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mercredi 12 juin 2024

Tombée du phare

Françoise Chapelon – Avec "La Fiancée du Phare", la romancière ligérienne Françoise Chapelon envoie son personnage récurrent, Camille Lorset, du côté de la Vendée pour des vacances bien méritées. Bien entendu, celles-ci ne vont pas se dérouler comme prévu: invitée par des gens du cru à une noce, l'enquêtrice affectée à la gendarmerie de Montbrison va se retrouver mêlée à une sacrée enquête. Pensez donc: la mariée est tombée du phare!

L'idée d'amener Camille Lorset hors de "sa" région de Montbrison s'avère judicieuse: à force d'élucider des crimes dans son fief, celui-ci aurait perdu pied avec la réalité en renvoyant de ce cru une image peu réaliste de région dangereuse. C'est aussi ce qu'a fait, avec adresse, Marc Voltenauer dans "L'Aigle de sang", expédiant ses personnages en Suède après avoir remarqué que s'il continuait à décrire des homicides dans les Alpes vaudoises, il finirait par décimer les lieux... 

Quant au lecteur, il se retrouve agréablement dépaysé, baladé dans des paysages et des situations nouveaux. Il verra ainsi Camille Lorset tenter de bronzer sur les plages de la façade atlantique (on ne sait rien de son physique, soit dit en passant – la lectrice ou le lecteur peut tout imaginer...), tout en fraternisant avec les gens du cru, qui cachent bien leurs secrets: ce qui va titiller sa curiosité d'enquêtrice.

L'auteure place Camille Lorset dans une position double, à la fois témoin et enquêtrice: ayant assisté à la noce lors de laquelle la mariée est morte, elle s'avère impliquée. L'auteure explore avec pertinence le ressenti d'une gendarme aguerrie soudain placée face à ses collègues qui, pour le coup, ont des questions à lui poser: doit-elle répondre, simplement, ou suggérer qu'elle pourrait être utile à l'enquête, par exemple en posant, en retour, les questions qui lui paraissent bonnes? 

Présente au début du roman, cette tension va se résoudre assez vite: pour ainsi dire victime de son tempérament de flic, Camille Lorset va mener l'enquête toute seule, parallèlement à une gendarmerie locale qui paraît encline à ménager les susceptibilités du cru. Pour le lecteur, c'est tout bénéfice: l'enquête s'avère riche en rebondissements. Mais l'auteure ne manque pas de souligner le rapport obsessionnel de Camille Lorset à son travail, en particulier en évoquant, en pointillés, sa relation problématique avec un jeune homme qui a fini par s'éloigner d'elle malgré des sentiments amoureux a priori partagés.

Et l'intrigue, alors? Celle-ci brasse des thématiques nombreuses et éclaire pas mal de zones d'ombre à propos des personnages mis en scène. On aurait pu s'attendre à ce que la question des prêtres pédophiles, annoncée en début de roman avec des allusions bien explicitées au père Bernard Preynat, soit plus prégnante au fil des pages: tout au plus explique-t-elle le tempérament atypique d'un personnage apparemment secondaire, victime et mère d'autres personnages autrement importants dans l'intrigue. Au-delà de cet élément, il y aura des jeux de pouvoir et d'argent bien sûr, et l'ambiance particulière d'un mariage quelque peu arrangé entre notables locaux, marqué en partie par la raison. Et l'on s'interroge sur ce que sont tous ces briquets Zippo qui parsèment l'intrigue: cadeau d'entreprise ou témoignage d'amitié indéfectible entre jeunes gens?

Si riche et détaillée qu'elle soit, l'intrigue mise en place est maîtrisée de bout en bout. Elle permet à l'écrivaine d'agencer avec adresse plus d'un retournement de situation, jusqu'à l'issue, nécessairement inattendue: tout le monde avait peut-être une bonne raison de ne pas aimer la victime. Alors, suicide ou homicide? Telle est la question posée par "La Fiancée du Phare".

Françoise Chapelon, La Fiancée du Phare, Forez Noir, 2023.

Le site de Françoise Chapelon.

Lu par Sonia Pupier.

samedi 18 juin 2022

Camille Lorset, une enquête dans le monde opaque de la verrerie

Françoise Chapelon – Avec "Le germe du mal", la romancière Françoise Chapelon signe le troisième de ses romans mettant en scène l'adjudante Camille Lorset, qui mène l'enquête aux côtés de toute l'équipe de la Brigade des Recherches de la gendarmerie de Montbrison. Tout s'ouvre avec la disparition de Lucas, le jeune fils de son voisin Yann, avec lequel elle entretient des relations compliquées d'ordre sentimental. Ce qui apparaît cependant comme un faux départ...

... en effet, et c'est là que tout se noue, l'intrigue démarre avec un accident de voiture survenu sous les flocons de neige, alors que Noël approche sur les routes de la campagne de la Loire. Un brin d'enquête autour de l'une des victimes, plongée dans le coma, met au jour un monde d'actions suspectes du côté des héritiers de la verrerie locale, les Vernet-Branchart. Des personnes dont l'auteure se délecte à dépeindre les mœurs implacables, dictées par le fric entre autres, et plus opaques qu'une vitre derrière les belles apparences. 

En parallèle, l'auteure tisse la destinée de quelques personnages au destin rendu difficile et tortueux par des amours contrariées et par le contexte de la Seconde Guerre mondiale. La violence de quelques hommes, dont l'un paraît tel un collabo de bas étage, n'arrange rien. 

Avec "Le germe du mal", le lecteur retrouve donc l'enquêtrice Camille Lorset au gré d'une intrigue foisonnante, entre crimes et secrets de famille. Surtout, on retrouve avec elle un personnage chevillé à son travail, qu'il faut même obliger à prendre des vacances, et donc de la distance face à une enquête obsédante qui connaîtra son lot de fausses pistes. 

