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vendredi 7 juin 2019

Ombres et lumières du foot au féminin

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Lucie Brasseur – Ce soir même, a lieu le coup d'envoi de la coupe du monde de football féminin. Une manifestation sportive est toujours quelque chose qui compte, et il est permis de croire que l'événement, organisé en France, donnera un surcroît de visibilité à un sport qui, au féminin, connaît un déficit d'image. L'écrivaine Lucie Brasseur a choisi d'aller y voir de plus près, dans un esprit résolument féministe. "#MeFoot" est le résultat de ce travail d'investigation. Double résultat, même: "#MeFoot", c'est un livre, mais aussi un documentaire TV, réalisé par Marc Arnaud. Le présent billet porte sur le livre.


Brièvement avant toute chose, il est permis de mettre en cause la formulation du sous-titre du livre, qui apparaît en bandeau: faut-il, comme on lit, "en finir avec les machos!"? Ou alors "en finir avec le machisme"? Si la seconde formulation admet que la personne machiste peut s'amender, la première, essentialiste, suggère qu'il faut s'en débarrasser par tous les moyens. Pour le dire diplomatiquement, c'est limite menaçant.

Enfin, passons! Voyons ce que le livre a entre ses quatre pages de couverture.

La structure du livre épouse celle d'un reportage de terrain, parfaitement journalistique, mariant de façon équilibrée les analyses et les entretiens, généreusement transcrits, avec des actrices (et quelques acteurs) concernés. L'auteure permet ainsi au lecteur d'entendre la parole de footballeuses (Eugénie Le Sommer), de cadres, de personnalités politiques (Marie-George Buffet), mais aussi d'un homme au moins, en la personne de Mickaël Landreau. Les questions visent à chercher en profondeur les obstacles qu'une fille, dès son plus jeune âge, peut trouver sur sa route si elle veut taper dans le ballon. Ainsi se dessine un stéréotype: le foot, c'est un sport de mecs. 

Dès lors, il sera question de pratique du jeu, et l'auteure écoute avec intérêt des fillettes qui jouent au foot et s'expriment sans filtre sur les différences de pratique entre elles et leurs collègues masculins: "Les filles sont plus intelligentes que les garçons. Elles font moins de fautes" ou "Oui, nous on joue l'efficacité, le collectif", lit-on par exemple. Mais c'est le même sport, et l'auteure, en observant des matches, considère que du point de vue technique, les filles n'ont rien à envier aux garçons. Pareil ou pas pareil? "#MeFoot" a l'intelligence de ne pas trancher, quitte à ce que cela paraisse paradoxal, voire contradictoire: les points de vue ont le droit de diverger.

Reste que les entretiens posent constamment la question du verre à moitié vide et du verre à moitié plein. Et le lecteur a l'impression que l'auteure, à force de creuser (d'un point de vue sociologique, mais aussi historique: sait-on que le foot a été interdit aux femmes pendant quarante ans en France?), veut un peu trop voir le verre à moitié vide. La formulation des questions s'avère révélatrice parfois – on pense à l'envie de parler d'écriture inclusive à Célia Šašić, Franco-Camerounaise active dans le championnat allemand. Autre élément: le regret constamment ressassé que telle avancée arrive si tard: "Vingt-huit ans après sa création, la France accueille – enfin – pour la première fois, la Coupe du monde de football féminin", lit-on dans le prière d'insérer. On a envie de répliquer qu'il n'est jamais trop tard... et que partant, le "enfin" est de trop dès lors que les choses bougent.

Alors oui: la démarche de l'auteure est pointue, dérangeante parfois; elle permet de déceler les obstacles placés sur le chemin du football féminin. Elle met au jour les préjugés de genre ("c'est un sport de garçons"), les regards pas toujours élégants (il y un florilège de sorties pas forcément anciennes qui révèlent un certain mépris à l'encontre des footballeuses) et aussi les difficultés logistiques et financières, mais aussi spécifiques (la question du cycle menstruel) d'un sport qui, dans sa version féminine, n'a pas acquis la visibilité qu'il estime lui être due – et qui serait source de finances, donc de salaires décents pour les professionnelles de ce sport. En somme, question fric, il y a de l'indécence vers le haut chez les hommes, et vers le bas chez les femmes.

Le diagnostic étant posé, quelles seraient les solutions? L'auteure dissémine quelques pistes au fil des pages, et ses interlocutrices et interlocuteurs ont des idées aussi, mais force est de constater qu'il n'y a pas de rubrique spécifiquement consacrée aux conseils aux acteurs, institutionnels entre autres. C'est dommage: dénonciateur de problèmes spécifiques, le livre "#MeFoot" laisse l'impression de n'être pas tout à fait en mesure d'ouvrir des pistes structurées et raisonnées pour y répondre.

