Affichage des articles dont le libellé est Etienne de Montety. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Etienne de Montety. Afficher tous les articles

lundi 16 mai 2022

"La grande épreuve", noirceurs et splendeurs de l'engagement

Etienne de Montety – Primé par l'Académie française en 2020, signé Etienne de Montety, "La grande épreuve" est un roman qui s'inspire librement de l'attentat islamiste survenu en été 2016 à Saint-Etienne-du-Rouvray, coûtant la vie à l'abbé Jacques Hamel.

Suivant la trame de ce drame, l'écrivain suit un à un ses cinq principaux personnages. Cela, dans une volonté de demander comment on en est arrivé là, mais aussi d'étudier minutieusement, dans l'action comme dans la pensée, les différents visages que prend l'engagement. Plus que la relation d'un fait divers des plus tragiques, "La grande épreuve" s'avère donc une magistrale exploration des méandres de l'âme humaine.

Le lecteur est ainsi amené à suivre entre autres David alias Daoud, enfant adopté par une famille intégrée aux activités paroissiales catholiques de la ville imaginaire de Brandes. Celui-ci sera cependant renvoyé à ses origines "arabes" par certaines personnes de son entourage, soit pour le rejeter, soit au contraire pour l'enrôler. Dès lors débute une construction de soi faite d'opposition aux parents, normale à l'adolescence, et de radicalisation inexorable, sur fond de fierté d'appartenance atavique à l'islam.

L'engagement catholique réserve quelques belles pages, à travers le personnage du prêtre bien entendu, ancien de la guerre d'Algérie, enseignant revenu converti et bientôt ordonné. Le lecteur découvre que sa foi n'est pas toujours sans mélange, qu'elle est indissociable du doute, et que la prêtrise n'exclut pas les attirances physiques. Avec le personnage de Petite Sœur Agnès, l'auteur relate une autre manière de vivre sa foi, dans un engagement à la fois régulier et bien ancré dans le monde – qui inclut, après les voyages, le service rendu à la société, au travers de la prise en charge d'enfants. "Le Seigneur est plus proche de moi. Il est posé sur mon sein!", sourit ainsi cette femme consacrée.

Il ne sera cependant pas question que de rapport à la religion dans "La grande épreuve", même si ce thème est très présent, à telle enseigne que même des personnages sans pratique religieuse s'en trouvent indirectement touchés. On pense à François Nguyen, le policier qui monte la hiérarchie à la force du poignet et s'investit à fond. Chez lui, dès lors, c'est l'engagement professionnel qui fait office de vocation. Un engagement certes soufflé par sa compagne Audrey – souvent, en effet, c'est l'entourage de chacune et de chacun qui va déterminer son destin. Religion ou profession, la liberté est-elle dès lors vraie, ou n'est-elle qu'apparente et conditionnée en sous-main?

Qu'il soit sous-tendu par des ressorts grossiers ou nourri de noblesse, voire de sublime, l'engagement est ainsi le thème qui traverse "La grande épreuve". Voilà un roman riche, aux personnages magnifiques, que l'auteur observe, sans les juger (c'est de là qu'il tire sa force), lorsqu'ils évoluent dans la voie qui est la leur: celle de leur vie. Cela, dans le décor d'une France qu'on pourrait croire immuable si l'on en croit les premières pages, mais qui se transforme inexorablement, ce que l'auteur souligne en brisant peu à peu cette image initiale de carte postale.

Etienne de Montety, La grande épreuve, Paris, Stock, 2020.

Lu par Bib'BazarCéline, Christophe DelaigueCulturons-nousDelphine-OlympeFrancis Richard, Frère Guy MusyMadimado, Panorama de lectures, Simone Marcellesi, Vincent Giraud.

mercredi 13 décembre 2017

Opium, rude et désirable amant

amantenegro
Etienne de Montety – La faim d'oubli hante "L'Amant noir", dernier roman de l'écrivain Etienne de Montety, directeur du Figaro Littéraire. Voyages, évasion, littérature et poésie, sentiments même, rien ne manque pour faire en sorte que peut-être, Fleurus Duclair, descendant d'officiers subalternes, échappe aux affres d'une enfance vécue auprès d'une mère absente et d'une expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale.

Mais c'est bien d'opium, avant tout, qu'il sera question, et l'auteur l'annonce dès son incipit: "Cette pipe, je l'ai achetée il y a longtemps dans une boutique de Stamboul." Première tentative, rémissions, retours: le narrateur, Fleurus Duclair donc, Versaillais donc pas tout à fait Parisien, relate à la manière d'une confession une relation intime avec une drogue qu'il considère comme une compagne, qu'il quitte un temps, puis retrouve avec avidité.

En mettant en scène le personnage de Fleurus Duclair, l'auteur s'abstient de tout discours moral sur la consommation de drogue, préférant présenter l'histoire de Fleurus et de l'opium comme une osmose, un vécu commun, avec ses exaltations et ses dommages: certes conscient du mal qu'il se fait en fumant, Fleurus Duclair préfère encore cela à l'abstinence. Quant à sa mort, ce n'est pas du chandoo qu'elle viendra... et de manière classique et appropriée, afin d'éviter une narration d'outre-tombe qui serait déplacée, c'est un article de journal qui l'annonce.

Les rémissions sont meublées par d'autres éléments susceptibles de porter l'oubli, notamment les missions militaires à l'étranger. L'auteur entraîner son lecteur en Turquie ou au Maroc, lieux porteurs d'exotisme. Il sacrifie aussi à la description de la frénésie des Années folles à Paris, lançant Fleurus Duclair et son épouse levantine Artémis Démétrios à l'assaut des établissements à la mode dans l'entre-deux-guerres.

Tout cela masque le mal de vivre d'un esprit poète fourvoyé dans l'armée, nourri qui plus est de culture allemande en un temps, celui des deux Guerres mondiales et de l'Occupation, où le Boche est l'ennemi. La poésie, et la littérature plus généralement, s'avèrent des exutoires séduisants, prometteurs d'une gloire que Fleurus Duclair que les champs de bataille lui ont refusé. Déçu par le monde de l'édition où il tente sa chance comme romancier avec un succès tout relatif (c'est pour l'auteur l'occasion de peindre un Georges Calmann-Lévy optimiste et sentencieux), Fleurus Duclair n'aura plus d'autre ressource que de vivre la littérature par procuration, en récitant des poèmes, seul ou éventuellement en compagnie d'un officier allemand.

La nostalgie, enfin, nimbe plus d'une page de ce roman, cette nostalgie que l'on cherche à faire taire, à oublier: il y a le théâtre et les réceptions pour la communauté d'expatriés français à Istanbul, et les chansons d'amour pour les militaires allemands en poste à Paris sous l'Occupation. A chacun son opium! Dans un style classique et soigné, l'écriture de "L'Amant noir" épouse au plus près les états d'âme d'un personnage qui s'observe et se livre sans faux-semblants, avec une franchise tantôt retenue, tantôt exaltée, trouvant dans son propre être diminué le meilleur des thèmes littéraires.

Etienne de Montety, L'Amant noir, Paris, Gallimard, 2017.


Egalement lu par Nicole Volle.