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jeudi 13 septembre 2018

Sur Pierre-Nicolas Chenaux, insurgé et révolté gruérien, à la veille de la Révolution française

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Serge Kurschat – Sur les traces de l'insurgé Pierre-Nicolas Chenaux, c'est un épisode d'histoire très locale que l'historien français Serge Kurschat relate. Le cœur de l'action se situe en effet entre la Gruyère et Fribourg, contrées antagonistes de toujours. Son étude historique "Pierre-Nicolas Chenaux, le révolté gruérien" est cependant précieuse, en ce sens qu'elle place un soulèvement local, survenu en 1781, dans la mouvance plus large des révolutions qui ont marqué l'histoire du monde à la fin du dix-huitième siècle.


Pierre-Nicolas Chenaux, en portrait et en action
Le cœur de l'ouvrage est constitué, bien sûr, par la personnalité de Pierre-Nicolas Chenaux. Le portrait s'avère double, à la fois statique et dynamique, l'auteur ayant pris soin de construire son étude en deux parties.

La première montre l'homme Chenaux, personnage au caractère marqué par un esprit contestataire affirmé, homme d'affaires sans cesse contrarié dont les vicissitudes réitérées, quasi romanesques, peuvent faire sourire: import de blé, tannerie, commerce de bois, tout échouera. Jamais de la faute de l'homme, cependant: l'historien montre, en usant d'arguments aussi originaux que les conditions météorologiques ou les vicissitudes économiques des années en question, que Pierre-Nicolas Chenaux a surtout joué de malchance dans ses entreprises successives.

Derrière ce bonhomme à la tête d'une famille nombreuse, cependant en rapports difficiles avec sa belle-famille, se profile déjà le meneur d'hommes, capable de conduire une émeute. L'un des intéressants apports de l'étude est de préciser le rôle de Pierre-Nicolas Chenaux dans l'insurrection qu'il a menée, alors que d'autres auteurs ont cherché à ramener son rôle à celui de simple bras armé d'éminences grises telles que l'avocat Jean Nicolas André Castella. En particulier, Serge Kurschat réfute les points de vue jugé orienté de l'historien Pierre de Zurich (1881-1947) en la matière. D'un point de vue plus général, l'auteur dessine le portrait de l'entourage proche de Pierre-Nicolas Chenaux – des personnages pas toujours très recommandables, apparemment, eux aussi habitués des cabarets (on pense à l'aubergiste Jean-Baptiste Gremion, dit Catogan), des tribunaux, voire des geôles.

Le portrait d'une époque
En quoi une bande de ruraux déterminés mais mal structurés, désireuse d'en découdre avec les patriciens de la ville, est-elle historiquement intéressante? L'auteur assure brillamment la mise en contexte de cette aventure: elle n'est pas née de nulle part. Sa vision est double.

Il y a d'une part l'émergence bien connue des idées nouvelles, celles des Lumières. Elles se diffusent un peu partout, y compris dans les régions les plus reculées, par le biais par exemple de personnes qui font des études loin de chez elles avant de revenir au pays. L'historien le démontre: Pierre-Nicolas Chenaux a été en contact avec les idées des Lumières, de même que plus d'une personne de son entourage, ayant étudié en France. A l'international, ces idées ont déjà suscité la révolution américaine (1776) et d'autres soulèvements, en attendant 1789 et la Révolution française. A ce titre, le mouvement de Pierre-Nicolas Chenaux apparaît comme pionnier.

