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vendredi 3 octobre 2025

Fribourg interlope: trois friandises signées Michel Niquille

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Michel Niquille – "Fribourg Canaille", c'est le petit dessert littéraire qu'on s'offre entre deux ouvrages plus costauds, avec le petit plaisir à peine coupable – canaille, précisément – de plonger dans trois nouvelles construites comme des mini-romans aussi rafraîchissants qu'une glace à trois boules dégustée dans un restaurant interlope de la cité des Zaehringen. A trois reprises, son auteur met en scène un inspecteur vicelard nommé Aloïs Ferragut, Jurassien échoué à Fribourg.

Certes, les intrigues de ces nouvelles sont d'inspiration policière, mais les intrigues sont assez rapides, marquées par les bavures d'un Ferragut que l'auteur n'épargne guère lorsqu'il s'agit de souligner son incompétence. Elles donnent au recueil un côté sombre, et c'est là leur rôle: ainsi naît la saveur de l'interdit, liée à l'invitation faite par l'auteur d'entrer dans des caboulots fribourgeois aujourd'hui disparus.

Mais c'est plutôt du côté des ambiances et des personnages qu'il faut rechercher l'originalité de cette trilogie de nouvelles. Jeunes filles rouées, familles aux ambiances électriques, noces foireuses avec une mariée au genre incertain, garçons aux hormones déréglées: l'auteur sait déceler la crapule même chez des gens d'apparence intègre. Force est ainsi de relever, en particulier, le souci de paraître de la famille Golay, investie corps et âme dans le métier de la charcuterie, pratiqué à la rue Saint-Pierre: c'est tout le propos de "Le charcutier de St-Pierre".

Le lecteur sourit aussi à l'accueil qu'on fait invariablement à Ferragut quand il entre dans un bistrot (c'est un running gag: on lui sert un pastis sans eau, de préférence à une table bien cachée parce que tout le monde a des raisons de lui en vouloir), ou à ce marchand de bétail qui ressemble à Francis Lalanne, assassin malgré lui, qui hante le Café des Sports, en face de l'école normale devenue mixte – autant d'éléments qui permettent de considérer que cette nouvelle se passe dans les années 1986, de même que les autres en fait.

Fidèle à lui-même, en effet, l'écrivain explore le Fribourg des temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, où la police fonctionnait un peu en roue libre dans un esprit cow-boy: Ferragut, on le découvre au fil des pages, a tendance à sauter sur n'importe quel indice, même s'il n'est pas déterminant et même si, en vrai, il n'y a rien à signaler: qu'a-t-il à se mêler, par exemple dans "Panique au Café des Sports", des trois génisses qui se sont échappées de l'enclos de Samuel Tenz, dit Francis Lalanne?

Enfin, parmi les bistrots que l'auteur fait revivre au fil des pages à la manière d'un fil rouge contextuel, mentionnons le Buffet de 2e classe, dépendant de la gare de Fribourg, dont il fait un rendez-vous de cassos vivant de petits coups fourrés. C'est le cœur de la première nouvelle du livre, "Règlement de compte au Buffet de la gare", qui met en scène un boxeur rangé des voitures. 

Portée par une écriture bien canaille qui, par instants, rappelle la truculence d'un Michel Audiard, chaque nouvelle transporte son lectorat dans un passé déjà un peu lointain, mais qu'il a peut-être vécu. Ce passé, ces contextes, ce sont sans doute ceux que l'auteur a côtoyés lui-même et qu'il fait renaître avec sa plume acérée, en en dessinant l'ambiance et les gens, tantôt adorables – mais il faut parfois chercher –, tantôt toxiques – et là, tous les coups sont permis. 

Et enfin, le côté brut de décoffrage des textes est admirablement souligné par les illustrations d'inspiration expressionniste, façon gravure sur bois, d'Anaïs Lou.

Michel Niquille, Fribourg Canaille, Bulle, Editions de la Trême, 2025. Illustrations d'Anaïs Lou Illustration.

Le site d'Anaïs Lou.

