mercredi 29 janvier 2020

Dire le deuil, dire la promesse du printemps

Catherine Gaillard-Sarron – Avec "Frère d'âme", Catherine Gaillard-Sarron signe un livre de poésie extrêmement personnel autour du décès du frère de la poétesse, emporté par un cancer. Recueil? L'écrivaine va plus loin que la collecte d'états d'âme épars et fait de son livre un ouvrage qui, simplement, se structure autour de double loi d'airain de la mort et, pour ceux qui restent, du temps qui passe. Collectés en quelque 75 pages, les poèmes condensent donc les ressentis sur le ton du souvenir, mais aussi sur celui de la vie et de l'amour qui doivent primer.

Tout commence par la vision difficile de ce frère amoindri sur un lit d'hôpital, qui sait qu'il va partir. Comment le vivent ceux qui vont rester? Et comment le vit celui qui va partir? "Il va mourir./Il le sait./Et nous le savons aussi.": en trois vers, la situation est installée. La poétesse observe avec tendresse celui qui s'en va, attentive surtout à son regard, certes angoissé, mais aussi dernier à rester vif alors que le corps déjà dépérit: "Tes yeux de magnétite qui aimantent les miens...": là est toute la force de la vie. Cette attention au regard va jusqu'au bout: "Il nous fait ses adieux/Des larmes dans les yeux."

Il y a une forme de mise à distance dans tel poème écrit à la troisième personne, qui signifie l'acceptation du départ ultime et le début du processus de deuil. "Traversée en solitaire" évoque ainsi ce qu'on nomme volontiers "le dernier voyage"; là, la poétesse recourt à la troisième personne aussi, la seule juste: ce voyage, seul le défunt en fait l'expérience. Mais dans le poème "La Dame brune", qui évoque aussi le défunt à la troisième personne, cette distanciation n'oublie pas la proximité: "De tous il a tenu la main", dit-on de celui qui est désormais parti. 

Par contraste, le poème "Mon frère est mort", écrit à la première personne, celle de l'écrivaine, apparaît comme extrêmement intime, utilisant le vers "Mon frère est mort" comme une anaphore, soulignée par l'usage varié et sensé de la ponctuation, porteuse de sens à chaque fois. Et il y a ce "A notre frère", poème qui utilise le "nous" pour dire le deuil de toute une famille, de tout un monde, et résonne comme un vibrant hommage funèbre.

Les circonstances du départ du frère apparaissent comme un lieu littéraire par excellence: il est parti à la fin de l'hiver, glaçant un peu plus l'arrière-saison. La poétesse ne manque dès lors pas de mentionner les flocons qui tombent - tout en rappelant que le frère défunt voulait partir au printemps. Elle indique aussi les fleurs qui reviennent - ce que suggère le poème "Au printemps". Ce printemps, saison du renouveau, est celui d'un autre départ: la vie doit continuer, et l'amour est sans doute la clé pour la rendre vivable malgré l'absence. "L'amour qui grâce à nous/Triomphera de tout", conclut d'ailleurs le dernier poème du livre.

Le processus de deuil est aussi l'occasion de réfléchir à ce qu'a été ce frère à la fois familier et méconnu, "Ce frère Tournesol, inventif mais distrait". La poétesse ne manque pas de faire résonner son approche littéraire avec le tempérament scientifique du disparu. Invité dans l'intimité de "Frère d'âme", le lecteur ne peut que s'interroger: est-ce que je connais vraiment mon frère, ma sœur? Est-il mon frère, ma sœur d'âme, d'armes, est-on tenté de lire?

Les points de vue varient, on l'a dit, et sont autant de focales sur le drame d'un deuil. La poétesse varie aussi la forme de ses poèmes, oscillant entre une versification parfaitement libre, libérée même de sa ponctuation, simple et proche du ton de la conversation, et des vers alexandrins d'allure classique et solennels, ou alors de facture néoclassique, libérés des strictes règles d'antan: le moment du deuil n'est pas celui de la rigueur, celui où l'on s'empêche parce que les conventions l'exigent. Reste une constante, qui rythme "Frère d'âme": ces haïkus qui introduisent chacun des poèmes et forment un contrepoint très dense à ce qui va être plus longuement dit.

Ainsi l'écrivaine, recourant à des mots simples et directs, met son cœur à nu et recourt à tout son art poétique pour dire de manière juste et profonde le départ d'un être cher, ce frère, ce Christian auquel "Frère d'âme" est dédié, invitant le lecteur à partager sa peine, mais aussi la promesse d'un deuil apaisé. Ce que suggèrent les jonquilles inondées de soleil figurées sur la couverture de ce livre fort.