Mais l'auteur met aussi en évidence les éléments qui, au niveau tout à fait local, ont préparé l'insurrection. Il explique les tenants et les aboutissants d'un patriciat en fin de course, désireux de se réformer sur le dos des populations rurales. C'est le choc de deux cultures juridiques: celle du droit coutumier, oral et parfois obscur, qui régit le monde rural, et celle d'un droit codifié qui tend à tirer les couvertures à soi. Ce que démontrent l'envie des patriciens de Fribourg de réduire le nombre de jours fériés religieux, ou l'affaire du bois de Sautaux, litige économique essentiel concernant l'exploitation forestière. Si le poète Pierre Gremaud et le musicien Henri Baeriswyl l'ont mis naguère en musique dans "La Trême à vau-l'eau", l'historien met sur cette affaire des mots clairs, analysant avec précision les tenants et les aboutissants d'un conflit né d'une appréciation différente de clauses qu'on aurait crues claires.

Une large documentation
Insurrection ou révolution? L'auteur interroge le vocabulaire. Relevant que des soulèvements tels que celui de Pierre-Nicolas Chenaux ne sont pas rares en ce temps-là, rappelant aussi qu'ils sont le plus souvent voués à l'échec en raison d'une organisation quand même déficiente, il se montre réticent à parler de révolution. Et du coup, quitte à ramener le mythe à des dimensions moindres, il préfère parler d'insurrection. Quant à Pierre-Nicolas Chenaux, c'est un "révolté": un homme qui a l'esprit de contestation, habitué des tribunaux et des grands débats. Mais pas un révolutionnaire – même si son mouvement a contribué, indirectement mais dans une mesure certaine, à l'effondrement du patriciat dans le canton de Fribourg.

S'il interroge le vocabulaire, s'il s'intéresse au droit en vigueur (la loi Caroline), l'historien questionne aussi les documents, de façon critique s'il le faut: son éclairage remet en question un certain nombre d'idées reçues sur le personnage et son temps, et les éclaire d'une lumière plus généreuse. L'une des forces de cette étude est justement de valoriser des documents d'histoire locale inédits, endormis entre autres dans les réserves du Musée gruérien de Bulle. Généreux, l'auteur en fait partager de larges extraits. Si leur lecture s'avère parfois tortueuse, elle est toujours enrichissante: ainsi apparaît le reflet le plus terre-à-terre d'une époque, retracée au travers des actes administratifs ou juridiques, ou de témoignages parfois inédits tels que "Le Cri du peuple fribourgeois". L'observation minutieuse de ces documents administratifs permet par ailleurs de mesurer le caractère guère équitable d'une justice laissée aux mains de patriciens craignant pour eux-mêmes.

Du passé à l'avenir, un éclairage
On l'a compris: rédigé à l'origine comme travail de master en histoire présenté à l'université de Besançon, "Pierre-Nicolas Chenaux, le révolté gruérien" est une étude et non un roman, avec ses qualités d'éclairage du passé mais aussi ses petites aspérités. Mais voilà un ouvrage qui offre une analyse serrée et raisonnée sur un épisode d'histoire locale, parfaitement en phase avec des mouvements similaires qui se sont fait jour un peu partout dans l'ancien monde, et même au-delà. Locaux ou nationaux, tous ont contribué à l'avènement d'un monde nouveau, à l'avant-veille du dix-neuvième siècle.

Et si le passé ne suffit pas, l'auteur relève, en conclusion, quelques éléments de la fortune artistique de Pierre-Nicolas Chenaux: un chant patriotique d'Albertine et Nicole Ansaldi, une statue de Carl Angst à Bulle en 1933, un opéra signé Richard Müller-Lampertz à Utrecht en 1981. Et biologiquement, c'est du côté du Brésil que les descendants de Chenaux ont prospéré. Mais dans le canton de Fribourg, c'est bien la mémoire de Pierre-Nicolas Chenaux lui-même qui demeure vive, et c'est tout le mérite de l'étude "Pierre-Nicolas Chenaux, le révolté gruérien" de Serge Kurschat d'avoir voulu éclairer ce souvenir.

Serge Kurschat, Pierre-Nicolas Chenaux, le révolté gruérien, Charmey, éditions Montsalvens, 2017. Préface de Georges Andrey, postface d'Alain-Jacques Tornare.

