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mardi 27 janvier 2026

"Les Corberaux", un conte de fées truqué sur une île opulente

Anne-Frédérique Rochat – Préserver les apparences, assurer l'impunité: ce sont les mots qui viennent à l'esprit en refermant "Les Corberaux", dernier roman de l'écrivaine suisse Anne-Frédérique Rochat. Ce roman débute à la manière d'un conte de fées trop beau pour être vrai, et s'achève au moment où l'onde remuée se calme, engloutissant un drôle d'épisode de vie.

Homme riche, influent et vieillissant, M. Corberaux engage, sur un coup de tête, une vingtenaire sans abri nommée Agathe. Son passé? Compliqué, l'auteure le suggère avec pudeur. Sa mission? Ce sera le service aux repas, un peu de ménage. Elle sera logée, nourrie. Le paradis pour une jeune femme qui vit dans la rue, exposée à toutes les menaces. Donc oui: le lecteur se dit, en lisant les premières pages de ce roman, que c'est trop beau pour être vrai. 

L'auteure joue avec cette situation de départ, tout en glissant, d'emblée, quelques fausses notes discrètes qui devraient alerter: la maîtresse de maison surréagit à la curiosité d'Agathe concernant l'aménagement du manoir où elle vit, par exemple. Quant au fait de travailler pour ce couple sans être rétribuée, cela revient pour Agathe à être totalement dépendante de celui-ci. Cet emploi de "dame de compagnie" est-il donc une prison dorée? Un paradis truqué? La romancière captive en entretenant le doute, entre confort matériel et dynamiques d'emprise: en substance, pour Agathe, c'est ça ou la rue.

Peu à peu, l'écrivaine pousse son roman au noir. Le lecteur découvre ainsi une maîtresse de maison toxique, soufflant le chaud et le froid à l'encontre d'Agathe. Quant à son mari, de manière plus prévisible (ou le voit venir dès le début du roman: un homme d'âge mûr qui offre un emploi à une jeune femme en détresse sociale n'est pas forcément désintéressé...), bien qu'impuissant, il finira par se révéler pour ce qu'il est: un prédateur. Quant au chien Gamin, en baladant sa lassitude de vivre, il offre quelques pauses amusées dans une ambiance qui devient de plus en plus pesante.

Et si la corne de brume du port rythme et informe la vie sur l'île où vivent le couple et sa servante, Marie-Aline joue le rôle d'avertissement. Institutrice, elle ne dépend pas du couple Corberaux, ce qui lui confère une liberté de parole sur les questions sociales du cru: problèmes de santé dus au travail dans l'entreprise dirigée par M. Corberaux, mais aussi gestion paternaliste qui permet à ce même Corberaux d'avoir des obligés, même modestes, sur qui compter. 

En situant son intrigue sur une île jamais nommée, enfin, la romancière installe "Les Corberaux" dans ce qui semble un laboratoire presque isolé où vivent des privilégiés qui doivent être contents de l'être et interagissent au gré des conventions sociales et pas davantage, par opposition au mode de vie sur le continent, jugé moins désirable, plus misérable aussi.

C'est sur quelques actes de violence que se termine le roman "Les Corberaux", laissant au lecteur un sentiment de décalage injuste: la lanceuse d'alerte Marie-Aline, Cassandre de notre temps, n'aura pas été écoutée, et les Corberaux trouvent aussi leur mortel destin, ce qui ne leur évite pas les honneurs d'une société insulaire qui fonctionne en vase clos. Et Agathe? Choquée, elle aussi aura quitté la scène en fin de roman. Reste Désirée, celle dont personne ne veut sauf peut-être Agathe, qui fait figure, au tout dernier chapitre, de lumière d'espoir. 

Anne-Frédérique Rochat, Les Corberaux, Genève, Slatkine, 2026.

Le site d'Anne-Frédérique Rochat, celui des éditions Slatkine.

vendredi 30 août 2024

Trouble dans le trouple? Voyeurs avec Anne-Frédérique Rochat

Anne-Frédérique Rochat – "Le trouble", c'est un tout petit monde que le lecteur est invité à observer de tous ses yeux, au moins. Soudain, le mensonge injecte son venin dans un couple, et l'écrivaine Anne-Frédérique Rochat en décrit les effets sur Armelle, épouse d'un Léonard dont les absences au foyer domestique s'expliquent par une présence chez une autre femme. 