Catherine Gaillard-Sarron, Frère d'âme, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2019. Préface de François Gachoud.

lundi 27 janvier 2020

Georges Bataille, choquer sur un ton faussement tranquille

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Georges Bataille – La critique présente "Histoire de l'œil" comme le "roman œuf" de l'écrivain Georges Bataille (1897-1962), celui qui contiendra toute son œuvre ultérieure. C'est aussi un écrit où l'œuf joue son rôle, à l'instar de tous ces trucs qui sortent de l'organisme humain ou animal, liquides ou solides, souvent mais pas toujours ronds, blancs et mous: yeux, testicules, sang, lait, pisse. Avec ces ingrédients, puisés dans son propre vécu et restitués comme des réminiscences revisitées  le romancier offre un roman à la ligne claire, porteur à chaque phrase d'une tension sexuelle à la fois répulsive et incroyablement magnétique. D'autant plus que la narration met en scène des adolescents de seize ans, supposés innocents aux yeux d'une certaine bien-pensance d'alors, certes pas forcément nette.


"J'ai été élevé seul et, aussi loin que je me le rappelle, j'étais anxieux des choses sexuelles", dit le narrateur dès le début du roman. Autant dire que ce sera Simone, amie de rencontre, qui mène un bal parfaitement amoral, présenté sur un ton neutre, faussement distancé et apparemment innocent: le narrateur raconte ce qu'il voit, ce qu'il vit. Le défi dans les yeux, Simone s'assoit cul nu dans le lait du chat... le cul étant considéré ici, indifféremment, comme le fondement ou le sexe de la personne humaine: "ce nom que j'employais avec Simone me paraissait le plus joli des noms du sexe", confie le narrateur. Simone? On la verra s'enfiler des œufs dans le cul et les faire craquer, couler – l'artiste suisse Milo Moiré n'a rien inventé!

En début de roman, la narration s'apparente à la récitation de jeux enfantins présentés comme innocents,  mais le scandale finit par arriver, au terme d'une orgie entre adolescents, décrite avec ce qu'il faut d'exactitude... et là encore de fausse innocence. Sachant l'évolution religieuse d'un Georges Bataille catholique (converti en 1914, il perd la foi six ans plus tard), il est possible de voir là une reconstruction à caractère blasphématoire du paradis perdu, de l'Éden d'Adam et Ève. Le scandale provoqué par l'orgie, la fureur des parents s'apparente à la colère de Dieu. Et si Simone et le narrateur partent dans la nuit à vélo, cela prend les airs d'une fuite.

Cette fuite permet aux deux personnages de retrouver Marcelle, une amie de Simone, catholique jusqu'aux os, empreinte d'une certaine pruderie qu'elle n'assume pas tout à fait. Il est permis de voir dans ces deux personnages féminins les archétypes classiques de la femme, mère ou putain, Ève ou Lilith. L'auteur enfonce d'ailleurs le clou en suggérant que Marcelle est celle qu'on épouse ("Nous allons nous marier, n'est-ce pas?", p. 58), alors que Simone est celle avec qui l'on jouit. Sans forcément faire l'amour, d'ailleurs: l'auteur installe à chaque phrase une tension sexuelle incroyable, sans qu'on ne se pénètre forcément. Quant au "Cardinal", "curé de la guillotine", on peut le voir comme la métaphore bien connue des règles, adroitement exploitée, avec une majuscule qui souligne une contrainte liée au sang.

Le motif religieux catholique se poursuit sur un ton toujours blasphématoire, mais qui ne devrait plus émouvoir personne aujourd'hui tant il a été rebattu: les choses perverses du sexe vont jusqu'à envahir une église et troubler un prêtre espagnol, qui en mourra. Gageons cependant que l'idée d'uriner sur des hosties consacrées a dû faire scandale au moment de la première parution de l'"Histoire de l'œil", sous le pseudonyme de Lord Auch – à comprendre comme "le Seigneur aux chiottes!".