Le site des éditions Montsalvens.

Serge Kurschat donnera une conférence intitulée "Pierre-Nicolas Chenaux ou l'injustice de la justice" le vendredi 21 septembre 2018 à 19 heures à Posieux, à l'auberge de la Croix-Blanche. Conférence organisée par la Société fribourgeoise des écrivains.


mercredi 25 avril 2018

"La gauche en France", une histoire en articles

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Michel Winock – Alors que François Hollande vient de publier un livre en forme de bilan sur son mandat présidentiel, il s'avère utile et instructif de se replonger dans ce qu'il y avait bien avant lui, du côté non monarchiste, à gauche donc de l'échiquier politique français. L'historien Michel Winock y invite les lecteurs intéressés dans un ouvrage à la fois riche, accessible et finalement captivant, justement intitulé "La gauche en France".


Les chapitres du livre sont le reflet du choix de l'auteur de regrouper des articles, publiés pour la plupart dans la revue "L'Histoire". Le lecteur peut donc lire chaque chapitre indépendamment des autres. Reste que leur organisation ne doit rien au hasard: elle tend à suivre la chronologie, en partant des temps les plus anciens, pour arriver à notre vingt et unième siècle – précisément au temps où l'on pressentait que Ségolène Royal serait la candidate du Parti socialiste pour l'élection présidentielle française de 2007.

Tout commence, pour l'auteur, par l'acceptation ou le refus du droit de veto au roi de France Louis XVI: les républicains s'y opposent et, placés à gauche lors du vote, constituent le point de départ de la gauche en France – opposés à ce qui peine à se concevoir comme la droite. A partir de ce point de départ, et en préambule, l'auteur distingue quatre familles de gauche en France, soit trois plus une: la gauche républicaine, celle qui va donner le jour aux radicaux; la gauche socialiste (celle de la SFIO); la gauche communiste, celle qui a accepté les conditions fixées par Lénine lors de la Troisième Internationale et demeure en phase avec Moscou. La quatrième famille est, pour l'auteur, celle de l'ultra-gauche, présentée comme critique, héritière de Gracchus Babeuf. Leur histoire et leur fortune sont retracées, jusqu'à aujourd'hui.

Sur cette base, l'auteur multiplie les points de vue au fil des chapitres. Cela va du portrait (François Mitterrand, Victor Hugo, Guy Mollet – l'occasion de revenir sur quelques préjugés) à l'exposition d'enjeux ou de spécificités de la gauche française, telles que sa méfiance envers la social-démocratie à l'allemande. Au fil des pages, on peut être dès lors surpris de certaines questions qui, si elles ne font plus débat aujourd'hui, étaient discutées en leur temps: par exemple, une certaine gauche refusait le suffrage universel par crainte du vote paysan, ou le vote des femmes, jugées trop enclines à écouter le clergé: "élection, piège à cons!", comme on a pu le dire plus tard. L'impossible articulation avec le catholicisme, malgré certaines passerelles idéologiques, est explicitée aussi, comme prélude à l'anticléricalisme. L'opportunité de prendre le pouvoir, qui fait débat depuis toujours à gauche, est aussi analysée dans ses différents enjeux et aspects. Enfin, l'auteur identifie aussi avec précision les causes de certains aveuglements parfois entêtés, par exemple par rapport à Staline ("Les Français pleurent Staline", mais aussi "Le grand aveuglement").

Certains épisodes où la gauche s'est profilée et a développé la culture républicaine du pays, sont étudiés aussi, de façon nuancée: on en apprend ainsi pas mal sur le positionnement de la gauche face à l'affaire Dreyfus, tentée par la position antidreyfusarde entre autres parce qu'il ne faut pas protéger le bourgeois. Mai 68 n'est pas oublié, l'auteur articulant la révolte estudiantine et celle qui a pris ensuite dans les milieux ouvriers, considérant cette révolte comme la fin d'une époque et replaçant l'événement, singulier dans sa forme, dans le contexte international: un peu partout dans le monde, certains héritages sont remis en question.