Lu par Rebecca.

mercredi 18 mai 2022

Michel Niquille, un nouveau round dans la sciure

Michel Niquille – Il fallait bien que Michel Niquille, actif comme consultant passionné dans le secteur de l'exploitation du bois depuis plusieurs années, écrive et publie un roman qui trouve sa scène de crime dans une scierie. C'est chose faite avec "La tête dans la sciure", un polar court et efficace qui assume son côté terroir, entre Charmey et Lausanne – donc entre ville et campagne, avec Fribourg qui fait tampon.

Voyons d'abord la victime, ce cadavre que personne n'aime, ce macchabée que le lecteur découvre après quelques lignes seulement... Victime de son goût des femmes et du fric facile, Doffey se retrouve littéralement entre quatre planches d'une scierie de village, la tête tranchée à la feuille de boucher. Qui est le coupable? Question classique, à laquelle répond peu à peu une équipe d'enquêteurs autour du commissaire Ruffieux, personnage récurrent des romans policiers de Michel Niquille.

Ruffieux est un bonhomme qui monte ses approches à la manière d'un jeu de go. Dans le contexte un peu cow-boy des années 1980, il se profile comme un enquêteur intègre et sans a priori. Pas évident: dans le canton de Fribourg, il convient en effet toujours, en cette fin de vingtième siècle, de ménager les susceptibilités des notables, et la séparation des pouvoirs paraît parfois bien théorique. Ce qui transparaît par exemple lors d'interrogatoires délicats avec des notaires ou avocats en vue, ayant eu affaire avec la victime parce que celle-ci, un jour, a été inquiétée.

"La tête dans la sciure" renoue avec quelques marottes de l'écrivain: les moteurs du crime sont une fois de plus le sexe et l'argent, lorsqu'ils commencent à dépasser de braves gens qui en sont obsédés. Alors que Doffey est un escroc notoire, l'auteur dépeint également quelques dynamiques villageoises à base de jalousies. Il y a en particulier la cabale dont sera victime la famille Chervet, dont le père, bûcheron adroit mais grevé par une lourde hypothèque, finit par faire de l'ombre aux artisans locaux, plus chers et moins efficaces. Les rognes qui naîtront de son éviction résonnent sur plus d'une génération.

Côté sexe, Doffey l'homme à femmes mène la danse, et certaines de ses fréquentations et préférences permettent de nouer les fils de l'enquête. L'opposition ville-campagne se joue entre autres ici, par exemple par le biais d'une partie de jambes en l'air en forêt à l'occasion d'un bal villageois: marquée par une violence consentie entre les amants, elle révèle à Doffey (qui n'est pas resté... de bois!) qu'il aime le sadomasochisme, d'un côté comme de l'autre. Mais voilà: Doffey le dominateur au village sera le dominé en ville, vendant ses services aux rombières qui hantent un club spécialisé lausannois, à des conditions strictes.

Mais c'est au travers de la famille Chervet, encore une fois, que l'opposition ville-campagne s'exprime le plus fort. Déracinée à Lausanne alors qu'elle est coutumière des villages fribourgeois, elle se remet en question, et pas sans dommages. Habitué à l'élevage, le père se retrouve ainsi tueur aux abattoirs, métier perçu comme vaguement honteux dont l'odeur est le symbole et auquel le père Chervet tente de donner un semblant d'humanité en parlant au bétail appelé à l'abattage. Pieuse, son épouse Greta trouve de l'embauche dans le club spécialisé déjà mentionné. Quant aux trois enfants, tous sont partis... sauf Paul, victime de ce qu'on n'appelait pas encore "harcèlement scolaire" à l'époque (en fait, les profs étaient plus ou moins complices des harceleurs à l'époque, ne serait-ce que par leur indifférence – "c'est des querelles de gamins"...), mais fidèle à une promesse d'enfance: la vengeance.

Alors, qui a tué celui que tout le monde déteste, ce Doffey qui a ruiné plein de gens mais jouit d'une relative immunité du fait de sa situation de capitaine d'infanterie et d'ancien député au Grand Conseil? Au fil des courts chapitres de ce polar, le lecteur suit avec appétit les hypothèses plus ou moins solides qui se présentent au commissaire Ruffieux. Face à lui, l'auteur place une brochette vivement colorée de témoins et de suspects, suggérant tout ce qu'un fait divers peut secouer dans un canton suisse, celui de Fribourg, qu'on imagine plutôt paisible.

