vendredi 2 janvier 2026

Damned, sans filtre et sous acide...

Dario Magenta et Riccardo Mo – Joie! La collection Damned est de retour, avec ses ouvrages qui pastichent sans aucun filtre une certaine littérature populaire éditée sur papiers chiffons. Pour sa vingt-huitième livraison, les abonnés ont été gâtés: sur 75 pages, il y a une bande dessinée signée Dario Magenta et intitulée "Comme un rouge profond" et une nouvelle intitulée "Sophie la truie", par Riccardo Mo. Cet opus atypique a été verni en octobre dernier à Fribourg, et l'ambiance a dû être chaude...

C'est donc une bande dessinée qui ouvre ce livre. Il suffit d'y jeter un œil pour relever qu'on aura affaire à du brut: le graphisme rappelle les contrastes énergiques de la gravure sur bois, pratiquée dans un mode expressionniste. Et comme d'habitude, c'est l'histoire d'un mec: chacune de ses copines meurt, et on découvre le (ou la) coupable à la fin. 

Ce scénario, simpliste mais parfaitement ciselé dans le sens d'un graphisme brut de décoffrage, permet au dessinateur de développer une esthétique sous acide, cet acide dont les personnages sont friands. Gros plans voyeurs, dessins tout en courbes délibérément ambigus grâce à une focalisation astucieusement maîtrisée, représentation de corps entremêlés jusqu'à leur décomposition et à leur recomposition juteuse et malaisante sous forme de masses de chair hallucinées, évocatrices parfois même d'un Picasso à peine déconstruit: c'est ce qu'offre "Comme un rouge profond". Détail intéressant dans ce bad trip recréé: il n'y a guère de rouge dans la bande dessinée, qui est conçue en noir et blanc.

Le rouge est plutôt celui d'une certaine passion à l'italienne: "Les Suisses? Ils ont l'argent, certes. Nous, nous avons la beauté." Et c'est bien dans la passionnée Italie que se tient l'intrigue de "Sophie la Truie" de Riccardo Mo. L'auteur l'insère, un peu à l'ancienne, dans un appel au lecteur qui évoque la véracité de ce qui va être raconté, et le caractère mystérieux du manuscrit. Un manuscrit qui, le lecteur va le découvrir, sent le soufre...

Il y a en effet quelque chose de l'"Histoire d'O" de Pauline Réage dans ce texte, revisitée dans une manière à la fois moderne et rétro puisque le maître de jeu, Tullio, est un ancien combattant de l'armée italienne, du temps de la Seconde guerre mondiale. On l'a compris: l'histoire, courte, relate la relation sadomasochiste intense mais brève qui rapproche deux personnages, sans safeword ni préservatif, avec aussi quelque chose de pas forcément aimable dans le rôle endossé par un meneur vigoureux et peu partageux.

Dans cette relation qu'on peut trouver gênante à force d'excès, un élément indique cependant la possibilité d'une lecture par l'humour. L'utilisation d'une très italienne spatule à polenta comme outil pour frapper la soumise place en effet l'ensemble du récit dans une possibilité de lecture au deuxième degré, l'outrance même favorisant la prise de distance pour le lecteur. A moins d'admettre que la soumise ne soit bel et bien à croquer? Telle est la vanne qui permet d'apporter de l'air à une histoire BDSM peu respectueuse des codes en vigueur – qu'on retrouve, lus et vécus selon une ligne plus claire, dans l'excellent "Chemins de soumission" de Clarissa Rivière.

Outrancier, voyeur, sans filtre: on trouvera au tome 28 de la série "Damned" toutes sortes de défauts qui sont aussi ses qualités. Ce sont là autant d'impressions mêlées, parfois délicieusement coupables, que les lectrices et lecteurs avertis de romans tordus aiment à trouver dans ces petits livres. Et cette fois, en plus, il y avait l'image! 

Dario Magenta, Comme un rouge profond, suivi de Riccardo Mo, Sophie la Truie, Lausanne, Nouvelles éditions Humus, 2025. Traductions de Umberco Eto et Aldo Deiponti.

Le site des Nouvelles éditions Humus (où il est possible de s'abonner).


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Allez-y, lâchez-vous!