Compilation structurée d'articles richement documentés et sourcés, "La gauche en France" recèle quelques redites, d'un chapitre à l'autre: c'est le risque du genre. Paru en 2006, il n'aborde pas les douze dernières années de la vie politique française côté gauche, bien sûr, même s'il esquisse quelques tendances, notamment un rapprochement du socialisme français vers la social-démocratie, plus ou moins assumé par les hommes politiques en pointe au début du siècle (Dominique Strauss-Kahn, par exemple). Il mériterait donc d'être réédité et augmenté! Cela, d'autant plus qu'il s'agit d'un ouvrage écrit de façon neutre et factuelle, montrant de manière étayée les limites et les forces d'une certaine idée de la République française.

Michel Winock, La gauche en France, Paris, Perrin/Tempus, 2006.


Le site des éditions Perrin.


lundi 16 avril 2018

Un aperçu d'hier sur les ordres religieux

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André Frossard – Il les voit comme le sel de la Terre, et les compare aux institutions politiques: dans "Le Sel de la Terre", l'écrivain André Frossard dresse le portrait de sept grands ordres religieux, bien présents au milieu du vingtième siècle. Ecrit en des temps qu'on a dits incroyants (mais qu'en est-il aujourd'hui?), c'est un petit livre qui s'adresse aux incroyants intéressés comme aux croyants; mais c'est aussi l'ouvrage d'un catholique convaincu et admiratif.


L'idée de comparer les ordres religieux aux institutions politiques est séduisante, parlante en tout cas: qu'on pense à l'image d'"armée" qu'il donne aux Jésuites, jouissant d'une autonomie particulière pour endosser des missions (enseignement, entre autres) au nom de l'Eglise catholique. Pour approfondir sa réflexion, sa comparaison guère critique avec les Etats-Unis, ségrégationnistes au temps de l'écriture du "Sel de la Terre", est pénible à recevoir aujourd'hui, même si elle reflète l'idée juste a priori d'un "fédéralisme" des ordres religieux, réunis dans une même religion, une même foi, mais pratiquant chacun selon ses règles, ses lois.

Chacun ses lois? Les chapitres du "Sel de la Terre" s'attachent, l'un après l'autre, à décrire les spécificités des pratiques des grands ordres religieux masculins. Celles-ci apparaissent clairement, des usages aux vêtements, en passant par les habitudes de prière et de travail. Le propos, toutefois, n'a rien d'aride: il reste abordable et empreint de l'empathie d'un auteur souriant, page après page. Cela, même pour dire l'austérité de la règle des chartreux! L'auteur, du reste, ne manque pas de partager des expériences personnelles, comme un repas partagé avec des dominicains ou l'expérience du "sourire de la Trappe" – une trappe vue comme une élévation, non comme un piège dans lequel on tomberait, soit dit en passant. Enfin, chaque chapitre descriptif est nourri d'une mise en perspective historique.

Certes, ce petit livre apparaît daté dans certaines de ses options et points de vue. En particulier, et c'est regrettable, il n'y sera pas spécifiquement question d'ordres religieux féminins, ceux-ci étant juste brièvement cités au détour d'une phrase de la conclusion. Cela dit, ce qu'il donne à voir s'avère intéressant, baigné à sa façon d'une certaine lumière. Voilà un petit livre qui donne envie d'aller voir plus loin, peut-être avec des ouvrages plus actuels.