Michel Niquille, La tête dans la sciure, Bulle, Editions de la Trême, 2022.

mardi 5 mai 2020

Du sang et deux doigts de mysticisme du côté de Vuadens

Michel Niquille – Un polar rapide, vite fait, quoi de plus tentant? C'est justement le rayon de l'écrivain fribourgeois Michel Niquille. Il y a quelques semaines, il a fait paraître "La Crucifiée de la Verguenaz", court roman policier ancré dans la région de Vaulruz, au cœur de la Gruyère. Et pour que ce soit court, noir et acéré, sa plume nerveuse et parfois canaille va toujours à l'essentiel.


Ainsi, c'est dès le premier chapitre qu'on trouve une jeune fille agrafée les bras en croix à la porte de la grange de Joseph Bertot, agriculteur non conformiste, ancien de la Légion étrangère, horsain (il vient du Jura, c'est suspect à Vaulruz), s'acharnant à élever des vaches à viande (Simmental) au pays des laitières. De quoi en faire un suspect de choix! Le lecteur peut certes s'interroger: pourquoi Bertot aurait-il précisément crucifié sa victime chez lui? Pourtant attendue, l'objection ne vient pas dans le roman. Mais voilà: c'est bien vers Joseph Bertot, dit Jo, que convergent les soupçons.

L'action posée, l'auteur creuse quelques portraits, en quelques traits bien tracés. Il y a Bertot bien sûr, mais aussi Juste, le bénichonneur qui aime mettre les pieds dans le plat (c'est le moment pittoresque), et surtout Nobile, le vétérinaire illuminé, convaincu qu'il est possible de cloner des vaches. L'auteur sait rendre ce personnage inquiétant en évoquant les résultats pour le moins infernaux de ses travaux: les "clones" s'avèrent difformes. Guère complaisant, l'auteur ne s'attarde guère sur les descriptions. Mais en peu de mots, on voit tout.

Infernaux? Le mot a un sens. Au-delà du titre qui évoque le supplice du Christ, il entre en résonance avec la chapelle de la Verguenaz, connue des gens du cru, édifiée en 1965 et lieu de plus d'une sortie scolaire – l'auteur la cite rapidement. Il évoque aussi les obsessions mystiques du juge Gremion, membre de l'église du Grand Réveil, qu'on imagine chrétienne dans ce que le mot peut avoir de plus douteux. 

Et si le juge Gremion, qu'on a déjà croisé dans "Du sang sur le Moléson", apparaît peu rationnel parfois, soucieux de protéger un appareil plutôt que les victimes, il ne fait que faire écho au monde braillard et impulsif des éleveurs bovins.

Là aussi, le tableau de genre est efficace: les réunions du syndicat d'élevage sont l'occasion d'exprimer des vindictes qui, parfois, reposent davantage sur les origines des personnages que sur des faits avérés. Et si comminatoires qu'elles soient, si caricaturales aussi (ah, le paysan singinois pas bien finaud, qu'on imagine volontiers pérorer avec son puissant accent d'outre-Sarine!), elles claquent juste: l'effet de meute est réussi.

Et si le criminel était ailleurs? L'enquête passe par un squat peuplé de drogués, installé dans une ferme du côté de Sâles. Baladant son lecteur au fil de coupables idéaux (un presque étranger, des drogués, des richous de la Riviera vaudoise, ou peut-être un vétérinaire au nom à consonance italienne), l'écrivain interroge le lecteur sur ses préjugés. Et parvient, en fin de roman, à offrir un déroulement crédible à un drôle de meurtre à tiroirs.

Plus généralement, le romancier invite son lectorat à revenir aux années 1980, un temps où la police fribourgeoise, certes entrée dans la modernité mais peut-être encore héritière d'un contexte où l'Eglise commandait dans le canton de Fribourg, alliée aux conservateurs du parti démocrate-chrétien, avait parfois des méthodes peu orthodoxes – c'était bien avant "Contre-enquête" de Paul Grossrieder (2004), livre à scandale qui a fait la synthèse d'un monde policier cantonal à réformer de fond en comble. 

"La Crucifiée de la Verguenaz" se décline en des chapitres courts pensés comme les scènes clés d'un roman où un personnage fait cependant le pari de la lenteur réfléchie: le commissaire Ruffieux, qui voit son enquête comme une partie de go – qui ne suffit pas à freiner le rythme du livre. Et enfin, pour le sourire égrillard, gage d'une pointe de malice, comptons sur Geneviève Berra, la greffière délurée...

