Affichage des articles dont le libellé est littérature française. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est littérature française. Afficher tous les articles

jeudi 28 septembre 2023

Isabelle Flaten, les facettes de la parole

Isabelle Flaten – La parole comme sujet d'un livre? C'est le thème que l'écrivaine Isabelle Flattent s'est proposé d'explorer. Il en résulte un bel ouvrage atypique et profond, "Se taire ou pas". Le plus souvent courts, parfois même foudroyants, les textes qui le composent adoptent la forme de l'aphorisme, du poème en prose ou de la courte nouvelle pour dire ce que l'on dit... ou pas – ce qui, si l'on considère que les silences sont significatifs eux aussi, est encore une manière de dire.

Le lecteur peut se sentir dérouté, dans les premières pages, par la manière dont l'auteure aménage son récit. Ses personnages ne sont pas du tout nommés, guère décrits, vivent le temps de quelques lignes: ce sont des silhouettes qui se caractérisent avant tout par la parole, sous toutes ses formes, prononcée ou non, entendue ou non. Et parfois, à l'extrême, l'histoire glisse même vers l'expression non verbale – allant jusqu'à faire penser à la pièce de théâtre "Le Silence" de Nathalie Sarraute, dès lors qu'il s'agit d'observer un convive pas du tout loquace.

Une fois qu'il a compris la démarche, le lecteur ne manquera pas de se reconnaître dans certaines situations, si ordinaires qu'elles soient (ou précisément parce qu'elles le sont). Un homme ou une femme de théâtre au long cours reconnaîtra ainsi les répliques usées d'avoir été trop dites; une personne se souviendra de ces mots qu'il n'aime pas entendre, qui le dégoûtent même. Une histoire d'amour peut-elle tourner court dès qu'une des personnes commence à parler? Et qu'en est-il de la franchise des mots, est-elle obsolète comme le suggère ce trait fulgurant et actuel, une séquence à lui tout seul: "Il est désolé de les avoir heurtés mais c'est vrai, il s'exprime à l'ancienne, sans euphémisme."

Apparaissant comme une série intrigante de tableaux abstraits, le propos de "Se taire ou pas" est cependant nourri par un regard empreint d'une certaine malice qui fait sourire à l'occasion, ainsi que d'un choix judicieux d'images poétiques expressives parfois filées avec talent: le lecteur ne manquera pas d'apprécier, au fil des pages, le regard acéré, finement observateur sans emportements indus, que l'auteure porte sur ses contemporains dès qu'ils l'ouvrent... ou justement pas – pour faire mal, pour faire du bien, pour caresser ou blesser, pour dire tout simplement.

Isabelle Flaten, Se taire ou pas, Saint-Etienne, Le Réalgar, 2015.

Le site des éditions du Réalgar.

Lu par Charybde 27, Tu lis quoi.

vendredi 28 janvier 2022

Des racines et des ailes, genèse d'un envol

Dalie Farah – Une histoire drôle, "Impasse Verlaine"? C'est ce que suggère l'incipit de ce roman, le premier de l'écrivaine Dalie Farah. Mais au fil des pages vives et colorées, puissantes même, de cet ouvrage qui relate une enfance et une jeunesse vues de l'intérieur, relatées par une narratrice qui pourrait être l'auteure, le lecteur s'aperçoit que c'est quand même un peu plus compliqué.

Voyons le cœur de l'intrigue: "Impasse Verlaine" raconte les premières années de vie d'une Algérienne de seconde génération, née de Vendredi, femme algérienne au tempérament marqué qui a suivi son mari en France et est devenue mère à 17 ans. Dès lors, la narration a pour fil conducteur la description de la relation complexe entre la narratrice – la fille, donc – et Vendredi. 

Elles est ambivalente, cette relation: elle est marquée par la violence maternelle, une violence qui ne recule devant aucune taloche, ni envoi d'objets à la figure. Pourtant, dès lors que le lien de sang apparaît conscient, la narratrice exprime de l'amour face à cette génitrice, un amour qui confine parfois à la dévotion. Ce qui n'empêche pas d'avoir envie de prendre ses distances, par exemple en réussissant son bac pour trouver la bonne distance, s'émanciper enfin...

La violence qui marque le milieu familial fait écho à celle que la narratrice peut subir dans le monde scolaire. La narratrice relève par exemple la dynamique de confrontation qui s'installe d'emblée entre elle, vue comme une intruse d'emblée, et les filles qui hantent le lycée où elle terminera sa scolarité secondaire. Violence féminine, donc... Et côté mecs? Personnage masculin majeur, le père de la narratrice paraît finalement effacé, absorbé par son métier dans la construction, voire dépassé, incapable qu'il est de cuisiner quelque chose de comestible, mais incapable aussi de reconnaître son échec.

"Impasse Verlaine" est aussi le roman d'une fille qui, au fil des années, cherche sa place dans une société qui ne l'attend pas. La narratrice est certes fille de la terre algérienne, celle où elle plonge ses racines, et ce n'est pas pour rien que le roman insiste sur le thème de la terre en ses premières pages, qui évoquent justement l'Algérie de Vendredi: des poules qui grattent la terre, ou cette terre où Vendredi se roule dans sa propre enfance. 

Mais c'est la culture française, acquise sur le terrain de Clermont-Ferrand, qui va donner des ailes à la narratrice – celles de l'évasion, de l'émancipation aussi, par le biais des livres en particulier, mais aussi, d'emblée, par la possibilité de se positionner comme celle qui sait: la narratrice relate toutes ces situations où, alors qu'elle n'a même pas dix ans, elle explique les formulaires de l'administration à sa mère analphabète et étrangère à la culture administrative française.

Humour? Comme le dit l'expression consacrée, celui-ci peut certes être vu comme la politesse du désespoir. Mais c'est mal connaître la narratrice, qui refuse de se laisser enfermer dans ce désespoir et dans l'impasse d'un statut de victime permanente d'un contexte violent. Dès lors, l'humour apparaît plutôt comme l'arme de celle qui se bat tout au long de sa jeunesse, qui prend du recul face à ce qu'elle vit et en tire immanquablement la matière pour tracer sa propre voie. Il apparaît aussi comme une invitation faite au lecteur à rire avec l'auteure et avec la narratrice des avanies passées.

Dalie Farah, Impasse Verlaine, Paris, Grasset, 2019.

Le site de Dalie Farah, celui des éditions Grasset.

Lu par Aires libres, Cerise 74Laurent Bisault, Livres AddictStemilou, Violette.