André Frossard, Le Sel de la Terre, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1954. Illustrations de l'auteur.

samedi 27 janvier 2018

1945, au temps où les Allemands étaient les expulsés: l'important ouvrage historique de Ray M. Douglas

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Ray M. Douglas – La déportation des Allemands à la fin de la Seconde guerre mondiale: voilà bien un épisode de l'histoire contemporaine qu'on a voulu oublier, même s'il s'agit du déplacement forcé de population le plus important de l'histoire contemporaine. Marqué par un revanchisme qui s'applique en somme à des innocents, femmes et enfants d'abord, dans la mesure où jamais tous les Allemands n'ont été des nazis, c'est un moment tabou de l'histoire européenne, mis à part en Allemagne même! C'est ce qu'a découvert Ray M. Douglas, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Colgate (New York). Dès lors, il s'est lancé dans un travail de recherche qui lui a paru urgent et important. Il en est résulté "Les Expulsés", que le lectorat francophone a découvert dans sa traduction par Laurent Bury.


De quoi s'agit-il? L'historien s'est intéressé aux expulsions de populations allemandes dans les années 1945, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Pologne avant tout. Cela, en partant du fait que pour les raisons les plus diverses, près de 13 millions d'Allemands vivaient hors de leur pays au moment où le Troisième Reich s'effondre. Sur cette base, l'auteur explique ce qui a pu amener des Allemands dans certaines régions d'Europe, et ce qui a pu pousser certains pays à les expulser à un moment donné de l'histoire.

Bien sûr, le nazisme a joué un rôle: en expulsant leurs minorités allemandes, certains pays ont voulu punir l'Allemagne de ce qu'elle a fait entre 1933 et 1945. Mais ces expulsions sont aussi la concrétisation de l'idée qu'un pays est plus viable s'il est homogène. Ce n'est pas pour rien que l'auteur met en avant, dès les premiers chapitres, le cas de la Tchécoslovaquie: nation créée de toutes pièces au sortir de la Première guerre mondiale, elle est peuplée de groupes de population hétérogènes. L'auteur évoque dès lors Edvard Benes, chef d'Etat, d'abord opposé à tout mouvement de population, puis favorable, dans un esprit de réalisme face aux puissances et aux idées qui avaient cours. Dès lors, les Allemands des Sudètes ont été contraints de faire leurs bagages. Il est assez vite question, aussi, des Allemands incités par les nazis à s'installer dans l'ouest de la Pologne dans le cadre de l'opération "Heim ins Reich", vus comme des colons. Cela, sans oublier, mais de manière périphérique, les Allemands installés en URSS, suspects d'espionnage alors que règne un certain Staline.

L'auteur se dit conscient que son ouvrage n'est qu'un point de départ. Que celui-ci est dense, cependant! L'historien est allé fouiller les archives les plus diverses: presse, documents diplomatiques, publications, rapports. Considérant la part de rancoeur qu'ils peuvent impliquer, il se montre en revanche prudent face aux témoignages des personnes concernées, et ne les cite que s'ils sont corroborés par des sources plus officielles, écrites.

C'est que l'on touche ici à un moment peu glorieux de l'histoire européenne. "Orderly and humaine", tel est le titre d'origine de ce livre, suggérant la possibilité de transferts ordonnés et humains de populations entières – on parle bien d'environ 13 millions de personnes, à déplacer rapidement sur un continent laminé par la guerre. Impossible? Certes. Dès lors, l'auteur montre l'horreur qu'ont représenté ces déplacements de populations, voulus ou acceptés par les Alliés, pas forcément volontaires qui plus est: camps improvisés où les maladies font florès, accueil mitigé des expulsés en Allemagne, dégâts économiques résultant du départ de populations parfois qualifiées. Cela, sans compter qu'environ dix pour cent des expulsés sont morts lors de voyages en train mal organisés ou de séjours dans des camps. On mesure dès lors toute la dure ironie du titre original de ce livre: que les déplacements aient été organisés par les Alliés ou qu'ils aient été le fait anarchique d'Allemands fuyant l'avancée des armées de Staline, ceux-ci ont toujours eu leur part prépondérante de chaos.

