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samedi 4 septembre 2021

Au treizième étage de l'enfer

Damien Murith – Un appartement au treizième étage d'un immeuble sans âme peut-il ressembler à un enfer? On s'en doute. L'écrivain fribourgeois Damien Murith a décidé d'y mettre le nez, et invite le lecteur à ouvrir la porte avec lui. Il en résulte un ouvrage typique de l'auteur, construit en chapitres d'une brièveté poignante. Le titre? "Dans l'attente d'un autre ciel". 

Un seul personnage est nommé dans "Dans l'attente d'un ciel", et c'est Léo, le fils, autour duquel le propos est centré. Autour de lui, une mère fantasque qui ne s'intéresse guère à son fils et un père carrément absent. Tous deux sont sans nom, misère suprême. Même le chat, qui pourrait s'avérer attachant, est anonyme. 

Léo fait donc figure de point de couleur dans un univers gris, où même la vision du terrain de basket, vue du haut d'une tour d'habitation, suggère la possibilité d'un suicide. Par des répétitions qui prennent d'autant plus de force que les chapitres sont brefs (quelques lignes), l'auteur révèle le côté immonde, insalubre, de l'appartement où tout se trame.

Révèle? A plus d'un titre! Si le prologue fait figure de programme, c'est dans le premier chapitre de la première partie que l'auteur indique qu'il va ouvrir la porte d'un "enfer invisible". Un début en une seule phrase, bref et d'une efficacité d'autant plus glaçant qu'il se passe de verbe.

En contraste avec cet environnement confiné dont la vision occupe la plus grande part de "Dans l'attente d'un autre ciel", les espaces extérieurs sont une promesse de liberté. Vraiment? Avec le basket, on pourrait le croire. Mais les chapitres en italiques qui en parlent suggèrent qu'on est en présence d'un monde certes autonome, où seul compte le ballon, maître absolu, mais qui a aussi ses règles et ses servitudes. 

Alors, la mort? Celle-ci s'invite, terrible, avec des questions d'enfant dans le chapitre 16 de la première partie. Y penser, envisager le suicide, est-ce déjà une libération, un départ de ce monde confiné où vit Léo?

Pourtant, dès la deuxième partie, ce court roman se met à respirer et se fait plus onirique. Il sera question de valises, de départ, de couleurs même. Un personnage supplémentaire, féminin, s'exprime même soudain, surprenant: ce "je" dont on se demande qui il est. Un train, une plage, la mer: le rêve s'installe dans les dernières parties, plus brèves que la première, comme s'il fallait aller plus vite.

Une fois de plus, "Dans l'attente d'un autre ciel" révèle en Damien Murith un écrivain au style accompli. Chacun de ses chapitres est court, écrit à l'os et mesuré pour une intensité maximale. Ce dépouillement permet à l'auteur de conférer aux figures de style telles que l'anaphore ou aux résonances entre les chapitres une indéniable puissance. Puissance qui dit le scandale révélé, dans toute sa force.

Damien Murith, Dans l'attente d'un autre ciel, Genève, Editions d'En Bas, 2021.

Le site des éditions d'En Bas.


mercredi 23 août 2017

Damien Murith, troisième volet d'une trilogie en valeurs brèves

hebergement d'image


Le monde des lettres romand a découvert en 2013 déjà la plume singulière de Damien Murith, un écrivain qui privilégie la brièveté pour écrire des histoires qui font mouche sans détours: c'était avec "La Lune assassinée". Cette manière brève, l'auteur fribourgeois l'a prolongée en trilogie sur deux autres romans, "Les Mille veuves" (2015), et "Le Cri du Diable", qui vient de paraître et dont il sera plus précisément question dans ce billet.

Forcément, le lecteur de "La Lune assassinée" se sent en terres familières en abordant "Le Cri du diable". Comme toujours, il y a ces ambiances en noir et blanc, nimbées de gris, qu'on a pu pressentir plus tôt et que l'auteur met clairement en avant ici, dès le prologue. Noir et blanc qui est le synonyme d'un monde ancien peut-être, intemporel toujours, où évolue le personnage de Camille. Camille la jalouse, Camille qui tue, Camille qui va d'une ville et d'un homme à l'autre.