Citer l'Espagne, lieu de fuite pas forcément malheureux de Simone et du narrateur, c'est pour l'écrivain préciser soudain le décor, alors que celui-ci est généralement minimaliste, réduit aux objets et lieux strictement utiles à la narration: une baignoire pleine d'œufs où l'on se baigne, une armoire où Marcelle s'enferme pour se masturber, un asile que le narrateur, puis Simone explorent quasiment nus. En début de roman, cette quasi absence de décors installe une ambiance surréaliste, tendue et perverse, en blanc surexposé – rappelons que les personnages sont des adolescents qui, s'ils connaissent les pulsions de leur corps, semblent n'avoir pas encore connu les injonctions sociales en matière de pudeur. Il en résulte un trouble à la Balthus, qui interroge le lecteur et ses zones d'ombre: pourquoi es-tu ému? Et pourquoi ne l'es-tu pas? Aucune réponse n'est "correcte" au sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot.

Enfin, l'écrivain associe étroitement le sexe à la mort, dans la perspective classique de l'Eros et du Thanatos. Faisant mourir Marcelle, il consacre la seule jouissance, dangereuse si possible – si elle est honnête, c'est qu'elle n'a guère de goût: "En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu'ils soient fades". Et pour que Simone puisse goûter (crues, donc blanches, ce qui les rapproche des autres globes blancs du roman) aux couilles de taureau servies aux spectateurs privilégiés d'une corrida, il faut qu'un taureau meure... et aussi un toréador en grande tenue, encorné, l'œil pendant hors de son orbite. Simone, meneuse du narrateur, consacre ici son rôle de leader toute-puissante, impitoyable, sadique et énorme, de l'"Histoire de l'œil".

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"Histoire de l'œil": est-il question de l'œil de bronze, cet autre nom du cul, argotique? Ou n'est-ce pas le titre d'un roman qui interpelle le voyeur qu'il y a en tout lecteur, en toute lectrice, jusqu'à l'extrême? Il faudrait un Luis Buñuel pour mettre cela en images! Chargé, capiteux, convoquant sexe et religion à tous les niveaux, ce probable premier roman de Georges Bataille questionne la notion d'obscénité et repousse les murs, assumant de choquer tranquillement le lecteur bien sage dans son fauteuil.


Georges Bataille, Histoire de l'œil, Paris, 1928/Jean-Jacques Pauvert, 1967/Gallimard, 1998.


Défi Je relis des classiques avec Vivre Livre et Délivrer des livres.


dimanche 26 janvier 2020

Dimanche poétique 432: Théodore Botrel


Le Couteau

- "Pardon, Monsieur le Métayer,
Si, de nuit, je dérange;
Mais je voudrais bien sommeiller
Au fond de votre grange !
- Mon pauvre ami, la grange est pleine
Du blé de la moisson;
Donne-toi donc plutôt la peine
D'entrer dans la maison !

- "Mon bon Monsieur, je suis trop gueux;
Qué gâchis vous ferais-je !
Je suis pied-nus, sale et boueux !
Et tout couvert de neige !
- Mon pauvre ami, quitte bien vite
Tes hardes en lambeaux;
Pouille-moi ce tricot, de suite
Chausse-moi ces sabots !"

- "De tant marcher à l'abandon
J'ai la gorge bien sèche :
Mon bon Monsieur, baillez-moi donc
Un grand verre d'eau fraîche !
- L'eau ne vaut rien lorsque l'on tremble
Le cidre... guère mieux;
Mon bon ami, trinquons ensemble ;
Goûte-moi ce vin vieux !"

- "Mon bon Monsieur, on ne m'a rien
Jeté, le long des routes;
Je voudrais avec votre chien
Partager deux, trois croûtes !
- Si, depuis, ce matin, tu rôdes,
Tu dois être affamé;
Voici du pain, des crêpes chaudes,
Voici du lard fumé !"

- Chassez du coin de votre feu
Ce rôdeur qui n'en bouge :
Êtes-vous "blanc" ? êtes-vous "Bleu" ?
Moi, je suis plutôt "Rouge" !
- Qu'importe ces mots : République,
Commune ou Royauté :
Ne mêlons pas la Politique
Avec la Charité !"

Puis le Métayer s'endormit,
La minuit étant proche...
Alors, le vagabond sortit
Son couteau de sa poche
L'ouvrit, le fit luire à la flamme,
Puis, se dressant soudain,
Il planta sa terrible lame
Dans... la miche de Pain !

Au matin-jour, le gueux s'en fut,
Sans vouloir rien entendre...
Oubliant son couteau pointu
Au milieu du pain tendre...

Vous dormirez en paix, ô Riches !
Vous et vos Capitaux,
Lorsque les gueux auront des miches
Où planter leurs couteaux !!!