Une question se pose dès lors: celle de la possibilité de comparer l'expulsion d'Allemands par les Alliés et la déportation des Juifs d'Europe par les nazis. Il est tentant de dire que c'est pareil, compte tenu du caractère inhumain du transfert de populations allemandes, qui à bien des égards rappelle la déportation des Juifs. L'historien rappelle cependant avec force que certains éléments interdisent toute mise à égalité de ces deux épisodes. En particulier, il déconstruit les arguments d'une certaine extrême-droite prompte à utiliser les transferts de population allemande pour relativiser la déportation des Juifs d'Europe, qui n'est rien d'autre qu'un génocide planifié. L'historien va même plus loin, en réfléchissant à l'humanité même d'un transfert de population comme celui qui a été organisé à la fin de la Seconde guerre mondiale pour les Allemands vivant hors de leur pays: arguments à l'appui, il démontre l'impossibilité de tels déplacements massifs sans dégâts.

"Les Expulsés" est un ouvrage historique copieux, construit avec méthode, qui s'appuie sur des sources solides, vérifiées plutôt deux fois qu'une. Il évoque un épisode méconnu, sauf en Allemagne (où on l'appelle "Vertreibung", ce que rappelle un timbre-poste émis en 1955), des temps chaotiques qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Ce faisant, il démontre que l'attitude des Alliés, tenus par leurs propres intérêts, n'a rien de glorieux face aux déportations sauvages ou ordonnées (mais c'est un peu pareil, en l'occurrence) d'Allemands; il montre aussi les conséquences actuelles de positions tenues il y a plusieurs décennies, par le biais de la possibilité de demandes de réparations.

A la fois politique, juridique et historique, "Les Expulsés" est un livre aisé à lire, parce qu'il est bien construit, bien sûr, mais aussi parce que même s'il se méfie des témoignages personnels, il n'hésite pas à partir de l'humain pour entamer plus d'un de ses chapitres. Tout cela, il est permis de le laisser résonner en soi, d'une façon ou d'une autre, en nos temps de migrations plus ou moins voulues et acceptées, de part et d'autre.

Ray M. Douglas, Les expulsés, Paris, Flammarion, 2012. Traduction de Laurent Bury.


Sur le même sujet, lire aussi Sibylle, une enfant de Silésie, important roman de Bettina Stepczynski.

jeudi 30 novembre 2017

Joseph Furcy, le témoignage émouvant d'une vie pour être libre

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Mohammed Aïssaoui – Essai historique ou roman? Ou, tout simplement, un essai qui se lit comme un roman... Voilà ce qu'est "L'affaire de l'esclave Furcy", ouvrage signé du journaliste et essayiste Mohammed Aïssaoui, couronné du Prix Renaudot de l'essai en 2010.


La destinée de l'esclave Furcy est authentique, et l'auteur a eu à cœur de la retracer au plus vrai en se plongeant dans la première moitié du XIXe siècle. Cela, tout en soulignant les silences parfois étonnants autour de ce personnage qui, né libre, a passé toute sa vie dans la servitude en raison d'un tragique concours de circonstances. Furcy aurait pu rester un anonyme parmi tant d'autres. Couronné de succès après 26 ans de démarches (1817-1843), son combat pacifique, juridique, pour que soit reconnue son statut d'homme né libre lui donne cependant une valeur d'exemple historique. En témoignent les archives de ces péripéties judiciaires, mises aux enchères en 2005. Des archives qui disent tout des procès et rien de l'homme...

C'est là qu'intervient l'art du romancier, pour donner vie à un Furcy qui devient un personnage. L'écrivain montre un homme d'une grande dignité, serein voire impassible parfois, entre autres face à l'adversité des procès. Ce qui n'enlève rien à son exceptionnelle détermination! Se fondant sur les écrits de Furcy lui-même, l'auteur fait de son personnage un homme instruit. Enfin, il y a la force du symbole: plus d'une fois, dans les moments déterminants de la narration, Furcy tient à la main la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Autant d'atouts qui rendent Furcy attachant, de même que ceux qui le soutiennent, et font ressortir par contraste l'arbitraire de la justice et l'iniquité de ses adversaires: les esclavagistes de tout poil, et en particulier son maître (un mot que l'écrivain évite autant que possible), Joseph Lory.