Michel Niquille, La crucifiée de la Verguenaz, Bulle, Editions de la Trême, 2020.

samedi 1 février 2020

Un George Dandin d'aujourd'hui

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Michel Niquille – L'écrivain fribourgeois Michel Niquille s'est concentré sur le canton de Fribourg pour ses deux premiers courts ouvrages, et "Coucherie au Guintzet", son troisième opus, ne fait pas exception à la règle. Après le boulevard de Pérolles et le Moléson, voilà que l'écrivain cale son action du côté du Guintzet, c'est-à-dire sur les hauteurs de la ville de Fribourg. C'est près de chez moi, donc forcément, ça me frappe. D'autant plus que "Coucherie au Guintzet" offre une intrigue noire brève mais adroite.


Voyons: tout tourne autour de Jean-Pierre Tombez, agent d'assurance pas très net qui a épousé une femme qu'il a cru d'un niveau social supérieur au sien. Voilà un personnage qui a tout du George Dandin de Molière, revu sur une tonalité moderne et fribourgeoise. Agent d'assurance, il n'est rien d'autre qu'un bonhomme qui a voulu trouver femme dans un milieu social supérieur au sien et n'y trouver finalement que des déboires. Cette hypergamie au masculin traverse l'ensemble des 44 pages de "Coucherie au Guintzet".

Jean-Pierre Tombez porte bien son nom: agent d'assurances roué et fortuné (il roule en BMW – les marques de voiture sont un marqueur social, et l'auteur l'indique à l'envi), c'est aussi un bonhomme curieusement naïf qu'un rien peut faire tomber. Une jeune fille de 17 ans nommée Alexandra par exemple... L'auteur n'hésite pas à la décrire comme une allumeuse, ni à la faire agir comme telle: il sera question de trafic de drogue, voire de détournement de mineure, puisque Jean-Pierre Tombez tombe sous le charme de cette personne.

"Coucherie au Guintzet" touche dès lors à la notion d'arrivisme, au masculin comme au féminin, en exposant plusieurs modèles. Il y a bien entendu la carrière professionnelle de Jean-Pierre Tombez, assureur peu scrupuleux lorsqu'il s'agit de signer des contrats – l'auteur souligne d'un trait vif, à chaque occasion, le côté margoulin du personnage. Sa femme, caractérisée par l'expression "ça en jette!", n'est pas meilleure: elle souhaite aussi "monter l'échelle sociale" tout en faisant oublier que la famille Farrot porte beau, mais n'a aucune fortune matérielle à apporter à d'éventuels partis – et monter le cheval Tombez lui semble une bonne opportunité. Quant à Alexandra Danahue, post-adolescente placée au coeur du roman, elle cherche à gratter l'argent là où il est. Autant dire que tout le monde veut faire "Tombez" Jean-Pierre après en avoir profité à fond.

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Alexandra Danahue? En la présentant comme une allumeuse, l'écrivain s'aventure sur un terrain glissant. Il le maîtrise parfaitement en montrant Alexandra en action, faisant usage de ses charmes sans vergogne: c'est une orpheline droguée – pas nette, et l'auteur le dit de façon à la fois exacte et rapide. On la voit proposer des caresses et même une fellation à un Jean-Pierre Tombez sous emprise, puis tenter de lui extorquer dix mille francs. A l'heure où le féminisme avance le thème de l'emprise comme argument aggravant en cas de viol (on pense à l'affaire Gabriel Matzneff, voire à Bill Clinton), l'écrivain montre que plus d'un homme peut aussi se laisser entraîner par des femmes manipulatrices ou vénales.


"Coucherie au Guintzet" est un roman court, mais qui ne s'interdit pas des instants solidement décrits, comme le mariage de Jean-Pierre Tombez, moment où il comprend que sa belle-famille n'a pas un sou vaillant malgré les apparences. C'est aussi le jour où sa belle-mère meurt, ce qui trouvera son explication dans l'épilogue. "Coucherie au Guintzet" est aussi un roman qui, campé dans les années 1970 du canton de Fribourg (à vue d'oeil), suggère une police et une justice aux méthodes de cow-boys, prompte à inculper le prévenu qui l'arrange – puisqu'il y a quand même quelques morts dans le roman, survenues dans un contexte élastique.

