Voici l'affaire: tout commence avec la narration, amusée et travaillée, du personnage de Wallstreet, mal marié puis sommé de divorcer, alter ego caricatural de l'auteur par certains aspects. Tout se passe à Berlin (où l'auteur vit avec son épouse, l'autrice Marie NDiaye), on sourit volontiers des négociations qui s'installent entre Wallstreet et sa femme Roswitha Viol-Wirchow. Mais le ver est déjà dans le fruit: dès la première partie, l'auteur fait part de malaises, écrits de manière incidente en italiques. La fin de ce bout de roman coïncide avec le terme de la première partie du livre, qui bascule dès lors dans le témoignage.
"Schproum" amène l'écrivain à se révéler, parfois à son corps défendant, que ce soit face à ses médecins ou à son lectorat. Du point de vue politique, le Jean-Yves Cendrey du livre assume, en emménageant à Berlin, d'avoir pris ses distances avec la France en général, et en particulier avec celle de Nicolas Sarkozy, jugée outrancièrement policière. Du point de vue médical, la deuxième partie du roman met à nu, face au lecteur, un homme qui, face à la Faculté, hésite à s'ouvrir totalement. Le lecteur sent ici à quel point il est difficile pour un écrivain, parfois, de se révéler jusque dans ses faiblesses, qui qu'il ait en face de lui.
Quant à trouver sa place sur terre... là est la plus grande difficulté que traverse le Jean-Yves Cendrey du roman. C'est peu de le dire que de sentir qu'il est mal à l'aise dans les logements retirés où il tente d'élire domicile à la recherche de tranquillité: c'est tantôt médiocre (les Cévennes), tantôt d'une humidité répulsive (Ouessant), tantôt malaisant (Paris, vers Saint-Sulpice, dans le charmant hôtel Louis II). Mais, le lecteur le comprend peu à peu, le mal dont souffre l'auteur qui se raconte est à la fois indétectable et invivable: c'est l'électrohypersensibilité.
Sans rien céder à son talent pour la formule mémorable et pour les rapprochements audacieusement poétiques entre les mots, l'écrivain propose avec "Une fin" une troisième partie militante, fâchée, peu amène face à un gouvernement français qui considère, et l'écrivain cite une ministre des télécommunications son temps, les électrosensibles comme des personnes qui agitent "des peurs irrationnelles" qui, si on les écoutait, auraient eu "de graves conséquences économiques". Un discours qu'il juge pour le moins anachronique alors que d'autres pays que la France, sait-il, s'interrogent depuis longtemps sur la possibilité que les ondes soient néfastes pour une partie de la population – soit dit en passant, il en était formellement question à Fribourg (Suisse) en février 2003 déjà, à travers la personne de Jean-Marie Danze, certes présentée comme l'anti-portable de service dans le cadre d'un café scientifique orienté.
Handicapé d'un genou, incapable de parler voire de penser, l'écrivain se considère, diagnostic et constats personnels à l'appui, comme électrohypersensible, et il est permis de le croire au vu des symptômes manifestés et de ce qu'ils peuvent avoir de handicapant selon l'auteur, rendu inapte à l'écriture par la bouillie d'ondes qui nous entoure mais qui a su faire ses propres recherches. A la fois témoignage et roman inachevé ("avorté", dit l'auteur), "Schproum" est-il le chant du cygne d'un écrivain de grande valeur, à la plume envoûtante, dont la France, tantôt saturée d'électricité dans l'air, tantôt malcommode à habiter, ne veut plus? Il est permis de le penser, hélas.
Jean-Yves Cendrey, Schproum, Arles, Actes Sud, 2013.
Le site des éditions Actes Sud.
Lu par Chantal Levêque, Odile Beniahya-Kouider.

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