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dimanche 15 juillet 2018

Une "dame de compagnie" philosophe derrière les façades calmes de Genève

Bessa Myftiu –
Un personnage qui accouche les âmes: tel est le profil de la narratrice de "La Dame de compagnie", dernier roman de Bessa Myftiu. Ses clients? Ce sont quatre personnes vivant du côté de Genève, divers, que le lecteur est aussi amené à observer de manières différentes. Tous ont leurs blessures, qu'ils vivent à leur manière, et l'auteure excelle à mettre en scène des personnages très différents.

Il y a donc ce vieil homme un brin paternaliste, aveugle, qui a lui-même souffert dans son enfance d'une mère violente. C'est avec lui que le roman commence, et l'auteure met en scène l'exercice normal du métier: lecture de livres, échanges de points de vue pas forcément agréables à entendre. Mais la dame de compagnie encaisse. Il y a cette comédienne de quatre-vingt-dix ans qui revoit sa vie et ses amants. Il y a ce jeune homme aux jambes paralysées, suicidaire dans son fauteuil roulant, philosophe à ses heures. Et cette dame qui a perdu ses parents et croit les reconnaître au moindre signe de la nature. Toujours, la narratrice est à l'écoute. Les rencontres ne sont jamais ennuyeuses: l'auteure sait en faire des variations, par les mots ou les points de vue.

On ne sait pas le nom de cette narratrice, qui fait profession de dame de compagnie – suprême illustration de l'oubli de soi! On sent que la dame de compagnie s'oublie dans son métier, qu'elle fait avant tout office d'intermédiaire entre des personnages aux destins particuliers et le lecteur. Toujours à l'écoute, acceptant qu'on lui dise "Mon petit" ou "Ma petite" comme à n'importe quelle gamine, elle s'investit dans son travail, qu'elle prend très au sérieux, quitte à faire passer au second plan sa vie sentimentale – on pense ici à Robert, son compagnon, insatisfait de se sentir parfois comme un être de seconde zone. Cela, d'autant plus que la narratrice aimerait que son gagne-pain soit davantage pris au sérieux, qu'il ne soit pas vu comme un pis-aller ou quelque chose de ringard. L'introspection n'est pas l'élément prioritaire de ce roman, où beaucoup de choses passent par les dialogues et l'interaction.

En exploitant les liens entre certains personnages, l'écrivaine donne un supplément de dynamisme à un roman qui aurait été assez statique sans cela. Ce sont des coïncidences, énormes, comme on n'en trouve que dans les romans: une auditrice a été amoureuse du vieil aveugle, la comédienne aimerait revoir son amant aux airs d'ange. Transparente par elle-même, empathique à l'excès, la narratrice joue le rôle de catalyseur des vies de chacune et chacun.

Philosophe plutôt que comptable, désireuse de bien faire, elle va jusqu'à partager sa propre philosophie, en particulier avec Arthur, le jeune homme suicidaire. Cela, quitte à ce que certains échanges paraissent sentencieux ou convenus ("Il n'y a pas d'âge pour l'amour", p. 128). Reste qu'avec la brochette de personnages qu'elle met en scène, l'auteure excelle à multiplier les points de vue sur l'un des thèmes clés de la philosophie: la mort et la manière de l'appréhender. Chaque personnage a son point de vue sur sa mort ou sur celle de ces proches, ce qui fait de celle-ci un thème récurrent observé avec adresse. A la mort vient s'opposer l'amour, en un contrepoint classique: les attachements et ruptures sont récurrents dans "La Dame de compagnie". Eros et Thanatos s'affrontent au fil des pages, ou mènent leur propre combat chacun de son côté.

"La Dame de compagnie" est un roman rythmé par des dialogues rapides, qu'on peut rapprocher, par ses fondements si ce n'est par le traitement du sujet, du rêveur "Femme de seconde main" d'Uršul'a Kovalyk. Il prend place derrière les façades calmes de Genève et des environs, et les drames qui s'y nouent, si lourds qu'ils soient à porter au niveau personnel, restent intimistes, de même que les tensions qui ne manquent pas de s'installer. L'auteure creuse avec talent ses personnages, les oblige à se dévoiler, et leur confère une profondeur que le lecteur apprécie: avec leurs qualités et leurs défauts, tous s'avèrent intéressants et attachants. Et la porosité entre le métier, les sentiments plus ou moins avoués et la volonté de sortir du strict cadre professionnel, en acceptant (ou pas) un repas ou une demande en mariage par exemple, installe un soupçon de trouble dans ce roman porteur d'ambiances.

