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jeudi 27 juillet 2023

Eva Baltasar, amour et bovarysme entre Amérique du Sud et Islande

Eva Baltasar – C'est l'histoire d'une femme à peine nommée au début du roman, qu'on ne dirait pas forcément être une femme lorsqu'on la voit de loin. Elle vit simplement, elle aime cuisiner, et elle trouve l'emploi qui lui convient dans un navire cargo qui dessert les rivages sud-américains. Un poil misanthrope, c'est là qu'elle a trouvé son territoire. Puis l'amour survient, violent, sans présager de ce qu'il va lui faire endurer – l'amour d'une autre femme. Tel est le point de départ de "Boulder", roman de l'écrivaine bourlingueuse et poétesse Eva Baltasar, native de Barcelone.

Cet amour, l'auteure en relate les vicissitudes et les aspérités dès le deuxième chapitre de l'ouvrage, adoptant le point de vue de la narratrice. Une narratrice qui recevra de son amante le surnom de "Boulder", "le rocher". Surnom empoisonné: nommer, c'est prendre le pouvoir. Et l'on comprend en effet que Samsa (un nom à la Kafka, façon "La Métamorphose", auquel le lecteur donnera peut-être un sens connexe), femme matériellement à l'aise, sera l'élément dominant du couple, exerçant une forme d'emprise dérangeante. 

La narratrice, quant à elle, a accepté de la rejoindre en Islande, mais l'auteure excelle, dès les premières pages de ce deuxième chapitre, à démontrer comment cette île a des airs de prison dorée, un peu comme la vie de ce couple. Bovarysme, avez-vous dit? Il y a quelque chose. La nostalgie pointe par moments, la solitude mord malgré la vie en couple, aussi alors que Samsa est souvent absente en raison de son métier.

Le lecteur perçoit d'emblée le sens de l'image expressive qui caractérise l'écriture de l'auteure. Si elle s'avère "simplement" juste en début de roman, elle gagne en puissance, et aussi parfois en ironie à base d'outrance, à partir du moment où Samsa a des envies d'enfant. Dès lors, aucun des stéréotypes de la mère parfaite n'est épargné – le génie de l'auteure étant de les pousser à l'extrême pour en dire la vanité. Il y aura les rituels liés à la procréation médicalement assistée, la préparation à l'accouchement, la gynécologue qui convie Boulder à un entretien à trois avec Samsa mais ne s'adresse guère à elle (attitude ordinaire contre celui ou celle qui n'est pas future mère?), l'orientation exclusive d'une mère envers celle qui sera, qui est sa fille: Tinna. Une mère, une fille, OK; mais quelle doit être la place de Boulder, ni mère, ni père, nullement génitrice ou géniteur? Doit-elle se contenter d'être tenue à l'écart par une Samsa qui impose ses vues et considère Boulder comme une servante, ou se laisser guider par les risettes de Tinna?

La vie de celle qu'on appellera désormais Boulder reste limitée en Islande, même si elle réussit à animer un food-truck spécialisé dans les empanadas, qui connaît un certain succès. Elle constitue cependant l'occasion d'ouvertures, rares et précieuses, vers autre chose que l'entre-soi étouffant du couple, même lesbien. Il y a Anna, promesse d'un amour alternatif, coiffeuse que la narratrice prend pour la conservatrice  de quelque musée du cru. Il y a aussi Ragnar, son premier chef en Islande, patron d'un restaurant asiatique, qui la reçoit en fin de journée, en ami, pour boire des coups et fumer des cigarettes. 

Et en une manière de narration cyclique, c'est la mer qui reprendra Boulder, qui la retrouvera transformée par une part de vécu marquante malgré tout. S'il est court, "Boulder" est aussi un roman qui défie et subvertit les stéréotypes de genre. Relatant les méandres d'un amour vécu entre deux femmes, l'est un texte dense, porté par une écriture aux images maniées avec virtuosité pour créer des impressions qui ne peuvent que résonner fortement chez le lecteur.

Eva Baltasar, Boulder, Lagrasse, Verdier, 2022. Traduction du catalan par Annie Bats.

Le site des éditions Verdier.

