lundi 21 octobre 2019

Algérie, quand la misère française part en bateau

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Michèle Perret – Partir de France pour l'Algérie, est-ce exaltant dans les années 1848? Dans son nouveau roman "Le Premier Convoi", l'écrivaine retrace la destinée des premiers Français arrivés sur une terre d'Algérie devenue française à la suite du "coup de l'éventail", casus belli entre deux pays. Un prétexte que l'auteur retrace de façon succincte dans le prologue de son ouvrage: c'est un point de départ parfait, même s'il est lointain.

C'est que dans "Le Premier Convoi", tout commence au plus fort de la révolution de 1848. L'auteure met en scène une poignée de personnages aux profils divers, hommes, femmes: tout un petit peuple qui vit dans un monde où, plus ou moins cruelle, la misère est omniprésente. Antoine Delville, limonadier susceptible de tout perdre, et son épouse à peine sortie d'une situation misérable, sont les moteurs du récit, si fictifs qu'ils soient: c'est grâce à eux, à leurs humaines forces et faiblesses, que naît l'empathie du lecteur face à ces colons.

Au-delà de ces figures, la romancière dessine donc avec réalisme le départ en bateau de plusieurs centaines de métropolitains vers l'Algérie française. Ces métropolitains sont chargés de faire fleurir le désert, à des conditions alléchantes et bien vendues – le lecteur découvre ainsi un ministre nommé Lamartine, plus préoccupé de propagande bien huilée que de belle poésie. L'auteure le souligne: le départ des premiers colons vers l'Algérie, c'est aussi le moment où la France exporte sa misère. Et ceux du premier convoi font l'objet d'un regard ambivalent: sont-ils ceux qui vont valoriser l'Algérie française ou les séditieux de 1848 en fuite? La description du voyage permet à l'écrivaine de mettre en avant, tour à tour, ces regards tour à tour encourageants ou hostiles.

L'auteure ne nie pas les difficultés liées à l'installation des premiers colons, mais sa narration est constamment portée par une tonalité où l'optimisme domine le découragement légitime: certains reculent face à la réalité qu'ils découvrent en Algérie, mais d'autres se donnent la peine d'installer leurs affaires et d'accomplir leur part du deal: rentabiliser en une poignée d'années le lopin de terre qui leur a été attribué. Au travers de quelques personnages, la romancière décrit de façon claire toutes ces attitudes: retour immédiat en métropole, attitude paresseuse au risque de tout perdre, action appliquée, agricole ou non, en vue d'une installation pérenne. 

L'écrivaine, en effet, met aussi en évidence des personnages qui trouvent des opportunités hors du domaine convenu de l'agriculture. Les femmes du voyage donnent le ton: la romancière indique symboliquement qu'elles sont les premières à penser à une manière de vivre sur une terre pas forcément accueillante, en organisant un commerce de blanchisserie. Soit dit en passant, gageons que cela a dû être un peu pareil aux premiers temps de Nova Friburgo, colonie suisse au Brésil; il est d'autant plus regrettable que l'auteur Henrique Bon l'ait quelque peu occulté dans "Un aller simple pour Nova Friburgo".

L'auteure du "Premier Convoi" suggère aussi les relations entre les colons et les autochtones, des relations qui auraient pu être amicales: entre personnes, on peut s'entendre – ou pas, l'histoire le dira. Mais c'est surtout entre colons, face à des conditions de vie qui n'ont rien d'évitent, que les liens se tissent, de même que les tensions. Le lecteur relève que la religion catholique constitue un facteur fort de cohésion entre colons, les plus réfractaires acceptant que la vie chrétienne structure la vie sur de nouvelles terres: en des conditions de vie nouvelles, loin de Paris, ses rituels font figure de dénominateur commun, autant que le folklore développé au cours du voyage, fait d'habitudes et de chants.

Il y aura d'autres départs pour l'Algérie après le "Premier Convoi" que Michèle Perret décrit sur un ton romancé, au travers d'une poignée de personnages imaginés qu'elle mêle à la foule des colons réels, cités nommément en fin d'ouvrage. Ce premier voyage prend cependant une allure emblématique, symbolique et ambivalente: si la France exporte ses miséreux et ses séditieux sous les applaudissements, ceux-ci se montrent globalement et sincèrement décidés à s'inventer une nouvelle vie sur de nouvelles terres porteuses de promesses variées, qu'ils s'approprient. Mais d'ailleurs, est-ce juste d'exporter sa misère ainsi? Jusqu'à aujourd'hui, la question reste posée.

Michèle Perret, Le Premier Convoi, Montpellier, Chèvre-feuille Etoilée, 2019. 

Lu par BabouRainfolk.

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