De façon générale, et à partir du moment où l'humain n'a plus eu besoin d'être gros pour signifier qu'il a "de la réserve" et qu'il est donc riche, le désamour des fesses généreuses est à imputer, selon le sociologue, à une certaine culture religieuse qui privilégie la minceur, comme promesse de grâce et de rejet de toute sensualité coupable. Cet aspect culturel, chrétien et européen, évoqué dès la préface, se retrouve de façon plus ou moins consciente dans certains phénomènes actuels, tels l'anorexie. Le sociologue ne manque pas, cependant, de noter que toutes les cultures ne voient pas les choses avec une telle austérité: au Japon comme en Amérique du Sud, la rondeur du derrière, élément clé de l'évolution de l'humain, est valorisée: rites folkloriques et esthétique kawaii au Japon, concours de fesses en Amérique du Sud ou ailleurs – quitte, sous d'autres latitudes encore, à prendre des cubes Maggi en suppositoire pour avoir des fesses plus généreuses (p. 43, je n'invente rien)...
Fesses par-ci, fesses par-là, donc... L'auteur se met à l'écoute des forums féminins occidentaux pour lire les témoignages de femmes françaises jugeant leur postérieur trop généreux, alors même qu'il semble plaire à leur copain. Traînant également sur les forums de garçons, l'auteur découvre des commentateurs qui, sans exclusive, apprécient une générosité certaine: bon public, les gars? Un chapitre consacré au regard porté sur les fesses, surtout féminines, indique une dissymétrie: à la plage en particulier, les femmes sont plus sévères que les hommes quant à ce qu'une femme est en droit d'exhiber sur la plage: trop, c'est indécent, et elles ne manquent pas de le relever haut et fort (p. 97 ss). Pour développer cette idée, le sociologue reprend des éléments d'un précédent ouvrage de sa main, "Corps de femmes, regards d'hommes", qui constitue une sociologie de la vie à la plage.
Le propos déborde parfois sur la manière qu'a tout un chacun d'habiter son corps, qui peut devenir une passion. Le sociologue recueille ainsi le témoignage d'une femme devenue férue de musculature et qui s'est mise apprécier son corps musclé alors que cela la dégoûtait a priori. Sans même aller jusqu'aux extrêmes, il interroge l'option de vivre un corps féminin entretenu voire sculpté par le sport. Il sera aussi question de ces mannequins astreints à une maigreur qui confine à un air malsain, hérité, suppose l'auteur, d'une certaine esthétique romantique qui fétichise la maladie, dont la tradition se maintient chez les marques qui comptent. Certes, la rondeur est ponctuellement valorisée, mais l'auteur n'y voit pas une tendance de fond: sous nos latitudes en tout cas, il lui paraît difficile de se soustraire au diktat de la maigreur maladive.
Voilà un livre riche d'exemples et qui ne laisse pas indifférent, si agréable qu'il soit à lire! Au-delà des fesses, c'est tout le monde des injonctions à la beauté féminine que le sociologue aborde, et force est de relever qu'il fait bien le tour de son sujet, sans prise de tête et même avec ce qu'il faut de rondeur(s) dans le propos. Un angle mort, cependant, après tant de pages sur le corps féminin et ce que sa beauté peut être? La fesse et le corps au masculin: à l'heure où une certaine pression se fait sentir chez les hommes pour qu'ils prennent aussi soin de leur corps (peut-être la même que celle qui pousse les femmes à faire de même, depuis longtemps, mais sans doute sur la base d'autres ressorts), il vaudrait le coup d'y aller voir. Fesses aux muscles d'acier après le bel orbe des actrices italiennes d'antan, cul d'Hercule après les rondeurs de Vénus: après tout, chiche!
Jean-Claude Kaufmann, La guerre des fesses, Paris, J.-C. Lattès, 2013.
Le site de Jean-Claude Kaufmann, celui des éditions J.-C. Lattès.

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