Théodore Botrel (1868-1925). Source: Du temps des cerises aux feuilles mortes.

mercredi 22 janvier 2020

Vie et mort d'un squat

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Sonia Ristić – Un squat comme un microcosme, un laboratoire effervescent de vie et de création. Librement inspiré du "Théâtre de Verre" à Paris, "Saisons en friche", troisième roman de l'écrivaine Sonia Ristić publié aux éditions Intervalles, décrit les femmes et les hommes venus d'horizons divers qui s'y côtoient, tentent d'être artistes de diverses manières et de développer un monde différent, en rupture avec la société contemporaine qui nous entoure tout en ne parvenant pas à échapper totalement à ses contraintes, bien sûr.


Vie et mort d'un squat et de ceux qui le peuplent, au gré de quatre saisons qui sont les quatre parties d'un roman qui s'étend entre 2010 et 2011: tout se passe dans une gare désaffectée de Paris, investie en toute discrétion, par effraction, par une poignée de gens jeunes qui viennent d'être chassés d'un autre abri précaire. Les combines sont évoquées: comment s'assurer d'avoir du courant en se branchant sur le réseau du voisin, comment avoir Internet, comment ne pas être délogé illico par le propriétaire des lieux ou par la mairie. Cela, afin de créer. Les vicissitudes d'une vie associative sont aussi décrites, non sans tendresse: assemblées foutraques sans fin, plans de travail non respectés, amours, débats pour savoir s'il faut aussi accueillir des sans-papiers au squat...

L'auteure dessine dès lors les portraits tranchés de toute une série d'artistes les plus divers: Nieves qui veut devenir actrice, Lana l'écrivaine en devenir qui veut à tout prix faire plaisir tout en jonglant avec ses inquiétudes, Vladimir et ses grandes installations (le bien nommé: étymologiquement, son prénom signifie "Maître du monde", et de fait, il se positionne en leader grâce à son expérience). Il y a aussi Malo, qui se redécouvre une vocation de dessinateur de bandes dessinées alors qu'il exerce les fonctions de videur pour gagner sa vie, en tandem avec son ami Alexandre. Tout le monde, en effet, oscille entre l'impératif de créer et celui de faire bouillir la marmite.

S'ils sont entre deux métiers, les personnages principaux de "Saisons en friche" sont aussi entre deux âges, littéralement, se demandant souvent ce que signifie être adulte. C'est souvent avoir: avoir un appartement plutôt que vivre dans un squat, avoir un sofa ou un lave-linge. C'est aussi avoir "une maison, un cheval, un chien. Et aussi une épouse.", à l'instar de Leo, musicien de rock arrivé, éternel absent et amant d'Alice, jeune femme qui peint les pages de ce roman avec les couleurs plus ou moins vives qui sortent de sa vie et de son pinceau. Enfin, plus d'un personnage est aussi entre deux pays, l'un étant la France, qui n'est pas toujours facile à vivre, par exemple si l'on pense aux rapports qu'entretient la Portègne Nieves avec les hommes français, qu'elle trouve plus compliqués que les Argentins.

La romancière excelle à montrer ses personnages en action afin de leur donner une épaisseur, et aussi à pénétrer leurs âmes, leurs pensées. On pense au raisonnement qui taraude Malo l'Africain qui reçoit du papier et des couleurs en cadeau de Lana l'Américaine juive, ce qui lui donne l'impression d'être manipulé comme un ancien colonisé, incité par la bande à se remettre au dessin. En parlant de Malo, l'auteure exploite une autre astuce: elle donne à ce personnage l'habitude de donner des surnoms à celles et ceux qui l'entourent, par exemple Jivago pour Alexandre, BB pour Clémence la danseuse ou Catherine Deneuve pour Lana, permettant au lecteur de poser sur eux un visage, une posture sans avoir à parcourir de longues descriptions.

Enfin, l'écrivaine fait revenir dans "Saisons en friche" les trois personnages, amis indissociables, qui ont fait les belles pages de "Des fleurs dans le vent". C'est d'abord Douma qui apparaît, puis au fil des pages, les voilà qui prennent progressivement une place immense. On les retrouve avec bonheur, Douma aux premières loges, JC en arrière-plan et Summer à Berlin, où elle tente de trouver un emploi pour Douma. C'est que l'entraide, la solidarité sur fond de débrouille traversent aussi "Saisons en friche", non sans débats parfois, non sans un regard amusé, légèrement décalé et détaché, surtout en fin de récit, sur certaines situations et tumultes qui sont le lot de la vie en collectif artistique.

