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mercredi 19 juin 2019

Ballon rond et grand amour avec Marilyn Stellini

Marilyn Stellini – La fin de ce printemps 2019 est marquée par le football, entre les éliminatoires de l'Euro et la coupe du monde de football féminin. Autant dire que les livres consacrés au ballon rond qui paraissent ces temps-ci sont parfaitement en phase avec l'actualité. "Talons aiguilles & ballon rond", dernier roman de Marilyn Stellini, plonge pour sa part dans les profondeurs du football anglais en fixant pour cadre l'univers du Portsmouth FC – qui existe vraiment, quelque part du côté de Londres, et dont les avanies du roman reflètent l'histoire réelle.

Le lecteur, ou la lectrice, est invité à se mettre dans la peau d'Addison Bailey l'espace d'un peu plus de trois cents pages. Il y a une astuce d'écriture: à moins d'avoir lu la quatrième de couverture, le genre de la narratrice n'apparaît pas immédiatement. En particulier, le prologue n'en dit rien. Quant au prénom d'Addison, il est suffisamment méconnu pour qu'on s'interroge, l'espace de quelques pages. Intrigante et déstabilisante ambiguïté!

Assez rapidement, cependant, les choses sont mises au point: Addison Bailey est la fille d'un footballeur connu et cherche à tracer sa propre route dans le domaine de la communication et du marketing. Elle se décrit comme une ambitieuse sans cœur, ce que l'histoire, développée à la façon d'une romance, va s'attacher à contredire: Addison et Liam, capitaine du Portsmouth FC, vont se chercher et se trouver – ce n'est pas spoiler que de le dire, c'est la loi du genre, et l'on voit venir cela de loin! Le but amoureux est défini, reste à savoir comment y arriver... Et l'auteure rappelle que le chemin entre deux cœurs est parfois aussi tortueux et incertain, collectif aussi, que celui qui permet à un buteur de mettre le ballon dans les filets.

La romancière a su s'entourer de spécialistes pour donner un surcroît de réalisme au monde du football qu'elle décrit. Bonne surprise: on trouve dans "Talons aiguilles & ballon rond" une explication théorique simple de la règle du hors-jeu et de son enjeu. Mais foin de technique: de façon plus générale, les matches décrits sont esquissés de façon crédible, à la façons des highlights des retransmissions. L'auteure, en effet, multiplie les points de vue, reflétant l'ambiance en coulisses et en tribune et le ressenti d'une supporter, décrivant au plus près des manœuvres et actions tactiques astucieuses. Cela, sans oublier que si certaines femmes aiment le foot, c'est aussi parce qu'il y a des beaux gosses sur le terrain.

Alors oui: le roman est traversé par un propos féministe certes judicieux, mais parfois lourdement assené – on pense au pénible début du chapitre 19. Cela dit... judicieux, ai-je dit? Oui: en abordant le football au masculin, elle esquisse en creux, surtout en début de roman, les obstacles auxquels les femmes les femmes font face dès qu'elles souhaitent le pratiquer. En ce sens, on peut noter que "Talons aiguilles & ballon rond" entre en résonance avec l'enquête "#MeFoot" de Lucie Brasseur, qui observe, lui, le football pratiqué au féminin.

Réciproquement, le côté macho du football est porté par le personnage de Mike Bailey, père d'Addison. Mais l'auteure, habile psychologue, a la sagesse de ne pas en faire un bête phallocrate, en montrant que lui aussi a ses fissures. Même chose pour Cole, cadre du football, sentimental derrière ses manières de dragueur lourd. C'est que de façon globale, les personnages campés par la romancière ont globalement tous des qualités et des défauts sur la base des quels ils sont susceptibles d'évoluer. On pense à Liam, incapable en somme de dire "je t'aime". Et en face, même une féministe convaincue comme Addison, carriériste à fond, capable de remballer des lascars qui font des compliments faisandés, peut devenir à proprement parler la chose de son amant. Piège de l'amour? Le débat est ouvert.

On passera certes sur les quelques incohérences qui tombent au fil de la plume, par exemple les barres d'aluminium qui deviennent des barres de bois destinées à l'entraînement, ou à l'aimable chaton Misty, qui devient Betsy au fil des pages. C'est peu de chose face à l'écriture résolument moderne du livre et au soin apporté à la psychologie des personnages mis en scène: le lecteur a affaire à des femmes et à des hommes forts, bien décidés à attraper par les cheveux ce que la vie peut leur offrir de meilleur, et cependant amenés à faire face à leurs difficiles zones d'ombre. Pour Addison, la carrière s'avère un leurre (question en page 116, par Mike Bailey: "Faire carrière pour quoi?" – l'anthropologue et militant anarchiste David Graeber a sa petite réponse à cette question...), l'amitié sexuelle et les escarmouches sentimentales parfois intéressées ne sont qu'embrouilles. Alors quoi? L'amour sincère au bout de la tendre guerre, peut-être...

Marilyn Stellini, Talons aiguilles & ballon rond, Paris, BoD/Kadaline, 2019.

Le site des éditions Kadaline, le blog de Marilyn Stellini.

mardi 7 mars 2017

"De toute mon âme", fonctionnement d'un diptyque avec Marilyn Stellini

Stellini LucyLu par Laura Darcy, Titou.
Le site de l'éditeur, celui de l'auteure.