On préfère dès lors lire les nombreux commentaires des actrices, des femmes de terrain, des footballeuses en somme, cités dans les "Bonus" du livre. Interviewées, celles-ci ne masquent jamais les difficultés liées à la pratique de leur sport en tant que femmes, mais préfèrent, on le sent clairement, relever les avancées réalisées ces dernières années et dire qu'elles se sentent les actrices d'une pratique sportive en plein essor, porté par la passion de celles qui s'y adonnent: les stades sont de plus en plus pleins, on a des équipements adaptés, on débloque des budgets. Ces commentaires positifs, l'amateur et l'amatrice de football féminin les garderont dans leur cœur à l'issue de leur lecture de "#MeFoot".

Lucie Brasseur, #MeFoot, Astaffort, Editions du Rêve, 2019, préface de Marinette Pichon.

Le site des Editions du Rêve, celui de Lucie Brasseur.

Lu en partenariat avec Simplement.pro.

mercredi 21 février 2018

Ganga, du polar à l'au-delà, du Gers à Bali

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Lucie Brasseur – Que les lecteurs de "Ganga" soient avertis: l'intrigue les fera voyager sur deux continents et faire le grand écart entre la France profonde, représentée par Auch, dans le Gers, l'Indonésie et le sous-continent indien. C'est ce décor ambitieux que l'écrivaine Lucie Brasseur a choisi pour son deuxième roman, à la fois résolument exotique et ancré dans un certain terroir français profond.


C'est à travers le personnage de Marc Delvingt que le lecteur découvre progressivement les tenants et aboutissants d'une intrigue aux allures de thriller. Marc Delvingt, avec tous ses défauts de jeunesse et son caractère d'artiste contrarié, s'avère attachant: on le voit voyager, diriger plutôt mal que bien l'entreprise familiale, et dévoiler peu à peu, ma foi, sa face d'ombre. Cela, à partir d'un point de départ impeccable en apparence: la confiserie familiale Delvingt est au bord de la faillite, et il faut s'ouvrir à l'international.

Mais soudain, les cadavres s'entassent autour de Marc Delvingt, et la police, vraie ou fausse, s'intéresse à ce qui se passe. Marc Delvingt devient un suspect: est-il vraiment le gendre idéal? L'écrivaine creuse la personnalité de ce personnage, lui prêtant une vie conjugale morne, et dessine avec finesse un personnage tiraillé entre une vocation de poète ou d'écrivain voyageur et la facilité que représente l'option de la reprise de l'entreprise familiale, défendue par son père Pierre. Un père au verbe haut (on traque ses répliques avec gourmandise...) qui considère que son fils est un vaurien, mais qui, poussé par les circonstances, va se rapprocher de lui.

Autour d'eux, se dessine une intrigue policière étrange, conduite par une équipe locale rapidement mise sur la touche, doublée par ailleurs par une brigade non identifiée qui pourrait bien être criminelle. Reste qu'avec leurs propres moyens, les policiers d'Auch mènent l'enquête, qui va les mener jusqu'en Asie.

Le lecteur va voyager, ai-je annoncé. Pour ce faire, l'auteure n'hésite pas à jouer la couleur locale au besoin. On découvre ainsi quelques lieux notables d'Auch, cités sur un ton de connivence: l'auteure semble parler à ceux qui connaissent; on aimera le "Adishatz" en page 11, qui signifie "Adieu" et que Louise Noëlle Lavolle orthographiait naguère "Adichats" dans "L'Etang perdu", ou les "pousterles", ruelles médiévales typiques du Gers. Elle se fait encore plus démonstrative lorsqu'elle parle de l'Inde ou de l'Indonésie, n'hésitant pas à faire usage des termes locaux précis pour dire des réalités lointaines, vêtements ou édifices, et souligner une couleur locale.

Reste que l'actualité, telle que le monde la connaît, prend aussi place dans "Ganga", au travers d'événements terroristes ayant eu lieu à Bali. C'est sur cette base que la romancière construit l'élément le plus mystérieux de son roman, mystérieux parce qu'il touche au sacré et à l'ésotérisme. Certains aspects apparaissent ainsi évidents pour des personnages mis en scène en Indonésie, baignant dans une culture qui prend en compte l'au-delà et les esprits, mais échappent aux personnages français, cartésiens, qui s'y confrontent – la vision du charnier de Kalikut, vu comme un lieu à éviter, hanté peut-être, en est un bel exemple. Esotérisme, ai-je dit: cet élément traverse "Ganga", peu ou prou, quitte à servir de solution surnaturelle à certains éléments de l'intrigue policière. Il sera donc question d'un village protégé par les dieux, de conjonction des planètes, et même de svastikas: celles-ci sont-elles des croix gammées nazies ou le symbole usuel d'une religion lointaine?

