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mardi 4 avril 2023

Une laverie au centre du monde

Sylvie Zaech – Une boutique où l'on lave son linge entre voisins peut-il devenir le centre de l'univers? C'est en tout cas ici que l'auteure Sylvie Zaech place le centre de gravité de "La Laverie", situé dans une ville qui aime elle-même se voir comme le milieu du monde: Paris. Paru une première fois en 1998, ce court roman vient d'être réédité dans une version définitive, retravaillée par la romancière, aux éditions InFolio.

Ce sont pourtant des anonymes qui se côtoient autour de la machine à laver et du séchoir de la petite laverie décrite par la romancière. Tous se connaissent plus ou moins, tous ont partie liée sans nécessairement le savoir et hantent le même quartier, côté Bastille, que l'auteure esquisse en mettant en avant quelques bars et boutiques.

Traçant ces liens plus ou moins pointillés avec finesse, l'auteure les suit de façon plus ou moins lâche: il y aura Lisa la traductrice un brin sauvage, un Vietnamien âgé qui marche avec une canne, Pierre le professeur qui plaît aux jeunes femmes auxquelles il enseigne, François et la maison dont il a hérité dans le Jura français, Jim l'Américain qui balance entre deux cœurs, et quelques autres. 

Autant de personnages dont les vies s'entremêlent comme le linge dans une machine à laver, ce linge que l'un des personnages aime bien regarder tourner, s'humidifier et se mélanger dans le tambour, à travers la fenêtre de l'appareil. Et c'est avec tendresse, voire avec un certain sourire, que l'écrivaine les regarde vivre, se débattre avec leurs amours marquées par le gris des habitudes ou par l'amertume des phrases et des situations qui font de la peine. Ces vécus, bien sûr, résonnent avec les ressentis très personnels, ceux qu'on ne dit pas mais qu'on peut avoir lorsqu'on sort laver son linge en un lieu où l'on n'est pas seul à le faire.

"La Laverie" est construit en une multitude de courts chapitres, d'une bonne page environ. Le lecteur est ainsi invité à suivre tour à tour chacun des personnages, tournoyant autour du centre que constitue la laverie, une laverie tenue par un vieil homme qui tend à oublier des souvenirs devenus l'écume de ses jours. Ainsi, "La Laverie" allie avec succès la rapidité narrative et la densité d'un propos qui sonne juste et affectionne les demi-teintes délicates, celles qu'un lavage trop vigoureux pourrait abîmer...

Sylvie Zaech, La Laverie, Gollion, InFolio, 2022/première édition Lausanne, L'Age d'Homme, 1998.

Le site de Sylvie Zaech, celui des éditions InFolio, celui des éditions L'Age d'Homme.

jeudi 19 septembre 2019

Sylvie Zaech, des "Intouchables" à Central Park aux amours retrouvées dans le Vaucluse

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Sylvie Zaech – Difficile de ne pas penser à "Intouchables", ce film avec Omar Sy et François Cluzet, lorsqu'on découvre la scène initiale de "Je pars demain" de Sylvie Zaech. Ce roman s'ouvre en effet sur la vision de deux personnages que tout semble séparer et que les circonstances rapprochent forcément: un danseur âgé devenu solitaire nommé Côme, cloué pour l'heure dans un fauteuil roulant, et un soignant, David, qui l'assiste.


Tout le début de "Je vais partir" se concentre dès lors sur la relation entre le soignant et l'artiste, avec ce qu'elle a de particulier et de complexe: elle s'avère à la fois cordiale, amicale et strictement professionnelle. Chacun paraît donner ce qu'il a, et cela peut convenir, peut-être: David s'avère un coach de première force, et Côme s'ingénie à partager un brin de culture avec lui. A un moment donné, les rôles paraissent même se confondre, voire s'inverser: alors que l'auteure écrit "Il (David) passait souplement de la cuisinière à l'évier, des assiettes aux couverts.", le lecteur a le droit de se demander qui est le plus danseur des deux.

Reste que "Je vais partir" est aussi le roman, certes court donc parfois esquissé de façon trop rapide, d'une lutte contre le corps, ce corps de Côme qui refuse d'obéir mais que tels efforts du danseur et de David vont peu à peu réveiller. Cet éveil du corps fait écho à la résurgence des souvenirs: Côme est un danseur français, né au sud du pays, qui a fait carrière à New York où il a trouvé sa femme Marylou, fort loin de ses racines.

La romancière évoque par touches la vie de bohème qui a caractérisé les débuts de Côme le danseur, une période traversée par des artistes tels que Jackson Pollock, Mark Rothko, Robert Rauschenberg ou, c'est important, Edward Hopper. C'est un monde de pauvres, qui essaient de placer leurs travaux en attendant la gloire – qui viendra, pour Côme et pour les trois premiers artistes cités. Quant à Hopper, la romancière indique qu'il est déjà connu et qu'il se compromettrait en signant une affiche pour un danseur qui vivote au fil de projets difficiles. Est-ce à dire qu'il y a une hiérarchie entre les artistes? En dessinant les interactions entre ses personnages, réels ou fictifs, l'auteure le suggère – sans juger.

Et puis, il y a ce retour des Etats-Unis en France, ce retour aux racines, qui donne son sens au titre du roman. Cela vient de loin: Côme quitte progressivement son fauteuil roulant, ses béquilles, son mentor, pour marcher de ses propres forces et retrouver une nouvelle vie à l'aube de ses quelque 80 ans – et gagner une troisième dimension. Il aborde même un autre art, celui de la peinture. On relève que l'auteure ne manque pas de dire les souvenirs d'antan et les ressentis d'aujourd'hui de Côme, en des passages introspectifs rédigés à la première personne et en italiques. Ces passages accompagnent cette transformation en lui offrant la profondeur qui la rend crédible.

Et de façon classique, il ne manque qu'un amour de jeunesse, retrouvé dans les profondeurs du grand âge et fugitivement vécu alors que la camarde veille, pour parachever le récit de la destinée de Côme – et c'est Magali, qui porte un beau prénom qui fleure bon le sud de la France, qui s'y collera. À l'extrême automne de sa vie, elle retrouve un homme qu'elle a sincèrement aimé et qui a beaucoup reçu de la vie: une belle carrière, des amours vraies et une chance de se racheter, et même du soutien lorsque sa santé chancelle et que sa vie sociale de danseur descendu des scènes internationales s'appauvrit. Et voilà que, destin oblige, il revient vers elle, de loin...

A quoi bon aller chercher la gloire à New York alors que l'amour se trouve à Sault, dans le Vaucluse? Entre ce que la célébrité internationale peut offrir de beau et de superficiel et ce qu'un village de province propose d'à la fois essentiel et emprisonnant, l'écrivaine ne choisit guère. Avec Côme, elle met en scène un personnage qui a eu la chance d'apprécier tout cela et de faire le grand écart entre le petit village et la grande ville, et de s'en trouver bien. Pas mal pour un danseur qui a dû lutter pour quitter sa chaise roulante...

Sylvie Zaech, Je pars demain, Gollion, InFolio, 2019.

Le site des éditions InFolio.