Souvent, les nouvelles de "Laocoon" sont des histoires de couples, et souvent, ce sont des pasteurs – et pasteures – qui en sont les personnages principaux. Le lecteur s'amuse d'emblée de la dissonance cognitive qui s'installe autour du personnage de Liselotte dans "Une matinée pas comme les autres", nouvelle liminale: est-il acceptable d'exhiber son goût des choses chic et chères alors qu'on prêche la modération du haut de sa chaire?
Souvent, les couples mis en scène par l'autrice sont marqués par la religion. Et souvent, ils rompent. L'autrice démonte, adroite et amusée, les mécanismes qui amènent à cette issue: une infidélité qui finit par transpirer dans des communautés de fidèles où rien ne se dit et où tout se sait, voire une attirance homosexuelle, condamnée par le christianisme et, nécessairement, vécue difficilement par ceux qui sont concernés. Il arrive aussi qu'il faille sauver les apparences...
Le lecteur sourit à la manière dont l'autrice observe son petit monde de personnages, un regard sans doute affûté par son métier de pasteure qui finit par connaître les gens. On cache ce qu'on veut cacher, mais en le cachant, bien souvent, on le révèle: un surcroît de tendresse à l'attention de son épouse masque et dévoile ainsi, à plus d'une reprise dans "Laocoon", une amante ou un amant dans le placard.
Observatrice des mœurs d'aujourd'hui, la nouvelliste n'esquive pas la description des pressions sociales, presque politiques, liées à l'exercice du métier de pasteur en Suisse romande. Cela, sans jamais dramatiser outre mesure: elle donne à voir et à sourire, et sûrement aussi à réfléchir: et le lecteur, avec son humaine médiocrité, est-il tel que les personnages qu'elle décrit?
"Laocoon" est une courte critique de la société, fine et affûtée. Satirique au sens le plus subtil du terme, elle donne aussi à réfléchir au lectorat, qui peut volontiers tomber dans le péché d'orgueil souvent évoqué, sans être nécessairement nommé. L'incitation à la modestie, quant à elle, passe par les noms des personnages du livre: souvent fondés sur d'habiles calembours, ils rappellent que quelle que soit l'importance qu'ils se donnent, ils servent surtout de prétexte à un amusement prélude à la réflexion.
Anne Delcourt, Laocoon, Lyon, Maison rhodanienne de poésie, 2000.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Allez-y, lâchez-vous!