Maître, ou propriétaire... l'auteur rappelle avec précision le statut de l'esclave du temps du Code Noir, rétabli par Napoléon Bonaparte: un statut d'objet, dont on peut hériter (ils figurent à l'inventaire, entre les maisons et le petit matériel), ou qu'on peut vendre. De tout cela, la vie de Furcy et de son entourage à La Réunion (alors nommée Ile Bourbon) témoignent, de même que des coupures de presse et extraits de livres d'époque, tous sévèrement représentatifs. Dès le chapitre 2, l'auteur met en scène de façon saisissante, glaçante même, une conversation entre Joseph Lory et Auguste Billiard, homme aux ambitions politiques: que de préjugés, que de certitude tranquille que le modèle esclavagiste perdurerait dans ces îles où Paris semble bien loin!

L'auteur, lui, évoque régulièrement l'attachement ému qu'il éprouve envers Furcy, ce personnage dont il a retracé le singulier parcours. Outre les mots écrits par Furcy, l'auteur s'est attaché à retrouver, à La Réunion, la trace de son personnage, les lieux où il a pu vivre. Et s'il laisse volontiers résonner la destinée de l'esclave Furcy en lui, il se demande aussi pourquoi cette résonance est présente, sans avoir de réponse claire. Alors que l'historiographie de l'esclavage en France est rare ("L'histoire de l'esclavage est une histoire sans archives", dit l'universitaire Hubert Gerbeau, cité par l'écrivain), "L'affaire de l'esclave Furcy" est un témoignage rare et important, enrichi par un travail de recréation romanesque qui, tout en dramatisant juste ce qu'il faut pour toucher et captiver, a le souci permanent d'être au plus près de la réalité humaine et historique.

Mohammed Aïssaoui, L'affaire de l'esclave Furcy, Paris, Gallimard, 2010/Folio, 2014.


jeudi 20 avril 2017

Avec le bourreau Anatole Deibler, une biographie contre la peine de mort

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La peine de mort, une page d'histoire française: en signant "Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes", l'historien suisse Gérard A. Jaeger s'intéresse à la figure d'un bourreau connu, spécialiste malgré lui de la guillotine, qu'il a actionnée durant près de quarante ans. En relatant la vie d'Anatole Deibler, il retrace aussi les débats relatifs à l'abolition de la peine de mort, en donnant à entendre sans ambages qu'il s'y oppose aussi. Mais au début du vingtième siècle, la question se posait bien différemment...


"Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes" se lit comme un roman: tout commence, en manière de prologue, avec la narration de la mort d'Anatole Deibler, survenue alors qu'il se rendait à Rennes pour une exécution. Si l'écriture est aisée, ce n'est sans doute pas par hasard: le lecteur est ainsi invité à une certaine empathie avec un bourreau qui l'est devenu, en définitive, à son corps défendant.

Il y a de la minutie dans la description que l'historien donne de la manière dont Anatole Deibler, fils et petit-fils de bourreaux, devient à son tour exécuteur des hautes oeuvres de la République. Le travail de l'historien témoigne d'une forte documentation. Il donne ainsi à voir un enfant brimé en raison du métier fortement connoté de son père, bourreau lui aussi, et qui, après une phase de révolte, se résigne à son destin de bourreau et se constitue, notamment en assistant son oncle bourreau et en faisant son service militaire en Afrique, une carapace. Exécuteur? En tant que tel, il affirme ne faire que son métier, qui est aussi, et il l'accepte, une affaire de famille. Mais le lecteur comprend, au fil des pages, qu'Anatole Deibler, être humain, préférerait souvent se soustraire à cet atavisme et être ailleurs qu'aux côtés de la guillotine. L'historien le montre du reste comme un père de famille attentionné autant qu'on peut l'être à l'époque, amateur passionné de cyclisme, se reconstruisant tant bien que mal après le rejet de fiançailles avec la fille d'un artisan spécialisé dans la construction de guillotines...

