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vendredi 24 avril 2026

Chroniques dans les nuages: leur cité a des ailes...

Bénédicte Gandois – Le Village dans les nuages est-il vraiment un aimable paradis télévisuel, comme celui où vivent les Paltok, les Tirok et les autres? Pas pour l'écrivaine Bénédicte Gandois, qui imagine, au vingt-quatrième siècle de notre ère, la cité de L., qui plane dans des nuages solidifiés errant au gré des vents au-dessus de la surface terrestre. "La Cité de L." est un roman dystopique peuplé d'une jeunesse avide de liberté, qui prend peu à peu conscience d'être piégée dans une sorte de bulle.

Mettant au cœur de son intrigue le personnage de Paul, adolescent de dix-sept ans, la romancière dessine au fil des pages des thématiques typiques, classiques, de cette période de la vie. Le besoin d'appartenance s'exprime par exemple par les jeux d'amitiés et de rivalités entre groupes d'amis, constitués parfois en fonction du prestige supposé des parents. Yennaël et sa cousine Païssa apparaissent ainsi comme des pestes avec lesquelles il ne paraît pas possible de s'associer. Côté appartenance aussi, un groupe énigmatique, les Pyrrhéniens, suscite toutes les attentions des jeunes personnages créés par la romancière. En seraient-ils, sans le savoir? Et Mademoiselle R., leur enseignante, férue de poésie?

Le motif de l'envie de liberté, exacerbé à cet âge où toute contrainte peut être vécue comme injuste, est omniprésent dans les pages de "La Cité de L.". L'intrigue les amène à un vaisseau qui pourrait les ramener sur terre, un peu plus bas, certes. Mais c'est du côté symbolique que cet aspect est traité de manière particulièrement intéressante et riche. Ainsi, il n'est pas innocent de placer dans la bande un jeune garçon nommé Ulysse. Quant à la mer, depuis Baudelaire et son "Homme libre, toujours tu chériras la mer", il fait partie de l'imaginaire francophone de la liberté. Un imaginaire brimé pour les personnages de L.: par la force des choses, cette cité n'a pas de mer. Celle-ci n'est connue qu'au travers d'un enseignement scolaire inadapté, que l'auteure égratigne au passage en interrogeant, par ricochet, l'utilité de certains savoirs enseignés aujourd'hui et ici, et de la lecture de livres interdits. Un précis de navigation, par exemple...

Ces aspirations font contraste avec le monde imaginé par la romancière sous le nom de L.: cette cité flottante, créée d'abord pour de riches originaux, puis colonisée par des populations interlopes et qui a fini par perdre de vue la ville de Lausanne qui l'a créée par le biais de son Ecole polytechnique fédérale, fait l'objet d'un contrôle permanent qui contraint chacun de ses habitants: il ne faudrait pas que le fléau de la guerre revienne là-haut. Les citoyens sont donc contrôlés, et c'est pour leur bien: voilà un bel exemple d'État totalitaire fondé sur des raisons présentées comme bonnes. Symbole toujours: cette contrainte est figurée par l'anneau bleu, beau bijou et beau mouchard à la fois, que portent tous les citoyens de L.

Développé d'une manière accessible à un lectorat jeune qui se reconnaîtra dans la bande de Paul, "La Cité de L." est donc le roman de l'aspiration de tout un chacun à davantage de liberté, pour devenir une meilleure version de soi-même si possible – et de manière générale la réalisation d'un destin malgré tout singulier: chaque jeune personnage se sent unique, et parfois incompris à ce titre. Et aux thématiques mentionnées plus haut se développe enfin, et c'est un vecteur ultime de force et de soutien réciproques pour les personnages concernés, la thématique de l'amour. "La Cité de L." se présente ainsi comme un concentré de jeunesse et d'idéaux, présentés comme des objectifs pour lesquels il paraît sensé de s'investir et de "redescendre sur Terre" pour mettre les pieds dans la glèbe du monde réel. Promesse tenue, promesse trahie? La fin du roman reste ouverte.

Bénédicte Gandois, La Cité de L., Cossonay, La Maison rose, 2026.

Le site de Bénédicte Gandois, celui des éditions La Maison rose. Source de la photo de l'autrice: Association vaudoise des écrivains.

jeudi 2 octobre 2025

Des Romands et des nouvelles

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Bénédicte Gandois – On l'apprend en préface: les onze nouvelles qui constituent le recueil "Je vous écris de Romandie" ont été écrites par Bénédicte Gandois pour le journal "L'Echo du Gros-de-Vaud" en pleine période de covid-19. A ce moment-là, en effet, la rédaction a choisi de combler une actualité soudain limitée par des nouvelles littéraires. Et force est de noter que l'écrivaine, sollicitée, a su répondre aux attentes en trouvant d'emblée le ton juste.

