormond, L'air de rien, Lausanne, Plaisir de lire, 2018.

Le site d'Hélène Dormond, celui des éditions Plaisir de lire – merci pour l'envoi!

samedi 27 mai 2017

Hélène Dormond, la revanche d'un plus lourd que l'air

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Le site de l'auteure, celui de l'éditeur.

L'affirmation de soi, voilà un vaste programme! Il y a en tout cas suffisamment de matière pour en faire un roman. La romancière suisse Hélène Dormond s'y est mise, et cela donne "L'Envol du bourdon". Fondé sur un important bagage psychologique, tempéré par un zeste rafraîchissant d'humour, son deuxième roman revisite certains codes de la chick lit en les déclinant au masculin: c'est ce qu'elle appelle la "Coq Litt".

Rédigé à la première personne du singulier, "L'Envol du bourdon" invite le lecteur à se mettre dans la peau de Marcel Tribolet, un bonhomme qui a si peu confiance en lui qu'il finit par en avoir des aigreurs d'estomac. Sur les conseils de Géraldine Meizoz, la psychologue, qui lui diagnostique un "déficit asservir assorti de troubles anxieux" (ça claque, non?), il va se reprendre en main. Et ça va faire des miracles, malgré quelques aimables maladresses. L'humanité du personnage central apparaît avec évidence, et on finit par le trouver attachant même si, parfois, on a envie de lui secouer les puces.

Derrière Marcel Tribolet, cherchez la femme! L'auteure campe plusieurs portraits féminins bien réussis, pleins de caractère, qu'on adorera parfois détester, à l'instar de la concierge, Mme Bally, qui paraît avoir avalé le "Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens" de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois afin de s'en servir à son seul bénéfice. On fera aussi la connaissance de Brigitte, l'épouse de Marcel, adepte du feng shui jusque chez elle (et chez lui), dont l'action n'est pas toujours désintéressée, puis de Sofia et Amandine, qui fonctionnent comme de puissants catalyseurs de l'évolution de Marcel côté sentiments, entre amour physique vécu à cent à l'heure et promesse d'un renouveau sentimental profond.

En mettant en scène un personnage qui peine à s'affirmer en certaines circonstances, l'écrivaine vaudoise donne quelques coups de canif dans le stéréotype du personnage de roman de sexe masculin, viril et fort en toutes circonstances. Cela, dans le contexte d'un monde moderne complexe et fascinant dont elle souligne les travers et les colifichets avec amusement. Avec Marcel Tribolet, on se retrouve donc dans un cours d'éveil du clown intérieur, dans une leçon de tantrisme, à un blind date pratiqué dans le noir, voire sur une scène de théâtre. Ou à regarder des séries à la télévision, une tranche de pizza à la main.

L'auteure recourt volontiers au procédé de la chute ou de la réplique qui tue pour provoquer le sourire du lecteur. Et les errements de Marcel Tribolet à travers les gadgets de notre temps, s'ils sont caricaturaux, lui apportent à chaque fois un supplément d'expérience et d'interaction avec les autres: d'ailleurs, "Tribolet", patronyme considéré comme en voie de disparition, est, selon l'écrivaine, un nom inspiré de la "tribologie", science qui, selon Wikipedia (et l'écrivaine, qui cite l'encyclopédie en ligne sans en rien changer), étudie les phénomènes susceptibles de se produire entre deux systèmes matériels en contact, immobiles ou animés de mouvements relatifs. Peut-on parler de tribologie appliquée aux humains, du coup?

Enfin, force est de relever que la figure de Marcel Tribolet, avec ses doutes et ses progrès, s'inscrit dans le cadre plus large de la crise de la quarantaine, qui oblige le personnage principal à se réinventer. Le fait que Marcel change de vélo, par exemple, s'avère symboliquement fort: jeter son vieux clou, c'est tirer un trait sur le passé. De même, il lui faudra faire avec un nouvel emploi au terme de turbulences dans l'entreprise, et avec une nouvelle compagne. Ces sujets peuvent être graves; en donnant des amis et des collègues masculins à Marcel Tribolet, là encore, l'écrivaine leur apporte un peu de légèreté. Et ne manque pas de dépeindre avec une belle vigueur les conversations des mecs entre eux.

Le lecteur intéressé ne se fiera pas à la couverture trop sérieuse, pour ne pas dire rebutante, choisie pour "L'Envol du bourdon"! Qu'il aille directement au contenu, qu'il découvre ce personnage qui, tel le bourdon, parvient à s'envoler même s'il est plus lourd que l'air: avec ce nouvel opus, Hélène Dormond signe un deuxième roman profondément humain et actuel, mais aussi pétillant, souriant et attachant, porté par une plume alerte.

Hélène Dormond, L'Envol du bourdon, Vevey, Hélice Hélas, 2017, postface de Pierre Yves Lador.