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lundi 17 février 2025

Marie-Jeanne Urech: comment trouver une frigo lorsqu'on n'a pas de repères

Marie-Jeanne Urech – Après "La Terre tremblante" et "K comme Almanach", "Leur grandeur amputée" vient conclure le triptyque littéraire que Marie-Jeanne Urech a consacré aux villes, inhumaines mais où, pourtant, l'humain vit envers et contre tout. Ce faisant, l'écrivaine suisse poursuit une œuvre toute personnelle, onirique et semblable à nulle autre, que Pierre Yves Lador, dans sa postface, cerne par l'idée d'"expressionnisme pudique".

Et qu'en est-il dans ce court roman? Celui-ci relate l'histoire d'une mère qui cherche un frigo. Simple? Voire: l'univers dystopique mis en scène rend une telle quête rien moins qu'évidente. Surtout s'il faut qu'il fonctionne, ce frigo: dès lors, il faut bien tout un roman pour relater ce qui devient une sorte d'épopée familiale.

Cette quête se déroule en effet dans une cité qui a repris ses droits d'entité organique et vivante, où les plaques de rue sont mouvantes aussi bien que les bâtiments, qu'on peut même diviser en quatre à l'occasion d'un partage d'héritage, chacun partant avec son étage. La famille qui entoure la mère qui cherche son frigo déménage elle-même souvent. 

Ainsi se dessine un monde sans repères, à l'image de celui, en pleine mutation, dans lequel le lecteur d'aujourd'hui vit actuellement. Les noms des personnages eux-mêmes, quand ils sont nommés, sont trompeurs, fluides. Ainsi, on pourrait croire le défunt carambouilleur Jean Tabard ressuscité, l'espace d'un instant, comme un personnage de Ponson du Terrail. Mais non: simplement son fils porte le même nom que lui... 

Tout au plus trouve-t-on un leitmotiv avec l'étoile polaire, présente même quand il n'y a plus de lumière en ville à la suite d'une panne de courant généralisée; devenues luminescentes, les chiures de mouches en sont l'image dégradée. Les objets eux-mêmes ont une utilité flottante, une arbalète pouvant par exemple devenir une guimbarde.

C'est qu'autour de la mère, il y a deux enfants et même, on le découvrira plus tard, un papa revenu d'un improbable Océloin. Ces enfants sont tiraillés entre le jeu, qui est leur pente naturelle, et l'impératif d'instruction requis par une mère désireuse de leur offrir quelques repères dans ce monde mouvant: une bonne instruction, et aussi un frigo qui, en fin de roman, apparaît comme un totem au milieu de la pièce à vivre. 

Alternant paragraphes narratifs compacts et dialogues purs pour créer un rythme à la fois dense et rapide, l'écriture de la romancière ne dédaigne surtout pas les néologismes, reflets d'un monde différent, alternatif. Poétiques, créés en décalage à partir des mots du français courant, ils sont utilisés à l'appui d'une réalité évoquée avec le supplément de force que leur confère leur nouveauté, leur étrangeté, mais aussi leur évidence.

Marie-Jeanne Urech, Leur grandeur amputée, Vevey, Hélice Hélas, 2025. Postface de Pierre Yves Lador.

Le site de Marie-Jeanne Urech, celui de Pierre Yves Lador, celui des éditions Hélice Hélas.

samedi 24 septembre 2022

Marie-Jeanne Urech: le dernier qui part allume la lumière

Marie-Jeanne Urech – Une belle fable de science-fiction, voilà ce que l'écrivaine vaudoise Marie-Jeanne Urech propose à son lectorat. "K comme Almanach" met en scène un tout petit monde, symbolique d'une Terre que l'on déserte pour aller voir ailleurs, en l'occurrence sur la planète Belgador, si l'herbe y est plus verte.

Ce petit monde, ce sont les habitants d'un immeuble, gens simples: une femme qui gagne des objets d'une utilité discutable dans des jeux-concours, une autre qui soutient le bâtiment à bout de bras, un homme à mille pattes (séquelle de guerre) qui écoute du jazz. 

C'est aussi un univers où les mots sont rares et concrets, à telle enseigne que son abécédaire, imaginé en bouchant les trous, pourra paraître curieux: il dit par exemple "B comme Immeuble", ou précisément "K comme Almanach" – la lettre qui n'y apparaît pas, si ce n'est au moment du titre, puisqu'il s'achève, de manière émouvante, avec "J comme Je t'aimadore".