"Le trouble" met en scène une Armelle soudain passionnée par la surveillance de son mari: elle prend une chambre d'hôtel dans l'impasse où Léonard disparaît, avec vue sur l'appartement d'en face, celui où il mène sa double vie, une vie de famille qui s'oppose à la vie de couple qu'il vit avec Armelle. Voyeure, Armelle embarque dans son trip un lecteur qui se demande où tout cela va se terminer. 

Personnage de voyeur, Armelle n'est qu'yeux à plus d'un titre: son métier d'oculariste consiste à fabriquer des yeux de verre. Avec eux, elle se constitue un monde à part, fait de globes de toutes les couleurs, qu'elle considère comme attachants, voire émouvants. L'auteure décrit ce métier en profondeur, jouant aussi sur l'émotion résultant d'une telle création artisanale: les yeux créés par Armelle semblent ainsi avoir une âme, une personnalité, à telle enseigne qu'il peut être difficile de s'en détacher.

C'est entendu: c'est par Léonard que le mensonge arrive dans le couple, contraignant Armelle à réagir à son tour de manière trompeuse. Les prétextes sont classiques: surcroît de travail, sortie au cinéma. L'auteure fait de chaque moment de partage entre eux une partie de poker menteur virtuose, fondée sur des dialogues de sourds, des questions sans réponse et des non-dits. Il est permis de considérer que la rue de la Clef, une impasse, constitue la métaphore des impasses liées au mensonge. Et que c'est là que se trouvera le dénouement, la clé de l'intrigue.

L'écrivaine radiographie ainsi un couple qui part à la dérive. Mais la nuance est aussi là: c'est avec exactitude que la romancière décrit les états d'âme d'une épouse délaissée mais toujours aimante, évoluant entre déni et défense, allant même jusqu'à chercher des excuses à son mari volage. Quant à Léonard l'opticien (la vue, encore!), la romancière le laisse vivre, sûr de ses mensonges comme de sa cuisine, imperméable à toute explication.

On se demande dès lors où l'on va arriver, et la finale, changement de focalisation inclus, correspond à l'un des possibles. Cela, avec une question qui reste en suspens si j'ai bien compris: l'amante sait-elle qu'elle a tué, en définitive, l'épouse de son amant? Ou, dans son esprit, s'est-elle juste débarrassée d'une folle qui l'espionnait? 

Il y a un côté comédie de mœurs dans "Le trouble", porté par ses douzaines d'yeux de verre qui viennent s'ajouter à ceux, curieux, du lecteur: une partie de l'intrigue est vue d'un hôtel sans nom, baptisé par commodité l'hôtel "Hôtel". Au fil des pages la romancière décrit finement, jusque dans leurs demi-teintes et faux-semblants, les aléas d'un couple devenu malgré lui un ménage à trois, contaminé par le mensonge.

Anne-Frédérique Rochat, Le trouble, Genève, Slatkine, 2024.

Le site d'Anne-Frédérique Rochat, celui des éditions Slatkine.

samedi 28 octobre 2023

La simplicité des mots pour une intrigue solide et profondément humaine

Anne-Frédérique Rochat – "Le retour de Mara Roux" résulte d'un travail d'écriture particulier, piloté par l'écrivaine Anne-Frédérique Rochat. L'idée est en effet de réaliser un livre "facile à lire" (FAL) s'adressant à toute personne francophone ayant quelque difficulté face aux livres qu'on trouve habituellement en librairie. 

Les lecteurs seront juges d'une telle démarche; mais il n'y a rien d'infantilisant dans l'intention d'un tel projet: l'intrigue est bien celle d'un roman qui s'adresse à tout public, jeune ou adulte. L'idée est plutôt de raconter d'une façon simple, avec des chapitres brefs et des phrases dans lesquelles on ne se perd pas. Quant au lecteur, il est invité à oser lire, même s'il ne s'en sent pas la force. Dans le cadre de ce projet littéraire, l'auteure a travaillé entre autres avec l'association Lire et écrire, dont l'un des objectifs consiste à faciliter l'accès de toutes et de tous à l'écrit en Suisse romande. En particulier, ce sont des apprenants qui l'ont guidée pour donner corps à son récit.