Plus ou moins formels, les interrogatoires se multiplient, menés par Lorset comme par d'autres personnages, tels que l'insupportable Romuald de Vasco, que l'auteure charge fort (mais comment ce gros bonhomme a-t-il pu faire carrière dans la gendarmerie en étant si médiocre?) tout en lui réservant, au détour d'une péripétie personnelle difficile, un soupçon d'humanité. Pour le reste, ils sont l'occasion de découvrir une vaste brochette de personnages marqués par la vie, mais pas toujours rassurants: une adolescente anorexique, un garçon un peu attardé qui mate sa voisine à la lunette astronomique, des gens hospitalisés...

Mais Camille Lorset, ce n'est pas que l'enquête! L'écrivaine présente une adjudante qui a aussi une vie privée bien remplie, happée par une vie de familiale absorbante et complexe: en particulier, les amours avec Yann ne sont pas sans nuages, ce qui pourrait compliquer le jeu des invitations aux fêtes de fin d'année, Noël ou Nouvel-An. C'est ainsi que le lecteur se retrouve en présence d'un personnage profondément humain dont l'écrivaine explore les démons avec rigueur et empathie. Cette exploration se poursuit ainsi de manière constante, dans le prolongement des romans "Dors, mon ange" et "Sous le lierre".

Et quid du petit Lucas? Il est sain et sauf. En apparence! Peut-être de quoi faire un nouvel épisode des aventures de Camille Lorset? Affaire à suivre, même si chaque roman de la série se lit indépendamment sans souci.

Françoise Chapelon, Le germe du mal, Sainte-Lucie-Sur-Loire, Bookelis/Françoise Chapelon, 2017.

Le site de Françoise Chapelon, des éditions Bookelis.

lundi 29 octobre 2018

Françoise Chapelon: encore quelques crimes du côté de Montbrison

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Françoise Chapelon – Elle avait tout pour se faire aimer, cette vieille dame qui accueillait les femmes battues chez elles. C'est pourtant elle qu'on retrouve baignant dans son sang, dans une mise en scène évidemment macabre. Pour ouvrir "Sous le lierre...", l'écrivaine Françoise Chapelon fait fort. Ce deuxième roman s'inscrit clairement dans le prolongement de son premier opus, "Dors mon ange": en particulier, on y retrouve l'enquêtrice Camille Lorset, aux manettes de l'enquête. Ou des enquêtes, devrait-on dire.

Bien évidemment, il y a ce premier meurtre. Il sera suivi de plusieurs autres, tout aussi odieux, et il faudra gratter bien des secrets pour les élucider en un ultime retournement de situation. Camille Lorset et son équipe interrogent, réfléchissent... et se font parfois des films, littéralement: franchement, ce Michaël Meyer, au nom semblable au personnage principal du film "Halloween", jeune gars instable et souffrant à la suite d'un traumatisme, sortant mystérieusement la nuit, peut-il être le coupable? Ou faut-il inculper d'office tel homme à la main lourde? Les indices mêmes sont troublants, tendent à mettre les investigateurs sur la voie d'un taxidermiste... Les soupçons passent d'un suspect à l'autre. En contrepoint aux ambiances liées aux crimes, rendues plus pesantes encore par la pression exercée par la hiérarchie pour avoir des résultats, une voix s'élève depuis Nice: qui est-elle? Le suspens s'installe.

Mais dans "Sous le lierre...", l'auteure explore aussi une ou deux pistes personnelles autour du personnage de Camille Lorset, déjà indiquées dans "Dors mon ange". Premièrement, il y a la curiosité autour du secret qui entoure le suicide du père de Camille, un policier aux états de service exemplaires qui a cependant commis des "erreurs du passé". Un secret lourd, choquant lorsqu'il est révélé: le ressort est classique, mais il est efficace. En particulier, il permet de conférer un supplément d'humanité à l'enquêtrice Camille Lorset: elle ne saurait se résumer à son métier de gendarme.

Cette volonté de donner de l'épaisseur à Camille Lorset se prolonge encore lorsqu'il est question de ses tribulations quotidiennes: on pense surtout à cette grippe qu'elle attrape et dont elle paraît guérir bien vite, trop même peut-être. Le travail d'abord! Cette idée est cependant contrebalancée par la tentation d'avoir une vie sentimentale normale. Avec Yann, le voisin, peut-être? C'est avec finesse que l'écrivaine dessine la manière dont la gendarme Camille Lorset, investie dans son métier, gère ses sentiments au jour le jour: le chapitre 3 réserve quelques pages d'une sensualité certaine. Et puis, il y a les amis, la fratrie...

Qui peut deviner, au début du roman, que toutes ces enquêtes finiront par n'en faire qu'une seule? Jalousies, secrets, vieilles amours illégitimes: tout concourt à ce que la nuit de Halloween où tout se noue n'a rien d'une soirée d'amusement pour des gamins qui pourraient bien avoir été des témoins clés d'un meurtre. Quant à Camille Lorset, l'auteure démontre, dans "Sous le lierre...", que ce personnage a suffisamment d'épaisseur pour être le moteur de plus d'un roman. Peu décrit physiquement (seule est évoquée la couleur des cheveux de Camille Lorset, en passant), il permet au lecteur de l'imaginer pour ainsi dire comme il l'entend, ce qui favorise la rêverie...

Françoise Chapelon, Sous le lierre..., L'Horme, éditions Faucoup, 2015.

"Dors mon ange" et "Sous le lierre..." ont été réédités aux éditions BookElis, de même que "Le germe du mal", dernier opus de Françoise Chapelon

Lu par Maryline.