Le premier "jeudi noir" mentionné par l'auteur est bien sûr celui du grand feu. L'auteur en retrace le déroulé, autant que la documentation encore disponible aujourd'hui le permet. La presse, en particulier, se révèle une source féconde. Outre l'événement, le chapitre consacré à l'incendie rappelle aussi la solidarité spontanée qui s'est rapidement fait jour: collectes de fonds, logements dans le village voisin de Neirivue pourtant un peu rival.
L'auteur, enfin, ne manque pas de relater une belle histoire, celle de Louis dit "A la noire" qui, relogé à Neirivue, y a rencontré celle qui deviendra son épouse par-delà les épreuves. Pour le coup, c'est l'occasion d'esquisser, dans un chapitre distinct, le destin d'une famille pauvre comme il y en avait encore beaucoup au tournant du siècle dans une Gruyère restée rurale, tributaires de la commune pour, par exemple, obtenir des chaussures.
Le deuxième "jeudi noir" est associé à la démission fracassante, en 1934, de Jean-Marie Musy, enfant d'Albeuve devenu Conseiller fédéral – le premier Fribourgeois à avoir décroché une telle fonction, au sommet du gouvernement national suisse. Là encore, le travail de mise en contexte est remarquable: l'auteur en profite pour évoquer l'"hôtel de l'Ange" d'Albeuve, tenu précisément par les Musy. Et tout en rappelant le choc qu'a pu représenter au village la démission de Jean-Marie Musy, "Les jeudis noirs d'Albeuve" n'omet rien des zones d'ombres d'un ministre certes méritant (il s'y connaissait en finances), mais tenté par les régimes autoritaires des pays alentour.
Partant de l'évocation d'un événement ponctuel marquant qui apparaît dès lors comme un moment de (re)naissance, une année zéro, l'auteur dessine peu à peu une histoire du village à travers certains enjeux et surtout certains personnages, anonymes ou notables du cru, représentatifs de la vie locale. D'emblée, et parfois en composant avec le gouvernement cantonal conservateur, il a fallu reconstruire. Le développement d'industries locales ambitieuses, travaillant la pierre ou le bois, est évoqué: tel entrepreneur charpentier est allé chercher du personnel jusqu'en Italie, formant une première vague d'immigration. Tel autre, après la Seconde guerre mondiale, proposera des cuisines aménagées là où c'est le potager à bois qui règne: avec les Trente Glorieuses, qu'advienne le confort!
Ces portraits vont jusqu'à évoquer des personnes qui sont encore de ce monde, et que le lectorat local de "Les jeudis noirs d'Albeuve" a sans doute connus. On pense notamment à Jean-Louis Castella, figure politique et musicien de renommée régionale, ou à celui qu'on surnomme Boudji, lui aussi actif en musique, mais aussi dans l'ébénisterie. C'est l'occasion, pour l'auteur, d'évoquer les chœurs et sociétés de musique locales: à l'instar de nombreux villages fribourgeois, Albeuve a son chœur paroissial et sa fanfare.
Fruit d'un travail de recherche méticuleux et qu'on devine considérable, fait à la fois d'exploration de documents d'hier et d'aujourd'hui et d'entretiens personnels, "Les jeudis noirs d'Albeuve" dessine le portrait d'un village résilient, qui a su rebondir après une catastrophe majeure, assurant d'emblée son alimentation en électricité et en eau, et obtenant dès le début du vingtième siècle une gare pour le chemin de fer à écartement métrique. Sa rédaction se révèle vivante et aisée, parfaitement adaptée à tous les publics. Enfin, ce livre est richement illustré, les images d'époque y côtoyant des photos d'aujourd'hui, prises spécialement pour l'occasion par Jean-Bernard Sieber. Un jalon important pour ceux que l'histoire locale passionne!
André Beaud, Les jeudis noirs d'Albeuve, Bulle/Montreux, Editions Montsalvens, 2026. Préface de Patrice Borcard.
Le site des éditions Montsalvens.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Allez-y, lâchez-vous!