Bessa Myftiu, La Dame de compagnie, Genève, Encre Fraîche, 2018.

Le site des éditions Encre fraîche.




lundi 8 mai 2017

De la boxe aux migrants albanais, un micro-roman d'actualité par Bessa Myftiu


Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi.

Quand on est jeune, on a envie de cogner. En Albanie, c'est pareil. On peut être révolté contre un système politique qui vous brime, ou simplement féru de boxe. Et il est permis aussi d'être sensible, de se dire qu'on ne peut pas dire maman, parce que "c'était trop tôt". C'est entre ces approches, caractéristiques d'un adolescent qui se cherche, que l'écrivaine Bessa Myftiu situe son micro-roman "Dix-sept ans de mensonge", publié dans la collection spécialisée "Uppercut" de l'éditeur BSN Press.

De bout en bout, le dialogue tient une place prépondérante dans ce petit texte d'une cinquantaine de pages. On comprend aisément le fin mot de ce besoin d'échange entre les deux personnages: il s'agit de créer un lien entre Elsa, qui vient de sortir de prison et trouve un point de chute chez des connaissances, et Armand, qui veut tout savoir, quitte à poser des questions apparemment gênantes - qui pourraient être celles d'un enfant naïf. Armand et Elsa: ce sont deux personnages clés qui portent des prénoms pas du tout albanais, même s'ils vivent au coeur du pays. Ils ont un nom, et c'est important. L'auteure les distingue ainsi des autres: les sans-nom qui agissent en arrière-plan, et Vassil, également nommé, pièce clé d'un puzzle généalogique.

Il est question de boxeurs dans "Dix-sept ans de mensonge". Cela n'a rien d'évident dans l'Albanie héritière d'Enver Hoxha (nous sommes en 1991), qui avait interdit ce sport réputé violent. Le pratiquer a donc forcément quelque chose de subversif - à l'instar de l'activité d'un poète qui, par vocation, met au jour les failles d'une société. En l'occurrence, en rapprochant le noble art et un régime communiste qui a la gâchette facile face à ses opposants, l'écrivaine soulève un paradoxe qui suggère l'hypocrisie d'un régime mortellement violent avec ses citoyens, mais refusant à ceux-ci une forme stylisée de démonstration de force.

A travers l'Albanie et ceux qui cherchent à la fuir au péril de leur vie, l'auteure dessine par ailleurs des situations d'une brûlante actualité. Peignant un navire surpeuplé de migrants désireux de quitter l'Albanie ingrate (même si les villes de Vlora et Korça ont leur caractère et leurs agréments, que l'écrivaine esquisse) pour l'Italie réputée plus amène, en effet, elle dessine, à une autre échelle, le récit des migrants qui déferlent aujourd'hui d'Afrique ou d'Asie vers l'Europe à bord d'embarcations de fortune. Le lecteur de "Dix-sept ans de mensonge" ne peut s'empêcher d'avoir de l'empathie pour Elsa et Armand, embarqués puis parqués dans un stade de football du côté des Pouilles, faute de mieux parce que le pays est débordé. L'auteure y est pour quelque chose, montrant un bateau prévu pour quelques centaines de personnes finissant par accueillir vingt mille migrants, interdits d'accueil à Brindisi dans un premier temps. La mort est le lot de bon nombre de passagers...

Et puis il y a le salut: la boxe est un sport de combat aussi, certes stylisé, mais qui peut servir pour des cas sérieux. C'est au terme d'un match que tout bascule, sur une seule réplique, à la fois naturelle et forte: "C'est toi, Elsa? La femme de Vassil? Vous avez donc eu un fils?" Un basculement qui a la force d'un uppercut, donnant à un récit qui, commencé sur le ton à la fois aimable et dérangeant d'une complicité qui se construit dans un cadre trop serein et conventionnel pour être honnête, devient soudain une quête avide de la vérité pour un Armand qui en est assoiffé. Et c'est là que le titre prend tout son sens...

Bessa Myftiu, Dix-sept ans de mensonge, Lausanne, BSN Press, 2017.