Et surtout, pour revenir aux personnages, il y a Simon, le lampiste, allumeur de lampadaires sur une planète qui se vide. Ses péchés mignons? La choucroute aux trois poissons de chez Beckenbaum, et aussi son métier, vécu comme un apostolat, comme un pont entre le jour et la nuit. Sa vie va se troubler lorsque le petit, venu de nulle part, y fait irruption – un gamin à l'âge indéfini, désespérément muet mais expressif et intéressé. 

L'auteure dessine avec délicatesse la relation qui se tisse entre les deux personnages, sur fond d'une terre qui se vide de ses habitants. Dès lors, quel sens donner, à une vie à deux, quasi filiale, marquée par la transmission d'un métier, celui de lampiste, devenu inutile sur une planète devenue vide de ses habitants?

Il est permis de voir dans le départ enthousiaste des personnages qui, nommés ou non, prennent le vaisseau spatial en direction de cette planète Belgador qu'on dit meilleure qu'ici une métaphore de la mort. Vous avez dit "eschatologie"? Oui, la religion apparaît en filigrane dans "K comme Almanach", et Pierre Yves Lador le relève à propos dans sa remarquable postface, reflet d'une lecture attentive. 

Mais elle a ses limites... l'eau bénite, utilisée à un moment donné pour éradiquer les mauvaises herbes qui empêchent les lampadaires de briller, peut être vue comme une métaphore des ressources limitées de notre bonne vieille planète Terre. Faute d'eau bénite comme de prêtres pour bénir sans fin l'élément liquide (ils sont tous partis), Simon le lampiste finit par se trouver à sec face à une végétation envahissante qui fascine le petit.

Dès lors, Simon fait figure de dernier des Mohicans, maintenant envers et contre tout un peu de lumière sur une Terre désertée – quitte à ce que ses efforts paraissent absurdes. Prendra-t-il le dernier astronef pour Belgador? Jusqu'au bout, la question reste ouverte. Et jusqu'au bout, le lecteur relève l'optimisme désespéré du propos: tant qu'il y aura des humains sur Terre, il y aura aussi de la lumière pour en dévoiler la beauté, même si personne n'est là pour la voir.

"K comme Almanach" s'écrit en phrases simples qui constituent des séquences courtes qui sont autant de flashes, tantôt descriptifs, tantôt dialogués sans que les mots ne s'encombrent des ponctuations usuelles. Voilà qui est parfaitement en phase avec ce roman qui, sous des airs parfois étranges marqués par de discrets néologismes, dit la vie des humains, lorsque doucement, les caractères se frottent, s'embrassent ou s'effacent.

Marie-Jeanne Urech, K comme Almanach, Vevey, Hélice Hélas, 2022. Postface de Pierre Yves Lador.

Le site des éditions Hélice Hélas.

vendredi 18 mai 2018

Un récit écologiste en fragments... mais pas que

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Marie-Jeanne Urech – L'écrivaine Marie-Jeanne Urech a le chic pour créer des univers bien à elle, un brin décalés, qui disent avec un certain sourire le petit monde où nous vivons, avec ce qu'il peut avoir de détestable ou d'aimable. Avec "La terre tremblante", elle invite son lectorat à prendre le monde comme terrain de jeu, en mettant en avant le personnage de Bartholomé de Ménibus, parti voir ce qu'il a derrière la montagne, juste après les funérailles de son père. Tuer ou enterrer le père? En tout état de cause, c'est une bonne manière, en début de roman, de délivrer un personnage de toutes attaches. Sauf une...


Derrière chaque montagne, se cache une autre montagne, on le comprend vite. Le lecteur peut être tenté de compter les montagnes, mais l'auteure exclut cette facilité: le décompte s'avère erratique, et le narrateur de chaque chapitre s'avère l'auteur de messages lancés à la mer. Certains se sont sans doute perdus... Pour l'histoire, peu importe: celle-ci reste cohérente et captive le lecteur. Comme si, comme par hasard, les messages à la mer qui ont été retrouvés étaient les plus intéressants. En contrepoint, le personnage de l'Ange boiteux, amoureuse transie du voyageur, s'exprime aussi, dans un esprit d'introspection sentimentale. Celui-ci tranche avec la description de ce que Bartholomé de Ménibus, Petit Prince ou Ulysse moderne, voit dans son voyage: une approche résolument axée sur l'observation du monde.

