Bénédicte Gandois – Le Village dans les nuages est-il vraiment un aimable paradis télévisuel, comme celui où vivent les Paltok, les Tirok et les autres? Pas pour l'écrivaine Bénédicte Gandois, qui imagine, au vingt-quatrième siècle de notre ère, la cité de L., qui plane dans des nuages solidifiés errant au gré des vents au-dessus de la surface terrestre. "La Cité de L." est un roman dystopique peuplé d'une jeunesse avide de liberté, qui prend peu à peu conscience d'être piégée dans une sorte de bulle.
Mettant au cœur de son intrigue le personnage de Paul, adolescent de dix-sept ans, la romancière dessine au fil des pages des thématiques typiques, classiques, de cette période de la vie. Le besoin d'appartenance s'exprime par exemple par les jeux d'amitiés et de rivalités entre groupes d'amis, constitués parfois en fonction du prestige supposé des parents. Yennaël et sa cousine Païssa apparaissent ainsi comme des pestes avec lesquelles il ne paraît pas possible de s'associer. Côté appartenance aussi, un groupe énigmatique, les Pyrrhéniens, suscite toutes les attentions des jeunes personnages créés par la romancière. En seraient-ils, sans le savoir? Et Mademoiselle R., leur enseignante, férue de poésie?
Le motif de l'envie de liberté, exacerbé à cet âge où toute contrainte peut être vécue comme injuste, est omniprésent dans les pages de "La Cité de L.". L'intrigue les amène à un vaisseau qui pourrait les ramener sur terre, un peu plus bas, certes. Mais c'est du côté symbolique que cet aspect est traité de manière particulièrement intéressante et riche. Ainsi, il n'est pas innocent de placer dans la bande un jeune garçon nommé Ulysse. Quant à la mer, depuis Baudelaire et son "Homme libre, toujours tu chériras la mer", il fait partie de l'imaginaire francophone de la liberté. Un imaginaire brimé pour les personnages de L.: par la force des choses, cette cité n'a pas de mer. Celle-ci n'est connue qu'au travers d'un enseignement scolaire inadapté, que l'auteure égratigne au passage en interrogeant, par ricochet, l'utilité de certains savoirs enseignés aujourd'hui et ici, et de la lecture de livres interdits. Un précis de navigation, par exemple...
Ces aspirations font contraste avec le monde imaginé par la romancière sous le nom de L.: cette cité flottante, créée d'abord pour de riches originaux, puis colonisée par des populations interlopes et qui a fini par perdre de vue la ville de Lausanne qui l'a créée par le biais de son Ecole polytechnique fédérale, fait l'objet d'un contrôle permanent qui contraint chacun de ses habitants: il ne faudrait pas que le fléau de la guerre revienne là-haut. Les citoyens sont donc contrôlés, et c'est pour leur bien: voilà un bel exemple d'État totalitaire fondé sur des raisons présentées comme bonnes. Symbole toujours: cette contrainte est figurée par l'anneau bleu, beau bijou et beau mouchard à la fois, que portent tous les citoyens de L.
Développé d'une manière accessible à un lectorat jeune qui se reconnaîtra dans la bande de Paul, "La Cité de L." est donc le roman de l'aspiration de tout un chacun à davantage de liberté, pour devenir une meilleure version de soi-même si possible – et de manière générale la réalisation d'un destin malgré tout singulier: chaque jeune personnage se sent unique, et parfois incompris à ce titre. Et aux thématiques mentionnées plus haut se développe enfin, et c'est un vecteur ultime de force et de soutien réciproques pour les personnages concernés, la thématique de l'amour. "La Cité de L." se présente ainsi comme un concentré de jeunesse et d'idéaux, présentés comme des objectifs pour lesquels il paraît sensé de s'investir et de "redescendre sur Terre" pour mettre les pieds dans la glèbe du monde réel. Promesse tenue, promesse trahie? La fin du roman reste ouverte.
Bénédicte Gandois, La Cité de L., Cossonay, La Maison rose, 2026.
Le site de Bénédicte Gandois, celui des éditions La Maison rose. Source de la photo de l'autrice: Association vaudoise des écrivains.

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