Sonia Ristić, Saisons en friche, Paris, Editions Intervalles, 2020.

dimanche 19 janvier 2020

Dimanche poétique 431: Charles d'Orléans


Ma seule amour...

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu'il me fault loing de vous demorer,
Je n'ay plus riens, à me reconforter,
Qu'un souvenir pour retenir lyesse.

En allegant, par Espoir, ma destresse,
Me couvendra le temps ainsi passer,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu'il me fault loing de vous demorer.

Car mon las cueur, bien garny de tristesse,
S'en est voulu avecques vous aler,
Ne je ne puis jamais le recouvrer,
Jusques verray vostre belle jeunesse,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse.

Charles d'Orléans (1394-1465). Source: Poésie.webnet.

samedi 18 janvier 2020

Contre les décisions absurdes, mieux connaître l'humain

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Christian Morel – De l'aviation à la troupe de théâtre du Splendid, en passant par l'armée et les sorties en montagne: le sociologue Christian Morel étudie dans "Les décisions absurdes II" des situations où des décisions d'une absurdité radicale et persistante sont prises et reprises, pouvant exposer une ou des personnes à un danger mortel. Ce volume ouvre des voies vers une meilleure fiabilité organisationnelle. Il fait suite à un premier tome (2002) qui avait lui aussi étudié plusieurs situations qui ne devraient jamais se produire... et arrivent pourtant.


Encore une fois, dans une première partie riche en exemples, l'auteur donne à voir bonnes et moins bonnes pratiques. Celles-ci illustrent certains biais et dysfonctionnements qui doivent davantage aux comportements humains qu'à l'organisation. Il sera donc question, par exemple, des effets pervers d'une hiérarchie trop rigide, par exemple dans le cockpit d'un avion, mais aussi de la manière dont il a été possible d'y remédier. L'auteur introduit aussi les biais liés aux décisions de groupe: fausses unanimités, silences qui ne valent pas forcément accord mais qu'on considère comme tels, biais divers et effets pervers liés au fonctionnement en groupe, etc. L'analyse de certains processus médicaux permet aussi à l'auteur d'identifier la source d'erreurs médicales graves, voire fatales.

Cela dit, l'auteur évoque sur cette base plusieurs pistes, déjà appliquées dans les secteurs abordés et souvent transférables dans d'autres domaines de l'activité humaine. L'auteur analyse ainsi les potentialités qu'offrent les check-lists, entre autres dans le domaine médical, pour éviter qu'un chirurgien ne se trompe de côté en opérant. Il étudie aussi la grille d'analyse appliquée par les alpinistes suisses, et qui a fait chuter la mortalité en montagne. Les modalités de rédaction de la pièce de théâtre "Le Père Noël est une ordure", qui impliquaient l'accord hilare de tous les comédiens (unanimité parfaite et exprimée donc) fait également partie des bonnes pratiques; Christian Morel va jusqu'à citer Thierry Lhermitte à cette occasion. Enfin, il est aussi question d'avocats du diable et des pièges du risque zéro, sans oublier l'appel à une nouvelle culture de l'erreur exempte de punitions.

Tributaire d'une extrême fiabilité et d'une extrême sécurité, le domaine de l'aviation, le plus souvent cité, sert de point de départ de plus d'une réflexion de Christian Morel. Celui-ci aborde la question de l'indétermination par le biais de la question délicate de l'atterrissage des avions: pistes trop courtes en conditions extrêmes, variations météorologiques rapides, vent, eau et neige sur les pistes. Cela lui permet d'évoquer les limites d'une approche purement rationnelle et scientifique (rationalité substantielle, opposée à la rationalité procédurale). Il évoque aussi la question de la hiérarchie dans le cockpit, qui peut être suspendue au profit du savoir-faire. Cela, comme dans un sous-marin militaire: non sans surprise, l'auteur montre que l'armée sait aussi suspendre les hiérarchies: celui qui a raison, ce n'est pas toujours le chef qui commande, mais parfois aussi le technicien qui sait.

"Les décisions absurdes II" va chercher des exemples un peu partout dans le monde, et pas seulement en France. Nous avons cité les alpinistes suisses; une hôtesse de l'air de la compagnie Swissair est également citée. L'auteur est aussi allé voir ce qui se passe outre-Atlantique, dans les salles d'opération mais aussi du côté des tragédies des navettes spatiales Challenger et Columbia, dont il développe l'analyse entamée dans "Les décisions absurdes". Il s'est entretenu avec de nombreux interlocuteurs et a eu accès, parfois plus facilement que prévu, à des rapports d'accidents, notamment dans le secteur aérien. Il en résulte une réflexion riche et fascinante, servie par une écriture agréable et accessible, au plus profond des comportements humains dans les situations les plus intensives.