Lu par Aline, Kits Hilaire

dimanche 3 mars 2019

Intrigues de palais au temps et au pays de Jésus

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José Luis Corral et Antonio Piñero – Nous sommes en l'an 4 avant Jésus-Christ. Hérode le Grand, roi des Juifs, s'éteint, laissant vacant le trône d'Israël. Certes satellisé par Rome, il fait l'objet de plus d'une convoitise. C'est ce trône qui va servir de motif récurrent du roman historique "Le Trône maudit", signé des écrivains espagnols José Luis Corral, également historien, et Antonio Piñero, également philologue. Ils y convoquent du beau monde: Jésus, les descendants d'Hérode (Jésus de Nazareth pourrait d'ailleurs être l'un d'eux, suggère en passant l'intrigue), Marie-Madeleine, et pas moins de trois empereurs romains. Ce faisant, ils revisitent, sources à l'appui et en adoptant un regard sécularisé et rationnel, l'histoire de la Palestine au temps de Jésus.


Malédiction du trône d'Israël, oui: les auteurs soulignent ce que cela signifie pour le peuple juif en ce temps-là, marqué par une certaine superstition, mais aussi, pour ses élites, par un mode de vie bien éloigné de ce que voudrait la Loi et qui intègre sans façons ce que le paganisme a de plus séduisant, y compris ses dieux. Si le trône d'Israël reste vacant, en effet, n'est-ce pas le fait d'un dieu punisseur? Cette malédiction diffuse trouve corps dans celle que prononce Marie-Madeleine au pied de la croix où Jésus de Nazareth agonise: les auteurs suggèrent dès lors que pour le peuple d'Israël, en ce début de premier siècle après Jésus-Christ, c'est le fait de Dieu, encore lui, si les prétendants à ce trône vivent tous une fin misérable. Et les auteurs n'inventent rien: les dépositions successives, dont les auteurs soulignent le caractère terrible pour ceux qui en font l'objet, sont bien historiques.

L'intrigue du "Trône maudit" adopte un point de vue débarrassé de la foi chrétienne, qui a pu donner un déterminisme à certains événements. Mieux: elle se met le plus souvent à la place des grands prêtres et des autorités qui, en ce temps-là, font la loi à Rome ou à Jérusalem. Les auteurs donnent ainsi, sur Jésus de Nazareth en particulier, un point de vue crédible qui tranche avec l'image d'un Christ qui n'est qu'amour: à bien des égards, il apparaît davantage comme un exalté, héritier de Jean le Baptiste, et non exempt de doutes – car le doute est indissociable de la foi. Ainsi, l'épisode des marchands du temple apparaît non pas comme une volonté d'assainir un lieu destiné à la vénération du père de Jésus, mais comme un acte de vandalisme et une attaque en règle contre un business bien établi. Résultat: si Jésus apparaît comme un vandale, les prêtres, eux, Caïphe en tête, apparaissent comme des hommes soucieux de leurs affaires davantage que d'une religion vécue avec toute l'humilité voulue.

Les lecteurs retrouveront dans "Le trône maudit" quelques épisodes que les Évangiles ont rendus familiers, de façon allusive ou clairement décrite, en particulier en ce qui concerne la semaine passée par Jésus à Jérusalem. Quelques-uns manquent, aussi, pour des raisons de focalisation romanesque mais pas seulement: ainsi, le lecteur ne verra pas Ponce Pilate se laver littéralement les mains face à Jésus, au moment de le condamner à mort, et n'aura pas la relation de tous les miracles et de toutes les paraboles que les Evangiles prêtent au Nazaréen.

C'est que Jésus de Nazareth, vu comme un homme ordinaire malgré toutes ses (humaines) qualités, n'est en somme qu'un personnage parmi tant d'autres dans "Le Trône maudit", si importante que soit la place que les auteurs, certainement parfaitement conscients du capital de sympathie qu'il suscite, lui ont accordée. Ce roman tourne en effet en grande partie autour des intrigues de palais entre une poignée de princes, manigançant dans un pays, la Palestine, que les Romains voient comme compliqué et rebelle. Les auteurs excellent à recréer les tenants et les aboutissants de ces querelles, à dessiner aussi les profils des femmes, qu'elles s'appellent Ruth, Salomé ou Hérodiade, qui tirent les ficelles en coulisses.

Avec "Le Trône maudit", fruit d'un énorme et épatant travail de recherche au travers de sources historiques parfois contradictoires ou lacunaires, José Luis Corral et Antonio Piñero proposent un roman généreux, politique bien plus que religieux, détaillé sur près de 600 pages. Certes lent par moments tant il apparaît désireux de dire les choses dans toute leur épaisseur, il sait cependant recréer avec crédibilité le monde et les mentalités de l'est de l'empire romain des débuts, avec un empereur qui ne s'embarrasse pas de séparation des pouvoirs, qu'il s'appelle Auguste, Tibère ou Caligula, et dont il vaut mieux être bien vu, tant les soupçons sont faciles et fatals.