En somme, ça va très vite, dans les contextes supposés connus du lecteur que sont le manège du Guintzet et le bar de l'Embassy (l'annonce est tout un programme, à vous de voir!), lieux qui évoqueront des souvenirs aux aînés qui vivent à Fribourg. En traits rapides, sur un ton vigoureux parfois teinté d'ironie, l'écrivain Michel Niquille dresse le portrait d'un bonhomme mangé par les ambitions, et de celles qui se greffent à lui parce qu'elles en veulent encore plus. C'est que dans "Coucherie au Guintzet", tout le monde court après le fric... mais pour paraphraser Jacques Chirac, dans ce livre, le cheval qui court ne dit jamais merci aux femmes jockeys qui le fouettent.

Michel Niquille, Coucherie au Guintzet, Bulle, Editions de la Trême, 2019.

lundi 29 avril 2019

Morte à la sortie de "La Peau de Vache": une première enquête à la mode fribourgeoise

Michel Niquille – Après un premier opus intitulé "Poker d'as sur Pérolles", l'écrivain fribourgeois Michel Niquille revient avec "Du sang sur le Moléson". Un second ouvrage qui apparaît comme un véritable roman, décliné en chapitres courts qui, en phrases rapides comme celles du journalisme, dessinent avec succès une intrigue de vengeance classique et solide, ainsi que des ambiances bien campées.

Récapitulons les faits: en 1995, Denis Vuillemin, employé des remontées mécaniques du Moléson, découvre le cadavre d'une quadragénaire à la sortie d'un dancing nommé "La Peau de Vache", bien connu de tous les Fribourgeois. Meurtre, viol? La machine policière et judiciaire se met en branle. Cela, avec ses efficacités et surtout ses résistances...

Deux tempéraments d'enquêteurs s'affrontent en effet dans ce roman: celui du juge Gremion, qui a "sa petite idée" à laquelle il tient malgré une évidence de plus en plus manifeste. Ce caractère buté est, selon l'écrivain, la manifestation d'une personnalité en proie à ses préjugés et obsessions, construits en partie sur des croyances chrétiennes radicales, mais aussi sur la loyauté envers une institution policière qui, si elle se veut irréprochable, n'hésite pas à protéger les notables au besoin.

A la personnalité du juge Gremion s'oppose celle du commissaire Ruffieux, adepte d'une vérité identifiée de manière sereine et patiente, à la manière d'un joueur de go qui encercle son adversaire. L'auteur entend confier d'autres enquêtes à ce personnage; gageons qu'il en ressortira quelque chose d'intéressant, sur fond de terroir fribourgeois.

C'est que la police, en ces terres fribourgeoises qu'on dit paisibles, a longtemps eu ses blocages et ses excès. Ceux-ci transparaissent dans "Du sang sur le Moléson". La crainte de s'attaquer aux notables est un ressort de l'intrigue. Il est intéressant de relever que ceux-ci prennent la forme de chasseurs de jupons, fils de bonne famille, étudiants et violeurs en bande, qui font écho aux chasseurs qui sévissent dans les bois en automne et auxquels il faut aussi donner des gages si l'on veut se faire apprécier comme homme de justice en Gruyère à la fin du vingtième siècle. Et surtout, on relève que tout cela crée, au fil des pages, une ambiance de secret redoutablement protectrice. Gare à celui par qui le scandale arrive!

S'il creuse le contexte policier, en se fondant sur les souvenirs de faits divers qui ont défrayé la chronique fribourgeoise, l'auteur réussit à rendre attachante la personne de la victime aussi. A la façon d'un journaliste, il n'en donne pas le nom de famille, et c'est le seul personnage du roman qui a droit à ce traitement. Mais si l'on s'attache à elle, c'est aussi parce qu'elle a un vécu qui n'est pas de tout repos et qu'elle porte son lot de secrets. Lui allier une amie lourdement handicapée, donc a priori inoffensive, renforce cette impression de sympathie.