On l'a compris: "Ganga" est un roman riche qui regarde vers l'au-delà. Parfois, il s'avère un peu lent, désireux qu'il est de tout expliquer, au besoin en juxtaposant des synonymes ou en abusant de phrases longes. Le lecteur retiendra de ce livre les ambiances en demi-teinte que permet la possibilité que l'auteure se donne de faire intervenir le sacré, qu'il soit chrétien, hindou ou tout autre. Il en retiendra aussi le portrait remarquable du personnage de Marc Delvingt qui, sous ses airs de garçon velléitaire rentré dans le rang, traîne un passé sentimental surprenant et d'étonnantes casseroles que "Ganga" révèle peu à peu. Ainsi se fissure la belle devanture d'une confiserie de province...

Lucie Brasseur, Ganga, Lectoure, Yakabooks, 2016.

Le site de Lucie Brasseur, celui des éditions Yakabooks. Lu en partenariat avec Simplement.Pro.


lundi 11 septembre 2017

Quand Lucie Brasseur jongle avec les genres et formes littéraires

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Le site de l'écrivaine, celui de l'éditeur.
En partenariat avec SimPlement.pro.

Prostituée la nuit, écrivaine de contes pour enfants le jour: Maryline Amets, le personnage principal de "Il était une fois la Fée-Chabada", cumule les contrastes. Cela permet à la romancière Lucie Brasseur, qui signe là son troisième roman, de tisser un ouvrage où les intrigues s'entremêlent avec maîtrise: tantôt le lecteur est dans le conte, tantôt dans une ambiance de thriller - sans oublier un brin de romance. Et c'est une excellente chose!

L'écrivaine ne recule pas devant le sordide lorsqu'il faut dépeindre le monde où évolue Maryline, celui de la prostitution, puis de la prison - même si ce dernier lieu paraît, en tout cas dans un premier temps, un peu trop amène, avec sa camaraderie entre détenues qui se rendent service. L'emprisonnement semble d'ailleurs longtemps absurde, distillant quelque chose de kafkaïen dans le roman... L'atmosphère de la chambre d'hôtel miteuse louée à l'heure où exerce Maryline, en revanche, est bien rendue. En une scène d'exposition, elle permet de présenter le personnage d'Oscar, un garçon roux aux lunettes épaisses, qui va jouer un rôle important.

Face à cet univers réaliste, la romancière donne la plume à Maryline pour lui faire citer des passages des contes qu'elle écrit pour les enfants et publie sur un blog, envers et contre tout, y compris depuis la prison. Il y sera question de géants, sortes de divinités qui décident de la destinée de l'univers tous les mille ans lors de joutes qui tiennent à la fois du jeu de l'oie et du quiz télévisé, avec des jeux de clés qui ne sont pas sans rappeler Fort Boyard.

L'écriture est ainsi présentée comme un moyen d'évasion pour Maryline, dans tous les sens du terme. Les textes sortent de la prison pour paraître sur un blog, suggérant que si le corps de Maryline est prisonnier (et il l'est aussi, d'une certaine manière, lorsqu'elle se prostitue), sacrifié, son âme est toujours vivace et préservée, capable de s'extraire de toute contingence humaine pour s'exprimer. Et en amont, source d'inspiration, le rêve est un thème clé de "Il était une fois la Fée-Chabada": c'est un autre facteur d'évasion important. Enfin, impossible de ne pas relever quelques traits ésotériques, tels que le pseudonyme de Maryline (Iémanja, du nom d'une divinité africaine et afro-américaine, volontiers associée à la Sainte Vierge...) ou l'apparition de cartes de tarot, réelles ou réinventées, porteuses de sens.

Tant de mondes en 258 pages, c'est aussi la nécessité de jongler avec les styles, les voix qui rythment le récit. Celles-ci sont finement nuancées: épisodes marqués par l'inventivité, lettres (parfois un peu trop "écrites", trop soignées, pour le coup), rencontres avec un avocat décrit comme gris et falot (il s'appelle Grison, tout un programme!), tout a sa personnalité. Et puisqu'on parle de personnalité, il convient de relever aussi que les personnages sont solidement construits, et savent surprendre au gré de quelques retournements de situation.

"Il était une fois la Fée-Chabada" s'ouvre sur un prélude en contrastes tranchés, qui est un programme: le propos de ce roman va toucher au sordide comme au sublime. Servi par une écriture aisée, portée par une musique de jazz omniprésente (ce que suggère le titre, déjà), ce livre s'avère savoureux: on apprécie la manière dont l'auteure joue avec les codes et fait dialoguer avec succès des genres et formes d'écriture que rien ne prédispose à se rapprocher.

Lucie Brasseur, Il était une fois la Fée-Chabada, Lectoure, Yakabooks, 2016.