Sonnez cornemuses, Lucy Hadley est de retour! Comme prévu, l'écrivaine Marilyn Stellini boucle son diptyque "Le Coeur de Lucy" avec une romance historique intitulée "De toute mon âme". Paru au printemps 2016, ce second ouvrage fait suite à "Au-delà de la raison". Et entre contrastes et continuité, il le complète aussi, même s'il peut, à quelques détails près, fonctionner de manière indépendante.

La romancière prend soin de rendre son personnage, la fameuse Lucy Hadley, disponible pour de nouvelles aventures. Celle-ci a perdu son mari, et les héritiers l'ont courtoisement mais fermement chassée de chez elle avec une rente minimale: juste de quoi vivre dans l'Ecosse du milieu du dix-neuvième siècle, où éclate la révolution industrielle. Veuve, seule et disponible, dotée du revenu vital, les yeux dessillés ensuite par rapport à son ancien amant Jack de Nerval, voici Lucy prête pour de nouvelles aventures. Vierge en somme, ou presque.

Emile Zola en point de mire
Après un "Au-delà de la raison" centré sur un monde rural, l'écrivaine installe son récit en ville d'Edimbourg. L'auteure évoque la difficulté d'une femme à prendre un emploi de comptable en ce temps-là, conférant un trait de caractère féministe avant la lettre à une Lucy désireuse (et le demandant, ce qui lui suffit à l'obtenir!) d'avoir un salaire égal à celui d'un homme, à fonction égale.

L'auteure ne s'appesantit guère sur le coeur de métier de l'employeur de Lucy (c'est le monde peu glamour de l'industrie de la vapeur, vu qui plus est du côté administratif), et la représentation de la vie urbaine n'est pas forcément spectaculaire: s'il y a des descriptions de scènes de bal sources d'intrigues, on reste en province. Cela dit, elle sait adopter une grande précision pour décrire certains aspects apparemment annexes tels que la description d'une jambe de cheval. Le choix exact du vocabulaire fait penser à Emile Zola; du point de vue du lecteur, l'impression est celle d'un zoom avant saisissant. Et naturellement, l'acide acétylsalicylique demeure un précieux auxiliaire contre la gueule de bois. Entre autres.

Mentionnée plus haut, la question des salaires suggère que les aspects de société ne sont pas absents de "De toute mon âme". Il est permis de se demander, cependant, si une femme qui a vécu dans la campagne britannique du dix-neuvième siècle, même instruite, peut vraiment avoir les états d'âme peu amènes de Lucy envers la pratique de la chasse, au nom du bien-être des animaux. A cette réserve près, les mentalités sont reconstruites de manière crédible: les industriels sont désireux de s'imposer dans un monde fait pour les hommes (même si les femmes y ont leur place, leur pouvoir s'exerçant en coulisse), et les nobles, sûrs d'eux, se montrent peu désireux de revoir leur mode de vie pour cette pièce rapportée qu'est Lucy.

Echos et continuité
Quitte à ce que le lecteur ait l'impression d'une redite, l'auteure exploite à fond les résonances qui peuvent se faire jour à partir de "Au-delà de la raison". Cela, avant tout du côté de ce qui fait le sel de la romance: l'homme à conquérir. Le personnage de Carl présente plus d'une ressemblance avec son prédécesseur, le défunt mari de Lucy Hadley: c'est un beau gosse bien établi (il est ingénieur) de 38 ans, qui s'avère un coup en or au lit. Petit souci: il est marié et père... Dès lors, comme c'est la règle dans une romance, tout consiste à faire franchir successivement les obstacles à l'union légitime entre deux êtres que la passion dévore. Force est de constater que la romancière guide Lucy et Carl à merveille, en force ou en finesse.

Pour renforcer l'effet de continuité entre le premier et le second tomes du diptyque, la romancière recourt à quelques procédés similaires, le plus voyant étant celui de l'échange de correspondance, avec des lettres transcrites in extenso. Les sentiments s'y expriment avec violence, qu'il s'agisse d'une froideur calculée ou d'une passion qui ne peut plus se retenir.

Passion? On retrouve dans "De toute mon âme" les scènes torrides qui parsemaient "Au-delà de la raison". Explicites, elles sont assez longues, quitte à lasser un peu... et c'est dommage, même si l'auteure ne manque pas d'exprimer avec justesse le ressenti de Lucy Hadley. En somme, le lecteur goûtera davantage les instants où la passion bouillonne que les moments où elle s'exprime de manière charnelle.

Enfin, le thème important des compétences médicales de Lucy est repris, dans un esprit qui opte résolument pour le rationalisme: en ville, personne ne considérera Lucy Hadley comme une sorcière ou une chamane. Et ses interventions médicales, si miraculeuses qu'elles puissent paraître aux yeux des autres personnages, sont décrites de façon réaliste.

Bien ancré dans une époque écartelée entre la révolution industrielle synonyme de changements et le conservatisme jaloux de la noblesse rurale, "De toute mon âme" décrit, d'une manière accrocheuse, l'évolution de sentiments extrêmes, jusqu'à un dernier "je t'aime". Ce roman conclut fort bien un diptyque bien pensé comme tel, et donc empreint d'unité, entre contrastes et continuité. Rédigé dans un style efficace, il donne envie de lire un nouvel ouvrage de la romancière. Il paraît qu'il y sera question de football... on se réjouit!

Marilyn Stellini, De toute mon âme, Paris, Bragelonne - Milady, 2016.