Magali Jenny – Après s'être fait connaître avec ses guides consacrés aux guérisseurs en Suisse romande, Magali Jenny fait le pas de la fiction. Son premier roman, "Le Masque", évoque de manière approfondie et rapprochée la coutume sarde des "Mamuthones", procession ancestrale d'hommes couverts de cloches. Tout commence au moment où quelqu'un vole le modèle de ces masques...
... et c'est là qu'entre en scène Jo, ethnologue spécialiste de cet usage qui, selon elle, pourrait remonter aux temps préhistoriques des "nuraghe", énigmatiques constructions cylindriques qui, depuis plusieurs millénaires, marquent le territoire sarde. Après un premier chapitre court et catchy, on voit cette ethnologue donner une conférence qui, si sa description peut paraître un peu longue, donne d'emblée quelques clés, précieuses pour le lecteur qui va se plonger dans cet ample roman.
"Le Masque" est en effet une immersion dans un village qui semble d'un autre temps, Mamoiada, où tout semble tourner autour des superstitions et de l'imaginaire rattaché aux Mamuthones, hommes déguisés jusqu'à devenir des personnages mythiques, entièrement consacrés à leur rôle et ayant même renoncé à l'amour et à la possibilité de fonder une famille. Au premier abord, l'ambiance peut paraître hostile au village, où Jo se fait cependant vite apprécier grâce à sa connaissance des mythes locaux – et peut-être à quelque révélation née d'une transe.
L'autrice connaît son sujet, ce qui l'autorise à se montrer quelque peu critique. Elle l'habileté d'introduire dans son roman quelques personnages féminins qui rejettent, d'une manière ou d'une autre, une tradition jugée trop masculine, honorable certes, mais pesante et délétère dans ses déterminismes implacables: la désignation des futurs Mamuthones se fait dès la naissance, ne laissant à l'homme ainsi choisi par le destin aucune échappatoire, aucune possibilité de vivre autrement, sauf à trahir le village et à déshonorer sa famille.
Cette tradition permet aussi à l'écrivaine de faire quelques incursions dans le monde de la recherche et des universités. De ce point de vue, les personnages de Jo et de S. constituent deux pôles difficiles à réconcilier, dont la confrontation contribue à la tension dramatique de plus d'une scène du roman: alors que Jo cherche surtout à comprendre la coutume et à la respecter, S., cupide et arrogant, en fait pour ainsi dire sa propriété. Fort opportunément, l'écrivaine place de nombreux adjectifs possessifs de première personne dans sa bouche d'individu rusé.
Enfin, si la densité de l'écriture oblige le lecteur à avancer plutôt lentement dans sa lecture et l'invite à savourer les riches détails du monde dans lequel il est plongé, l'autrice ne manque pas, au détour d'une péripétie d'une intrigue aux croisées du genre policier (on est à la recherche d'un masque volé) et du fantastique, à tenter avec succès quelques pointes d'humour. Le lecteur se souviendra ainsi, en particulier, de la manière dont S., qui est aussi un Don Juan, est évincé par Jo dans un restaurant, avec la complicité d'une autre femme également victime de ses agissements.
Magali Jenny, Le Masque, Lausanne, Favre, 2026.
Le site des éditions Favre.
Egalement lu par Manuel.

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