Noir et blanc... tout commence par la description saisissante et pudique, saisissante parce que pudique et sans drame justement, des funérailles du mari de Camille. L'auteur confère à cette scène révélatrice de l'humanité veule un poids certain, encore alimenté par la religion, parangon de ce qui se fait ou pas dans une société où tout le monde se regarde. Puis vient la fuite.

Et vient aussi la couleur rouge. On n'y penserait pas forcément ailleurs, mais dans une écriture aussi méticuleuse que celle de l'auteur du "Cri du Diable", impossible de passer à côté. C'est le rouge du sang, oui, c'est aussi le rouge de la vinasse, et c'est aussi celui du foulard de Camille et celui des rouges à lèvres des femmes qui hantent les établissements publics. Choquante, c'est, il est permis de le dire, la couleur du scandale, du viol aussi, qui donne le ton. Et la "goutte verte" de peinture tombant à terre en page 59? Couleur complémentaire du rouge, elle le fait encore ressortir. Comme dans tout bon tableau.

Et si la narration est un présent, l'auteur s'autorise des flash-back en italique, à chaque fin de séquence. C'est court, quelques mots, mais tout un passé s'y résume, dans un dessin précis. Et d'ailleurs, les chapitres ne font jamais guère plus d'une page.

C'est un monde terrible que l'écrivain met en scène. Est-ce le nôtre? Certes, la narration est intemporelle, aucun gadget moderne ne vient la parasiter. Ce qui lui donne toute sa force, d'ailleurs: plus proche de la narration que celle de "La Lune assassinée", plus réaliste peut-être aussi, l'histoire du "Cri du Diable" tourne encore et toujours autour de sentiments et d'actions de toujours, relatés dans une écriture qui, on l'a compris, se décline au plus près de l'os – ce qui fait sa force. Derrière l'écriture d'une histoire aux airs de toujours ou d'autrefois, une fois de plus, l'écrivain se renouvelle mine de rien pour relater une histoire de toujours, entre ville et campagne, et qui, par sa sobriété même, sonne vrai et puissant.

Damien Murith, Le Cri du diable, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017.

lundi 14 août 2017

Damien Murith, esthétique de la brièveté pour un monde ancien et intemporel

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Le site de l'éditeur.

C'est en 2013 que l'écrivain fribourgeois Damien Murith a publié son premier roman, "La Lune assassinée". Un ouvrage remarqué, qui a connu un succès certain et a obtenu plus d'un prix littéraire. Il est bon de s'y plonger enfin, à présent, alors que la parution de son nouveau livre, "Le Cri du Diable", paraît demain, jour de l'Assomption.

"La Lune assassinée" se distingue d'emblée par son esthétique de la brièveté, de la concision portée à l'extrême: dans des chapitres si courts qu'ils ne font jamais plus d'une page (et souvent moins), l'essentiel doit être dit. Le lecteur se retrouve ainsi face à des éclats de vie fortement significatifs et directs, ce qui n'exclut pas le sens de l'image, ferment d'une poésie bien présente. Et tout y est: ce que l'on voit, ce que l'on sent, sans fioritures ni préciosités: ce n'est pas de mise.

D'une originalité profonde et remarquable, l'écriture de l'auteur se met au service d'un récit qu'on visualise volontiers en noir et blanc. Il est question d'une société confinée, tendue entre agriculture et industrie, d'hommes et de femmes frustes voire hostiles (figure de l'Etranger), de relations intimes et de mots adressés aux uns et aux autres, et qui claquent comme des fouets. C'est aussi un monde où l'on s'observe, où Dieu est encore là, de même que l'alcool qui enchaîne.

Un monde d'hier, en somme, qui fait penser de loin aux univers d'un Marcel Jouhandeau - qui, lui, privilégiait les paragraphes étouffants, par exemple dans "Prudence Hautechaume". L'écriture, elle, est moderne, rendant au propos une actualité certaine. Et son caractère jaculatoire, précis, bien qu'allusif par moments, permet d'aller immédiatement au fond des choses. Tout en offrant au lecteur l'occasion de prendre le temps de nourrir les blancs typographiques avec son propre imaginaire.

Damien Murith, La Lune assassinée, Lausanne, L'Age d'Homme, 2013.