José Luis Corral et Antonio Piñero, Le Trône maudit, Paris, Editions Hervé Chopin, 2019. Traduit de l'espagnol par Anne-Carole Grillot.


lundi 19 février 2018

Carlota Fainberg, la mystérieuse femme blonde de l'hôtel

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Antonio Muñoz Molina – Ce n'est pas un livre tout récent: publié en 1999, "Carlota Fainberg" a paru en traduction française en 2001. Il s'agit d'un court roman, soigneusement troussé, écrit par le romancier espagnol Antonio Muñoz Molina. La traduction est soignée aussi, offrant au lecteur francophone un moment de lecture dense et idéal, au travers d'une intrigue qui emprunte au fantastique et à l'ironie. Reste à savoir de quoi l'on parle...


Des inconnus qui se parlent dans un lieu où ils sont coincés, alors que tout les séparerait en d'autres circonstances: voilà un début de roman classique. Marcelo, employé stratégique d'une chaîne hôtelière, ouvre donc la conversation avec Claudio, professeur d'université spécialiste de Jorge Luis Borges, à l'aéroport américain de Pittsburgh pris dans une tempête de neige. Marcelo et Claudio, c'est la collision entre deux univers: Claudio l'introverti, déjà intoxiqué par les usages sophistiqués des Etats-Unis où il enseigne, et Marcelo, la grande gueule au machisme décomplexé. Leur seul point commun: ils sont tous deux Espagnols.

L'auteur a le génie de donner à chacun de ces deux personnages une voix bien caractéristique, que ce soit dans leurs répliques ou dans la narration proprement dite. La tchatche de Marcelo s'impose, extravertie, agaçante aussi, mais également fascinante par son habileté à raconter: Claudio, le professeur, ne peut s'empêcher d'être happé, tout en analysant le discours de son interlocuteur sous toutes ses formes, dans une réflexion qui caricature les études littéraires modernes. Ayant pris les (mauvais) plis de la vie aux Etats-Unis, il ne peut s'empêcher de penser par anglicismes, qui peuvent énerver aussi, mais sont parfaitement pertinents en somme, cache-misère qu'ils sont de l'Européen désireux de singer l'Américain à des fins d'intégration. Et par moments, enfin, l'auteur prend du recul et opte, dès lors, pour une voix neutre, peu caractérisée.

Et Carlota Fainberg, alors? Voilà l'essentiel du propos de Marcelo, qui n'a qu'une envie, qui occupe toute la première moitié du premier roman: raconter 48 heures d'érotisme intense et torride partagées il y a plusieurs années avec cette femme, montrée comme la plus belle qui soit. Une beauté trop grande pour être réelle? Une apparition? Il est permis de le croire, et l'auteur joue dans une certaine mesure sur cette ambiguïté. Cela, d'autant plus que l'union entre Carlota et Marcelo a lieu dans un hôtel décrépit, malade, qu'on pourrait presque croire hanté: le Town Hall de Buenos Aires. Et pour donner de la profondeur à Marcelo, l'auteur dessine aussi ce que ce dernier ressent à tromper sa femme, énonçant ses piètres justifications. L'épouse constate certaines choses, et l'ambiguïté est levée. Vraiment?

Voyons: Claudio, le professeur d'université, va aussi loger au Town Hall de Buenos Aires. Et il va, bien sûr, rencontrer Carlota Fainberg à son tour. Là, la rencontre est plus évanescente, plus incertaine: on lui dit qu'elle est morte, et que l'hôtel va aussi fermer, victime de la crise, alors que celle-ci s'est résorbée. Peut-on penser en revanche qu'un fantôme peut influencer une carrière universitaire? A la manière d'un David Lodge, l'auteur boucle le roman en caricaturant avec férocité les travers d'un milieu universitaire porté sur un politiquement correct mâtiné d'aléatoire et qui fait peur.

Court, dense et habile, "Carlota Fainberg" est le roman de la collision entre deux univers: celui, sophistiqué, d'une université engoncée dans les nouveaux préjugés issus du politiquement correct, incarné par un Claudio prisonnier d'un système moisi contre lequel il n'ose pas se révolter, et celui, tout à fait nature, d'un commercial qui se contente de faire son métier sans se poser de questions excessives. On peut trouver le personnage de Marcelo énervant, certes; mais force est de constater que d'une certaine manière, en lui donnant le rôle du bonhomme naturel et empreint de gros bon sens, capable de raconter des histoires comme tout écrivain qui se respecte, l'auteur fait de lui, nolens volens, la figure masculine la plus sympathique de ce roman.

Antonio Muñoz Molina, Carlota Fainberg, Paris, Seuil/Points, 2002. Traduction par Philippe Bataillon.