vendredi 2 février 2018

Un roman fêlé qui s'écrit aux antipodes

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Jean-Paul Didierlaurent – Un tour du monde, rien de mieux pour se changer les idées! Cela, quitte à suivre une fissure... Voyage au bout de soi-même et au bout du monde à la fois, "La Fissure", dernier livre du romancier à succès Jean-Paul Didierlaurent, est un moment de lecture divertissant, à la fois grave et rigolo. Et surtout, c'est un livre rudement bien construit et qui sait surprendre, sous ses aspects complètement fêlés.

Fêlés? C'est le cas de le dire! Il y a d'abord ce titre intrigant, "La Fissure", qui annonce en somme un élément clé du roman, vu comme un personnage à facettes multiples. Au départ, c'est une fissure dans le mur de la résidence secondaire de Xavier Barthoux et de sa femme, sise à Alzon. Peu de chose? Cela pourrait se réparer, fin de l'histoire. Mais en bon écrivain, l'auteur exploite tout au long du livre l'ensemble des résonances que le mot "fissure" éveille. De la fissure personnelle au bec-de-lièvre, en passant par les fentes qui sont des défauts de fabrication des nains de jardin, tout y passe.

Nains de jardin? Que ceux-ci sont importants dans ce roman! Le lecteur est amené à découvrir le business en déclin du nain de jardin en France, de moins en moins qualitatif, concurrencé par des productions moins onéreuses est moins qualitatives en provenance de pays lointains et, plutôt que d'y voir une critique de ces derniers, il comprendra que le nain de jardin est une ouverture sur monde. Mais avant même la philosophie, pour donner une couleur originale à son roman, l'auteur montre de façon réaliste les secrets de la fabrication d'un nain de jardin dans les règles de l'art: peinture, terre cuite, moulage. Farfelu? Non, essentiel.

C'est que l'auteur instille un soupçon de fantastique dans "La Fissure", par le biais d'un nain de jardin qui entre en dialogue narquois avec son propriétaire, le fameux Xavier Barthoux. Nain de jardin parlant, "Numéro 8" a quelque chose d'une divinité, fût-elle sculptée en des temps ancestraux, et l'auteur marque cette confusion à plus d'une reprise. L'écrivain décrit avec adresse et finesse la relation d'amour-haine, de copinage vache en somme, qui naît entre le nain et Xavier Barthoux. Une relation qui va amener ce dernier à rechercher sa véritable personnalité, jusqu'au bout du monde... aux antipodes, pour être précis.

Les îles Chatham, décrites en seconde partie du roman, existent réellement et dépendent de la Nouvelle-Zélande. L'auteur en donne-t-il une vision fidèle? Pas sûr, mais peu importe. Il est plus important de relever que ces antipodes sont régulièrement décrites comme l'inverse symétrique de ce qui se passe dans la France où Xavier Barthoux, représentant de commerce spécialisé dans les nains de jardin, a vécu la moitié de sa vie. L'élément le plus frappant de cette symétrie est le prénom d'Angèle, sa femme qu'il a délaissée, et qui fait écho, lu à l'envers, au prénom de Legna, la jeune femme qui va l'introduire à la vie aux îles Chatham. Ces reflets inversés sont nombreux dans "La Fissure", et l'écrivain les souligne volontiers, parfois au crayon rouge bien marqué, pour ne laisser aucun doute sur le jeu de miroirs qu'il installe. Le lecteur s'amusera à les débusquer, ce ne sera pas bien difficile...

Ce qui n'empêche pas l'auteur de développer une intrigue amusante et surprenante: chaque péripétie est source de gags. On relèvera avec amusement que Legna, à la fois Suissesse et Néo-zélandaise, ne couche jamais après la première fondue (ce qui fait immanquablement penser à la métaphysique érotique du roman "Mabelle, la mort et la fondue moitié-moitié" de Jacques Guyonnet). On sourit aussi aux quiproquos, mais on reste grave face à la description du peuple aborigène des Moriori, objet d'études pénibles pour les insulaires: c'est une population disparue car trop pacifique face à des colons déterminés. Leur nom est justement l'anagramme à peu près parfaite de "miroir", ce que l'auteur ne manque pas de relever.

Et en somme, la fissure est, pour le personnage principal de "La Fissure", le lieu de passage étroit qui lui permet d'aborder une nouvelle tranche de vie, moyennant un minimum de courage pour tout plaquer. On sourit au personnage d'écrivain que Xavier Barthoux se construit pour être quelqu'un sur l'île: c'est une information qu'il donne comme ça, et qui va vite le dépasser un peu. Mais Xavier Barthoux va finir par se conformer à cette fiction qu'il s'est créée, à sa manière. Et à commencer, enfin, littéralement à l'autre bout du monde, après tant d'années d'un mariage devenu mensonger, à tomber les masques et à écrire sa propre histoire.


Jean-Paul Didierlaurent, La Fissure, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2018.



Le site de l'éditeur – merci à lui et à Agnès Chalnot pour l'envoi!

4 commentaires:

  1. Très belle chronique. Je te conseille vivement "Le liseur du 6 h 27" qui devrait te rappeler certaines lectures pendant tes années d'étude !

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    1. Merci Fanny!
      Et je prends note de ton conseil concernant "Le Liseur du 6h27". J'en avais vu des chroniques élogieuses et nombreuses au moment de sa parution, et ton avis me donne à présent envie de m'y plonger.

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  2. Une lecture qui pourrait me plaire. Merci pour le conseil.

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    1. C'est un bon souvenir pour moi, et une chouette découverte: quelque chose de léger, parfois, ça fait du bien.

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