samedi 9 mai 2026

Vincent Peyret: un coup de froid sur les relations humaines

Vincent Peyret – Et si, dans une logique de rééquilibrage dont la nature pourrait avoir le secret, le réchauffement climatique s'accompagnait d'une forme de refroidissement? Cela s'appellerait "Le refroidissement technologique". Tel est le titre du petit livre que Vincent Peyret a publié dernièrement aux éditions Le monde à l'envers. Petit mais important: il aborde l'évolution des comportements impulsée par ce numérique qui, année après année, submerge de plus en plus les existences de chacune et chacun.

Dans l'espace qui lui est dévolu, l'auteur cite certes de nombreux analystes qui sont autant de pairs et le situent du côté des penseurs critiques du développement technologique. On est en bonne compagnie, ainsi, avec Célia Izoard, Guillaume Pitron ou le collectif grenoblois Pièces et main d'œuvre. Mais c'est avant tout l'expérience personnelle, le vécu de l'auteur, qui guide la réflexion du livre "Le refroidissement technologique". Car oui: pour ressentir ce refroidissement technologique, non mesurable au contraire du réchauffement climatique, il faut l'avoir vécu.

Dès lors, l'auteur multiplie les anecdotes, dès les premières pages: il y a ce camionneur qui refuse de prendre l'auteur-narrateur en stop parce que c'est interdit, pour des raisons d'assurances, et qu'une caméra embarquée empêche de la jouer "pas vu pas pris". Le camionneur ne pourrait même pas embarquer son propre fils pour lui montrer son métier, c'est dire. Et du côté des relations interpersonnelles que promet l'auto-stop, ça fiche un coup de froid! 

Ce coup de froid, l'auteur le retrouve dans plus d'une situation de la vie: humains remplacés par des intelligences artificielles dans les services après-vente en ligne, voix impersonnelles du GPS qui parlent alors qu'on connaît le chemin par cœur, baisse de la tolérance aux idées divergentes – là, l'auteur commente carrément "Glaglaglaglaglagla". Il paraît même que depuis que le numérique a fait irruption dans leur vie, les Thaïs, habitants du "pays du sourire", sourient moins qu'avant: c'est la déduction d'Yves Merry dans son article "La fin du sourire?", paru dans le numéro 3 de la revue "Brasero" (2023). Et bien sûr, chacun peut avoir ses exemples: gageons que lorsque le service sera assuré par des robots à la "Comète" de Kremlin-Bicêtre, l'ami Nicolas sentira le refroidissement technologique passer à chacune des bières qui lui seront servies...

L'auteur aborde aussi des questions personnelles liées au numérique, telles que la crainte de tomber dans une dépendance à laquelle il se sait sensible: la description de son ressenti après avoir traîné plusieurs heures sur Internet, alors qu'il voulait juste voir ses e-mails, résonnera sans doute chez plus d'un lecteur. Et bien entendu, l'auteur pose aussi une question difficile: vaut-il la peine de dévaster des pays entiers, tel le Congo, pour le mieux-être de quelques-uns? Telle est l'une de ses réponses à ceux qui vantent les avantages, qu'il reconnaît volontiers, du progrès numérique. La question est plutôt celle du coût humain de, par exemple, l'allongement de la vie de quelques privilégiés.

"Le refroidissement technologique" se termine avec la fin du voyage en auto-stop effectué par l'auteur. Au volant: une femme active dans le domaine numérique mais consciente, confusément, que la route empruntée par le progrès technologique, déshumanisant à force d'omniprésence et de visages penchés sur leur smartphone par peur de louper quelque chose, n'est pas la bonne. 

"Le refroidissement technologique" apparaît dès lors comme un concentré de petits éléments de réflexion et de débat, pas forcément complets (l'auteur n'évoque guère, par exemple, le rôle joué par la gestion de la crise du covid-19 sur le refroidissement des relations interpersonnelles – on se touche moins, on n'ose plus s'embrasser, et le mot magique était alors "distanciation sociale" – sans doute parce que la technologie y joue un rôle restreint ou discutable) que le lecteur saura développer pour son propre bénéfice: réchauffer les relations interpersonnelles, immédiates, c'est chouette! Quant à l'auteur, force est de relever que chacun des courts chapitres qu'il a écrits, portés par des idées séduisantes, mériterait un livre entier de réflexions.

Vincent Peyret, Le refroidissement technologique, Grenoble, Le monde à l'envers, 2026.

Le site des éditions Le monde à l'envers.

Egalement lu par Pierre Thiesset.

Lectures en rapport, d'auteurs cités dans Les refroidissements technologiques, également évoquées sur ce blog:

Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares.
Guillaume Pitron, L'enfer numérique.





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