samedi 9 novembre 2019

En cargo vers la Guyane, le sens de l'observation en plus

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Jessica Da Silva Villacastín – Récit de voyage, oui... mais reste-t-il encore des lieux à découvrir dans ce monde qui semble avoir tout révélé à celles et ceux qui le peuplent? La question mérite d'être posée. L'écrivaine et journaliste Jessica Da Silva Villacastín la contourne en écrivant "Un boudoir sur l'Atlantique": ses pages les plus intéressantes, capables de révéler toute la noblesse du genre, sont celles qui disent la traversée en cargo, diverses et passionnantes. Le voyage est-il l'enjeu de ce livre, plus que la destination, qui ne serait qu'un prétexte? Avec le préfacier David Collin autant qu'avec l'auteure, c'est ce qu'on se dit.


Préparer un voyage, le commencer, c'est entre autres passer par une phase de désenchantement: les choses concrètes déconstruisent les images romantiques, nourries de préjugés, que la narratrice a pu se faire de sa destination. Il faut faire une valise, certes, mais aussi répondre aux questions que les amis posent: pourquoi partir pour un si long voyage, et que faire en Guyane française? Ce désenchantement est cependant bénéfique: il conduit la personne qui le vit vers une vérité plus sûre, plus solide.

Les points de vue se multiplient donc lorsque l'auteure raconte sa vie sur le porte-conteneurs Platon – tout un programme pour une femme de culture. Le lecteur se trouve ainsi plongé dans le vécu le plus concret, par exemple lorsqu'il s'agit de relater les ressorts du mal de mer, du roulis et du tangage. L'observation de l'auteure se fait aussi sociologique lorsqu'elle évoque les relations entre les hommes à bord, soulignant le rôle essentiel et insoupçonné du cuisiner pour une bonne ambiance – mais aussi celui du capitaine, autre homme clé bien entendu. Et la technique n'échappe pas à l'observation fine de l'auteure, qui assène chiffres et notions pour créer une certaine poésie à base de mots neufs.

Cela, quitte à ce que cela paraisse un peu froid parfois: on sent que l'écriture se fait journalistique par moments, distancée malgré elle. Il y a aussi comme une distance lorsqu'il est question des autres avec lesquels la narratrice interagit, qui peut passer pour de la superficialité: on aurait aimé en savoir plus. Mais d'un autre côté, l'effleurement apparent dit des rencontres certes intenses, mais fugaces – elles ne dépassent guère le temps d'une traversée, et il n'est pas certain que les e-mails trouveront longtemps des réponses.

Le ton journalistique est cependant assumé en fin de livre, lorsque l'auteure effectue une synthèse théorique de son voyage et du ressenti qui a été le sien: traverser l'Atlantique sur un bateau de la marine marchande, c'est passer dans un autre monde, transformer ses habitudes, entre autres en renonçant aux ressources du numérique en matière de communication ou en renouant avec l'ennui fécond, loin d'une société qui vous sollicite sans relâche. Cela fait envie...

Et certes, l'écrivaine décrit la Guyane qu'elle découvre, confie ses réflexions sur ce lanceur dont la carrière ne dure que quelques instants vite cramés. Elle dit aussi les voyages en auto-stop, les gens, les villes, la nature, les décalages et surprises aussi, avec le sens de l'observation du reporter qui va à l'essentiel. Pour faire encore plus vrai, elle n'hésite pas à citer des tickets de caisse ou des menus de restaurant, donnant à ce livre rédigé sous la forme d'un journal des airs de papiers collés.

Mais si elle est loin de l'Europe, l'auteure n'en oublie jamais d'où elle vient. Porteuse d'éclats de vie, son écriture fluide et naturelle recèle en effet quelques bons vieux helvétismes qui rappellent, même lorsqu'il est question de la Guyane ou du Brésil, que l'auteure est bel et bien genevoise.

Jessica Da Silva Villacastín, Un boudoir sur l'Atlantique, Genève, Encre fraîche, 2019. Préface de David Collin.

Le site des éditions Encre fraîche, celui de Jessica Da Silva Villacastín





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