Le premier de ces grains de folie n'est-il du reste pas de donner la vie? Fulgurantes, les trois premières nouvelles de l'ouvrage le rappellent, il y a toujours quelque chose de fou à faire un enfant dans le monde qui est le nôtre. Une fois, c'est un mensonge qui y préside; dans les deux autres, un excès d'alcool qui fait voir la vie plus belle.
Tantôt brèves comme les trois premières, tantôt plus développées, les nouvelles de ce recueil se distinguent autant par leur ton, volontiers marqué par un zeste d'ironie sarcastique (on pense à l'ange gardien femme maladroit dans "Un détour avant le Paradis", comme à "Dissonance", qui brocarde gentiment la tradition fribourgeoise des petits chanteurs du Premier mai), que par la diversité des genres.
Le lecteur est ainsi invité à toucher les folies et bizarreries du quotidien. Elles revêtent cependant sous la plume de la nouvelliste un aspect presque évident: "Hier, j'ai retrouvé des petits bouts de maman jusque dans le jardin", commence "Comme un vrai début de fin du monde". Quant au loisir consistant à faire des puzzles par goût de l'ordre, il est abordé avec un sens de l'absurde pince-sans-rire dans "La pièce du fond". Et on relève le sang-froid presque déplacé de la narratrice de "Un grain dans l'engrenage", Viviane Deplot, 14 ans, plus soucieuse de sa cueillette de muguet que de ses collègues bien mal en point à la suite d'un éboulement en montagne.
Il arrive même que les récits lorgnent vers la science-fiction, voire vers un texte d'anticipation qui verrait disparaître les humains... et eux seuls: "Des os et des croquettes" est la seule nouvelle du recueil à laisser toute la place à deux animaux domestiques, un petit chat et un petit chien qui, unis par le sort, vivent très différemment la disparition subite de leurs maîtres. La seule? Presque: dans "La bête dans la lumière", libre au lecteur d'imaginer qui parle face à un chat vorace.
Force est de relever, par ailleurs, que ce recueil habile et talentueux est irrigué, juste ce qu'il faut, par l'alcool qui mobilise certains personnages. Il sera question à plus d'une reprise de chasselas, en particulier: de quoi redonner du goût à la vie ("Le réveil", parce que l'humain ne se nourrit pas que de pastilles) ou faire passer un premier mai trop longuet et trop dissonant.
Le format carré du livre, enfin, impose une lecture plutôt lente où les lignes s'étendent. Cela permet de savourer chacune des nouvelles à sa belle valeur.
Eloïse Vallat, Les frontières de la folie, Hauteville, Mots et Merveilles, 2026.
Le site d'Eloïse Vallat, celui des éditions Mots et Merveilles.
Egalement lu par Rebecca.

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