Il est permis de voir "La terre tremblante" comme un roman écologiste. L'auteure accorde une attention marquée à la nature, souvent marquée par l'homme. Les animaux ont leur place, par exemple avec ces vaches à hublots, qu'on a vues dans les journaux et qu'on retrouve, surpris, dans un livre. Il y a aussi cet élevage de porcs dans un building, où la ségrégation des sexes bat son plein: les gorets atteignent le sommet du bâtiment pour mieux choir, comme déchoit un patron qui a commis une erreur, alors que le confinement des truies aux deux ou trois premiers étages du bâtiment semble illustrer le "plafond de verre" qui, dit-on, empêche les femmes d'accéder aux échelons supérieurs de toute hiérarchie. Il se trouve que l'ascenseur est un "paternoster": faut-il en conclure que dire un "Notre Père" permet d'aller plus haut dans ce roman? Il est permis de le penser, d'autant plus que la question religieuse, subvertie ou non (dans ce roman, on enterre indifféremment des humains et des déchets chimiques, selon des rituels bien définis), traverse "La terre tremblante".

Ecologie également dans le thème récurrent de l'eau: le lecteur la découvrira claire comme jamais, glacée et pure, au passage de l'onde d'un lac qui inonde un village – on pense à ces villages inondés à la suite de la construction de barrages qui ont créé de nouvelles cités d'Ys. Il la trouvera rare, cette eau, dans un monde où l'on se concerte pour déboucher les conduites. Issu d'une contrée qui pourrait être le Valais, Bartholomé de Ménibus fait figure d'expert en la matière. Et puis, il y a les mille visions de l'océan, aboutissement du voyage de Bartholomé de Ménibus, traduites par des mots-valises révélateurs. Enfin, l'océan, justement, est utilisé comme le vecteur de messages et le socle d'un nouveau continent en plastique, mais où la vie sait comment se faire sa place: la Yapakline.

Yapakline: c'est la contraction de Yapaklou et Zibeline, les enfants terribles et attachants des romans de l'écrivaine. Ici, ils font figure d'étape bloquante d'une odyssée futuriste, tentant avec leurs moyens de gosses, étonnamment convaincants, de bloquer Bartholomé de Ménibus sur leur île en plastique. Rassuré par la présence de ces deux personnages, le lecteur remarque que "La terre tremblante" recycle habilement d'autres éléments de romans précédents de l'écrivaine: on y retrouve une fanfare déjà entendue dans "Malax", ou un abribus qui rappelle étrangement "La Salle d'attente". Cela, sans oublier que Bartholomé de Ménibus devient "Amiral des eaux usées" – encore un titre de l'écrivaine. "La terre tremblante" s'intègre donc parfaitement à l'oeuvre de Marie-Jeanne Urech.

"La terre tremblante" est un court roman aux ambiances surréalistes et décalées qui, par de subtils renversements, parvient à dire ce qui n'est pas idéal dans le monde, tout en douceur: c'est évocateur sans mettre mal à l'aise, ou presque. Roman écologique optimiste et à peine joyeux, roman de voyage imaginaire, "La terre tremblante" est aussi une façon de dire notre monde tel qu'il est, à partir de quelques images développées en des chapitres conçus comme des nouvelles, ou comme autant d'histoires individuelles. Est-ce que les coordonnées géographiques citées par Bartholomé de Ménibus ont un sens, d'ailleurs? Un géographe saura trancher. Mais cette géométrie s'oppose à l'orientation du coeur de l'Ange boiteux, qui suit juste ses sentiments qui la guident d'un indice à l'autre. Et alors que l'on n'apprend qu'en fin de roman le nom réel de l'ange boiteux et amoureux, alors aussi qu'en d'autres circonstances, les personnages apparaissent souvent incomplets, non nommés ou réduits à une fonction, l'auteure suggère que l'écologie ne saurait se passer d'une réflexion sur ce que doit être l'humain dans son intégralité, sans assignation à un rôle.

Marie-Jeanne Urech, La terre tremblante, Lausanne, Hélice Hélas, 2018. Postface de Pierre Yves Lador, illustration de Macbe.

Le site de Marie-Jeanne Urech, celui des éditions Hélice Hélas.

lundi 9 janvier 2017

Un roman policier rêvé, selon les règles de Marie-Jeanne Urech

Le site de l'éditeur, celui de l'auteure.