L'histoire? Elle est simple: devenue adulte, chanteuse de métier, Mara Roux revient dans le village de son enfance pour donner un concert. Cela va l'obliger à faire face à son propre passé, marqué par la présence d'une tache de naissance sur son visage, sujet d'infinies moqueries. Pour ne pas faciliter les choses, Mara souffre d'une extinction de voix juste avant le concert.

"Le retour de Mara Roux" est une lecture agréable, indéniablement, marquée par un certain caractère feel-good: en quelques jours passés dans le village de son enfance, Mara Roux va liquider les fantômes de son enfance, régler certains comptes d'une seule phrase, et même reconquérir son père, qui n'a pas été un soutien des plus exemplaires dans sa jeunesse: lui-même handicapé, il n'a pas su tout de suite faire la preuve de son empathie envers sa fille. C'est avec des mots simples, immédiats même, que l'auteure recrée les tenants et les aboutissants de cette relation, d'abord accusatrice (les "tu" de telle réplique, p. 36-37) puis admirative.

"Le retour de Mara Roux" est un ouvrage bref, porteur d'une issue heureuse: les personnages qui le pouvaient ont su évoluer, qu'il s'agisse de cette Mara dont l'aphonie a peut-être quelque chose à voir avec une incapacité temporaire à faire face à ses vieux démons au moment fatidique ou des villageois qui l'ont harcelée autrefois. Il est permis d'explorer les zones d'ombre de ce roman à l'écriture délibérément simple et directe, tout comme on peut en apprécier sans peine une histoire qui aborde des thèmes aussi actuels que l'exclusion ou le harcèlement. 

Anne-Frédérique Rochat, Le retour de Mara Roux, Lausanne, BSN Press/Genève, Okama, 2023.

Le site d'Anne-Frédérique Rochat, celui de l'association Lire et Ecrire, celui des éditions BSN Press, celui des éditions Okama.



jeudi 13 septembre 2018

Une femme à la peau et au cœur tendres

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Anne-Frédérique Rochat – L'existence d'une jeune femme dite en mots minutieux, les sentiments qui s'expriment de façon incontrôlée dans un monde banal voire décrépit: en se plongeant dans "Miradie", le dernier roman d'Anne-Frédérique Rochat, le lecteur peut être tenté de se dire qu'il lit une romance à petits pas, fort sensuelle à l'occasion, dont le centre est ce fameux personnage de Miradie. Impression trompeuse...

Un portrait de femme
Miradie, donc. L'auteure construit avec cette jeune femme un très beau personnage féminin, en ce sens qu'il parvient à émouvoir en dépit de son apparente banalité. Voyons: Miradie est réceptionniste dans un hôtel trois étoiles qui se déglingue, elle côtoie depuis toujours un ami nommé Patrice et tombe soudain amoureuse de Benoît.

C'est aussi une jeune femme à l'esprit rêveur, un peu cœur d'artichaut, introvertie, capable de partir dans les limbes à tout moment – ce qui donne quelques moments d'introspection ou de songe rythmant le roman. Présentée comme assez zen, capable de s'abstraire d'elle-même, elle sort quand même à plus d'une reprise de ses gonds, ce qui peut paraître contradictoire; mais globalement, elle prend aussi beaucoup sur elle. Ce qui est précieux quand on travaille au front, dans un hôtel dont tous les clients sont mécontents.

Romance? Oui, mais...
Face à Miradie, il y a deux personnages d'hommes. D'un côté, il y a l'ami Patrice. L'écrivaine dessine là, tout en finesse, un complicité solide, même si elle a ses non-dits: cette complicité trouve ses limites dès lors que l'un des deux personnages évoque la possibilité d'un amour accordé à un tiers ou à une tierce. L'auteure suggère qu'il y a peut-être de l'amour entre eux; mais cela ne sera jamais avoué. On reste dans quelque chose d'éthéré, de platonique, de trouble aussi: l'écrivaine joue les équilibristes. On se donne la main, on se claque six fois la bise, mais ça ne va pas plus loin. Pourtant, le lecteur aimerait bien...