Rapide et solidement construit, "Du sang sur le Moléson" est un premier roman de terroir réussi: brièvement, par esquisses, il donne à voir plus d'un lieu du sud et du nord du canton de Fribourg, et met en scène des personnages qui, détestables ou attachants, ne laissent pas indifférent. Cela, à partir de quelques traits de caractère habilement esquissés. Et qui, en tout cas pour le commissaire Ruffieux (mais aussi, c'est sûr, pour le juge Gremion!), méritent d'être approfondis au gré de nouvelles intrigues.

Michel Niquille, Du sang sur le Moléson, Bulle, Editions de la Trême, 2018.

dimanche 1 avril 2018

Un polar sur Pérolles, avec quelque chose d'allusif

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Michel Niquille – Je me souviens que Michel Niquille m'a donné une occasion d'écrire un sonnet lozérien. Genre rare, rapide et jouissif! C'était dans le cadre heureux du Salon du Bois de Bulle, en 2015. Voici la bête! Lire ce texte fut un beau moment, illustré par Mélanie Rouiller. Depuis, Michel Niquille, passionné du bois, a aussi trouvé sa place dans le monde des poètes fribourgeois, devenant même membre, en 2017, de la Société fribourgeoise des écrivains. Auteur, il est allé plus loin: il édite ses premières oeuvres, au nom de sa "Collection poing noir".  Qu'on le sache: dans "Poker d'as sur Pérolles", première roman de cette collection, tout se passe dans la bonne ville de Fribourg, en ces années 1990 où l'on lisait le défunt "Nouveau Quotidien".

"Poker d'as sur Pérolles" a les allures d'une généreuse nouvelle plus que celle d'un roman, on le dira d'emblée: le lecteur se sentira même en présence d'un ouvrage construit comme l'un de ces bons tours que la littérature française a offerts au temps de la Renaissance. On sourit facilement "Poker d'as sur Pérolles", mais au fil de la lecture, il arrive que les ellipses soient rapides, trop rapides...

... reste que l'écrivain parvient à mettre en scène des personnages habilement construits. On sourit aux cinq bonshommes qui se réunissent dans un bar fribourgeois, tout comme l'on apprécie la personnalité de Jean-Rodolphe Purro qui, sur la base de quelques mots entendus, s'applique à mener la (courte) enquête. L'auteur évoque le restaurant du "Mon Chez Moi", un établissement qui existe réellement, tout près du "Mirabeau", où Aline Descloux, la narratrice de "La Vie d'une trentenaire", alias Jasmine Piccand, a ses habitudes. C'est là, au "Mon chez moi", tout au fond du boulevard de Pérolles, que tout se passe: l'auteur donne à ce restaurant a priori une ambiance interlope. Habile enfin, l'auteur laisse au lecteur le choix de savoir qui est vraiment le gentil d'une histoire où des petits malins se trouvent attrapés par plus malins qu'eux.

"Poker d'as sur Pérolles" est en somme un jeu de poker menteur, rapide et efficace, quitte à paraître peu trop allusif dans certains tournants de l'intrigue. Le lecteur goûte l'ambiance des parties, rapidement esquissée certes, mais avec justesse. Il goûte aussi les personnages mis en scène, auxquels l'auteur donne des surnoms pertinents et astucieux. Face à Jean-Rodolphe Purro, un personnage caméléon qui mériterait autre chose que le suicide, on apprécie ainsi le Curaillon, l'Elégant, Benêt, Big Ben et la Fouine – des surnoms évocateurs. C'est une bande de personnages colorés qui montre que la petite ville de Fribourg recèle aussi des gens peu recommandables. Le lecteur goûte leurs surnoms, pertinents, qui sonnent juste et s'avèrent ouverts à quelque chose de plus.

En effet, tout roule sagement dans "Poker d'as sur Péroles", et l'écriture de l'auteur est impeccable, rapide voire canaille comme il se doit dans un livre à la vocation policière. Michel Niquille, on l'a aimé aussi dans "Marie Petite Culotte", l'une ces nouvelles du recueil "Fribourg(s)" édité par la Société fribourgeoise des écrivains.  A chaque fois, l'écriture est rapide, allusive et agréable; on appréciera à présent qu'elle soit plus profonde, et que l'auteur, après le format de la nouvelle policière, ait l'audace du vrai roman.

Michel Niquille, Poker d'as sur Pérolles, Bulle, Editions de la Trême, 2017.