On le reconnaît en particulier aux personnages le plus souvent positifs et porteurs d'espoir que chaque nouvelle met en scène. On y trouve un écolier d'origine portugaise qui ne peut aller en vacances au pays (mais le pays pourrait venir à lui, à Romanel-sur-Lausanne, en quelque sorte...), un Timéo qui trouve à Corseaux une amie et de la magie dans sa vie, sans oublier une personne aussi âgée que déterminée lorsqu'il s'agit de faire une belle promenade. 

Ces personnages se démarquent par leur diversité aussi: s'ils ont tous vécu en Suisse romande, ou y vivent, c'est bien leur seul point commun. Les âges de chacun varient, favorisant aussi des interactions intergénérationnelles aussi lumineuses que celle décrite dans "Le crocodile et le vieillard", où il suffit d'une journée passée avec son fils pour qu'un père comprenne mieux son métier. 

Préhistorique, le crocodile en question ouvre enfin une autre porte: celle de l'histoire, que la nouvelliste franchit avec aisance. Il sera donc question de l'époque romande, de la famine qui frappa la Suisse en 1816 ou de la colonie suisse installée à Chabag, sur les rives de la mer Noire. Quant aux "Neiges d'Aventicum", récit d'un déracinement à l'époque romaine, elles témoignent de l'intérêt particulier que l'écrivaine porte pour l'époque romaine: elle lui a déjà consacré un roman, "La fortune de Moeris".

On sort avec le sourire de la lecture des onze nouvelles de "Je vous écris de Romandie", un recueil écrit de manière limpide dans le souci de s'adresser à un vaste lectorat, pas forcément coutumier du genre, et de l'émouvoir tout au long d'une période de confinements et de disciplines qui n'a pas toujours été facile à vivre pour les uns et les autres.

Bénédicte Gandois, Je vous écris de Romandie, Cossonay, La Maison Rose, 2023.

Le blog de Bénédicte Gandois, le site des éditions La Maison Rose.


mercredi 14 août 2024

Des Romains à la poursuite d'un héritage

Bénédicte Gandois – L'époque de l'Empire romain constitue une source captivante pour de bonnes histoires. Amoureuse de lettres antiques, enseignante de grec et de latin, l'écrivaine Bénédicte Gandois a donné libre cours à cette passion tout au long d'un court roman historique, "La fortune de Moeris". 

L'intrigue? Nous sommes à Rome, en l'an 1024 "ab orbe condita", soit en 271 après Jésus-Christ. Ce livre relate l'histoire d'un affranchi de 14 ans, Moeris, qui obtient, en partage, un héritage substantiel de son ancien maître. 

Pas de chance: cet héritage suscite des convoitises, jusque dans l'entourage d'un Moeris qui se retrouve embarqué malgré lui dans un complot visant à attenter à la vie d'un dignitaire issu de Germanie. Et pas de chance bis: pour accéder à l'héritage, il faut résoudre une énigme.

Marqué par la figure tutélaire du poète classique Virgile, "La fortune de Moeris" développe son intrigue de manière efficace et sans temps mort, à la manière d'une novella. Cela, dès le début, qui attaque "in medias res". Quant aux chapitres, ils sont courts et souvent centrés sur l'un ou l'autre personnage.

L'intrigue tourne essentiellement autour d'un complot aux contours nébuleux, qui finissent par devenir clairs pour les personnages concernés. Ceux-ci, et Moeris le premier, comprennent peu à peu sur qui ils peuvent compter, les apparences étant parfois trompeuses. Pour tempérer quelque peu cet environnement brutal où les hommes dominent, l'écrivaine a la bonne idée de faire évoluer une intrigue amoureuse autour d'Amaryllis, quasi-contemporaine de Moeris.

Amaryllis, un nom surprenant pour un personnage qui s'avère chrétienne. Peu importe: le message essentiel est que les sentiments vont au-delà des préjugés négatifs envers les chrétiens, communs en ces premiers temps de l'Eglise, évoqués en passant, juste assez pour qu'on sache qu'ils peuvent être lourds à subir lorsqu'on en est l'objet.

Mettant en valeur le destin de deux jeunes gens, porté par une intrigue qu'on suit aisément et avec plaisir sans pour autant la trouver simpliste, "La Fortune de Moeris" s'avère un roman attrayant, apte à parler à un lectorat adulte mais aussi à des jeunes, également intéressés par le monde antique.

Bénédicte Gandois, La Fortune de Moeris, Cossonay-Ville, La Maison Rose, 2009.

Le blog de Bénédicte Gandois, le site des éditions de La Maison Rose.