Christian Morel, Les décisions absurdes II: comment les éviter, Paris, Gallimard, 2012.

Le site des éditions Gallimard, le site de Christian Morel.

mercredi 15 janvier 2020

Papa, Maman, la petite Miss... et le lecteur qui rigole

Philippe Lamon – C'est grinçant souvent, c'est drôle toujours, c'est vachard parfois: avec "Le Casting", Philippe Lamon signe le roman satirique des jeunes familles romandes, et au-delà sans doute, de ce début de vingt et unième siècle. Cela, en utilisant comme fil rouge un concours de photographies d'enfants en bas âge, dont on se demande s'il n'est pas spécialement organisé pour faire mousser des parents narcissiques.

L'effet hilarant résulte de la concentration des situations que vivent les jeunes parents d'aujourd'hui sur deux couples à la fois différents et fort semblables en définitive, radiographies d'une façon bien différenciée. Il y a donc Many et Sylvain, parents de l'adorable Zia, si sage, qui a tout de suite fait ses nuits, et de l'autre Florent (le père super investi, ça fiche des complexes) et Maude, parents de Chloé la peste, qui ne fait pas ses nuits et se montre violente plus souvent qu'à son tour. Il y a là de quoi analyser les manières d'éduquer (faut-il dire "non" ou "stop" à son enfant quand il s'apprête à faire une bêtise?), les attitudes, de questionner même la répartition des tâches en famille.

Et si en théorie, il n'y a pas de compétitions entre parents, dans la pratique, l'écrivain exacerbe cette idée que pour ses parents, leur enfant est forcément le meilleur, le plus craquant. Bien entendu, il y a le concours, dont la finale a lieu à la Foire du Valais: en somme, une forme de Miss Baby Suisse romande qui ne dit pas son nom et peut être vu comme dérisoire. L'auteur tape juste: alors que sans doute, les enfants vivent cela avec l'air absent de la fillette qui orne la photo de couverture, les parents vivent la compétition comme si leur vie en dépendait. Et si officiellement, l'idée est surtout de faire un truc sympa, la concurrence fait rage et c'est surtout l'ego des parents qui est en jeu. Hypocrisie du truc...

Ainsi s'effritent les amitiés, ainsi les amours sont mises en péril. On se trouve ainsi avec Sylvain qui, peu intéressé par le concours, dragouille une cliente de sa librairie. Elle s'avère lesbienne – on le sentait venir, avouons-le. De l'autre côté, Maude retrouve un ex, Brice, ce qui rallume des feux mal éteints. Les réseaux sociaux favorisent le rapprochement. Et puis, l'histoire familiale tourmentée de Many l'Asiatique refait surface. Quant à la compétition, chacun se positionne à sa façon face à ce qui est devenu une obsession pour laquelle tous les coups sont permis, y compris piquer le doudou de la fille de l'autre pour la déstabiliser.

Réseaux sociaux? On le sait, et l'auteur le rappelle justement, ils sont une façon pour les familles de mettre en scène, à l'attention du monde qui s'en fout (mais on a Facebook, on est moderne!), leur vie ordinaire en famille: ennuis de santé, bisbilles, rien n'est épargné au lecteur, qui assiste à la chasse aux "likes" pas forcément placés à propos. On l'a dit: le concours de beauté est un fil rouge, un prétexte pour aborder tout ce qui fait le sel généreusement dosé de la vie des jeunes parents. Alors que les enfants devraient y être au top, ce concours de beauté souligne le côté aléatoire de la chose: on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise fièvre, d'une dent qui pousse de travers ou du refus obstiné de la fillette de porter la jolie robe chère qu'on a choisie pour elle.

Roman sur les équilibres familiaux, "Le Casting" met en scène, sur un ton pince-sans-rire qui s'avère jubilatoire, des parents surinvestis mais pas toujours de façon efficace, à la fois touchants et risibles, anonymes désireux d'être des vedettes par procuration en exploitant l'aspect forcément craquant et adorable de leur marmaille. Gageons que plus d'un jeune parent se reconnaîtra à un moment ou un autre dans ce livre rythmé qui décape la moindre et ne loupe aucun des défis du métier acrobatique de parent d'aujourd'hui.

Philippe Lamon, Le Casting, Genève, Cousu Mouche, 2019.

Le site des éditions Cousu Mouche.