Et de l'autre côté, par contraste, le lecteur adorera détester Benoît, archétype du tendeur qui a une fille dans chaque port. Les ficelles sont grosses, le bonhomme apparaît comme pas finaud pour deux sous, pour ne pas dire goujat, l'auteure s'amuse follement à forcer le trait – quitte à ce que cela fasse l'effet d'un coup de clairon dans un quatuor à cordes. Pourtant, Miradie est fascinée; l'auteure s'en donne à cœur joie, du coup, en caricaturant les figures imposées de l'amour: les fleurs offertes, les SMS qu'on attend et qui n'arrivent pas, les pensées obsédantes, les compliments grossiers.

Mais alors que Patrice a trouvé une compagne aux sentiments francs (et sort donc du roman), se profile une troisième compagnie, surprenante parce qu'elle sort des habitudes: la solitude assumée et appréciée. Dès lors, l'hôtel peut fleurir à nouveau, retrouver des couleurs, et Miradie peut trouver la force de dire "non" au personnage factice de Benoît. Dès lors, en des temps où l'on valorise le couple, où le célibat est suspect, "Miradie" se termine sur la possibilité d'une vie libre de toute attache sentimentale, et néanmoins assez heureuse.

Quelques lignes en arrière-plan
"Miradie" est traversé par cette image de la peau de Miradie qui devient fine et s'effrite. L'auteure suggère avec adresse que ce n'est peut-être pas vrai, notamment en convoquant l'avis des médecins. Incertitude? Il est permis de se demander quel est le sens de cette image cutanée: être excessivement vulnérable à ces sentiments qui font voler des papillons dans le ventre, est-ce une fragilité? Dès lors que Miradie assume sa solitude, sa peau retrouve certes toute sa solidité. Comme si ce personnage avait retrouvé son point d'équilibre et le moyen d'être enfin en paix avec lui-même.

Curieusement, l'hôtel suit la même courbe. Sa décrépitude persiste tant que Miradie ne s'est pas trouvée, ce qui donne lieu à quelques pages qui font sourire tant elles rappellent les embrouilles que chacun a pu avoir lors d'un séjour à l'hôtel: araignée dans la chambre, petits-déjeuners pas frais, éclairage en panne, gérance et direction absentes. Méticuleuse, l'auteure n'en manque pas une; mais l'établissement finira par retrouver une certaine splendeur, à l'instar de Miradie – qui a tendance, bien qu'elle s'en défende, à s'identifier à cet hôtel où elle travaille: l'un apparaît dès lors comme l'image de l'autre.

Et puis, il est impossible de passer sous silence le personnage de la tante de Miradie, Sylvanna, qui apparaît comme une sorte de marâtre qui aurait du cœur. Le lecteur aura des sentiments ambivalents envers elle: on entre là dans des relations familiales faussées où une nièce doit tout à cette tante qui l'a élevée parce que les parents sont morts dans un accident d'avion (un élément un brin sous-exploité d'ailleurs), ce qui l'empêche de développer une personnalité clairement assertive, une capacité à s'affirmer naturellement. Mais Sylvanna a elle-même ses zones d'ombre, et le lecteur ne peut que s'émouvoir au moment où tante et nièce discutent de leur vie sexuelle, chacune avec ses mots à elle.

Délicat, tout en demi-teintes, "Miradie" est le portrait d'une femme d'aujourd'hui, volontairement présentée comme parfaitement ordinaire, attachée à ses habitudes et à ses amis, sensible aussi – ce que pourrait justement suggérer cette peau peut-être trop fine. Le portrait est sensible; mais il sait aussi être drôle, en deux ou trois scènes particulièrement croustillantes. Ce qui suggère qu'en somme, "Miradie" est un arc-en-ciel de sentiments et de moments.

Anne-Frédérique Rochat, Miradie, Afin, Luce Wilquin, 2018.

Le site des éditions Luce Wilquin, celui d'Anne-Frédérique Rochat.