Il y a une ville en Finlande qui s'appelle Malax, dans la région d'Ostrobotnie, à l'ouest du pays. Peut-être que la romancière suisse Marie-Jeanne Urech y a pensé; mais à l'esprit du lecteur francophone, le titre de son dernier livre "Malax" fait plus immédiatement songer au verbe "malaxer". Et c'est vrai que dans ce roman, qui est aussi son premier polar, l'écrivaine remue à pleines mains les codes du genre pour en faire quelque chose à sa manière, à la fois semblable et infiniment différent d'un roman policier ordinaire. 

Loin d'évoquer la finlandaise Malax, la ville sans nom où se passe l'action de "Malax" réunit quelques caractéristiques de localités francophones, dans un esprit ludique. Le théâtre du Salpétrin, évoqué non loin d'un hôpital Delacouleuvre, renvoie ainsi au parisien hôpital de la Salpêtrière. Les rues sont bien francophones, et le Bâtiment des forces générales emprunte son nom au Bâtiment des forces motrices de Genève, ancienne usine hydraulique devenu salle de spectacles et également nommé "Usine hydraulique de la Coulouvrenière". Un nom qui se rapproche à nouveau de celui de l'hôpital précité. Genève ou Paris? On penche pour une Genève transfigurée. 

"C'est un troupeau", commence ce roman. Une première phrase courte, lapidaire, qui donne aussi un fil directeur. On peut voir en effet "Malax" comme une sorte d'esthétique du troupeau et e ce qui peut en dépasser et doit, éventuellement, être éliminé. Ce troupeau où tout le monde ou presque porte le même prénom apparaît vêtu de noir, en complet et chapeau melon, à la sortie d'une usine. La couleur sera fatale à l'un des membres de ce troupeau: il suffit d'un rose aux joues pour mourir. Les innombrables caméras de surveillance, bergers modernes, s'avèrent incapables de capter cette couleur due aux sentiments: elles n'enregistrent qu'en noir et blanc. 

Là-dessus se greffe une intrigue policière aux apparences classiques, mais qui triture et malmène (pour ne pas dire "malaxe") plus d'un code du genre. Sans dévoiler le fin mot de l'affaire, l'arme du crime surprendra les amateurs de poisons et d'armes à feu. L'enquête s'avère compliquée par la ressemblance qui prévaut entre tous les personnages du roman: tout le monde s'habille en complet et chapeau melon et, unique coquetterie tolérée, les femmes peuvent orner leur chapeau d'une plume. Une difficulté qui peut s'avérer bien pratique si l'on sait y faire... autant dire que si Marie-Jeanne Urech choisit d'écrire un polar, c'est encore une fois selon des règles qu'elle seule a fixées, nimbées d'un onirisme familier de ses lecteurs, parent d'un certain René Magritte.

Un onirisme qui garde cependant les pieds sur Terre, par exemple lorsqu'il s'agit d'évoquer ce qui se passe dans le fameux Bâtiment des forces générales: nombreux sont les collaborateurs qui y viennent pédaler pour produire du courant, victimes de restructurations qui génèrent des coupures de courant et d'optimisations qui les font passer de vélos immobiles à des tricycles. Ainsi apparaissent les limites possibles de l'énergie électrique douce produite par l'être humain, susceptible de devenir un outil d'exploitation de l'homme par l'homme... Comme plus d'un professionnel aujourd'hui, le policier est mis sous pression par sa hiérarchie, en l'espèce au moyen d'une hypothétique médaille honorifique, ce qui permet un supplément de dramatisation du propos. Quant aux caméras de surveillance, innombrables et précises à la seconde près, elles s'inscrivent dans l'obsession sécuritaire d'aujourd'hui, et positionnent ainsi "Malax" face à l'actualité: sous ses airs surréalistes et presque intemporels, mine de rien, ce roman interroge la société d'aujourd'hui.

Un mot encore sur la postface de "Malax", signée de l'excellent écrivain Pierre Yves Lador. Elle est le témoignage nourri d'un lecteur à l'esprit affûté; et à ce titre, elle met au jour mille signes que ce roman recèle. Ce ne sont pas les mêmes que ceux que j'évoque ici, signe que le dernier opus de Marie-Jeanne Urech, si bref qu'il soit, est riche et peut être lu à plus d'un niveau, avec un bonheur inchangé. Et ça, c'est génial.

Marie-Jeanne Urech, Malax, Vevey, Hélice Hélas, 2016. Illustrations de Frédéric Farine, postface de Pierre Yves Lador.