Le récit de la vie d'Anatole Deibler télescope la narration de la grande histoire et des faits divers de la Belle Epoque et des Années folles. En ce temps-là, le terrorisme est le fait des anarchistes, et quelques affaires où l'on croise les noms de Landru, de Raymond la Science ou de Pilorge (évoqué par l'écrivain Jean Genet, compagnon de détention). Cela, sans oublier Violette Nozière, qu'Anatole Deibler n'a pas eu à exécuter: il en a été soulagé. Anatole Deibler lui-même a laissé la piste permettant de retracer son parcours de bourreau, sous la forme de "carnets d'exécution" dans lesquels il consignait scrupuleusement ce qu'il savait et pensait des condamnés. L'ouvrage reproduit quelques pages de ces cahiers, secrets, illégaux même peut-être, retrouvés après la mort du bourreau; il recense aussi les noms de toutes les personnes exécutées par Anatole Deibler, dans un esprit de mémoire. Si révoltants, si graves qu'aient été leurs crimes, le biographe les voit surtout comme des victimes d'une peine de mort controversée.

Controversée, oui! En contrepoint de la biographie d'Anatole Deibler, en effet, l'historien reconstruit les enjeux et débats liés à la peine capitale au début du vingtième siècle. Des débats qui indiquent les paradoxes et contradictions de la peine capitale, arguments recevables aujourd'hui encore. De l'autre côté, comme s'il s'agissait d'être humain même dans l'application d'une peine vue comme inhumaine, le rédacteur met au jour le côté technicien d'un Anatole Deibler désireux d'optimiser les bois de justice, afin que les exécutions se passent "au mieux": entretien de l'appareil, facilité de transport, silence et rapidité du montage afin de ne pas mettre la puce à l'oreille du condamné... Le biographe va jusqu'à rappeler les aspects psychologiques liés à la peine de mort: l'attente de l'exécution, selon lui, aliène le condamné et l'amène à désirer l'instant de l'exécution. Et si l'on exécute le matin de bonne heure, c'est par humanité: il aurait été inhumain, argumentait-on à l'époque, de faire attendre le condamné jusqu'à l'après-midi.

Enfin, l'historien va jusqu'à rappeler le rituel des exécutions, d'abord publiques, puis ouvertes à un public restreint, et enfin limitées à l'enceinte de la prison. Un rituel dont la presse est friande, et qui donne lieu à des articles généreusement cités. Le lecteur d'aujourd'hui aura de quoi être choqué: les chroniqueurs évaluent les qualités du bourreau, chronomètrent le temps des exécutions, donnent des reflets de l'ambiance d'événements publics qui n'ont guère retenu les criminels. Gérard A. Jaeger suggère même que ces exécutions sont une publicité recherchée par ceux qui passent à l'acte. Encore un élément qui reste actuel.

A travers une biographie complète et minutieuse du bourreau Anatole Deibler, Gérard A. Jaeger reconstruit tout un contexte dans un esprit critique envers la peine de mort. "Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes" est un livre d'histoire richement documenté, rehaussé d'illustrations rares; mettant au jour le malaise que fait naître l'idée d'exécuter, il prend résolument position contre une peine de mort jugée en dissonance avec toute attitude humaine. Pas de voyeurisme, donc, dans cette biographie; mais plutôt la photographie d'une époque et d'un débat, toujours actuel même s'il se pose partiellement en d'autres termes, observée par l'historien d'une manière engagée, de façon à parler au plus grand nombre.

Gérard A. Jaeger, Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes, Paris, Editions du Félin, 2001.