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vendredi 29 septembre 2017

Une lampe roumaine pour éclairer le passé

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Isabelle Flükiger – Oui, il est permis de trouver prosaïque, pour ne pas dire plat, le titre du cinquième roman de l'écrivaine suisse romande Isabelle Flükiger. C'est que l'auteure cache bien son jeu: avec "Retour vers l'Est", elle livre un récit des plus personnels, autobiographique même, qui fait s'entrechoquer la judéité et les origines roumaines. Sans oublier, bien sûr, l'ancrage suisse.


"Je m'appelle Isabelle et j'ai peur de l'avion": tout est en place dans cet incipit. Cela suffit pour créer une forme de pacte autobiographique, par ailleurs confirmé par des éléments de vie que ceux qui connaissent la romancière reconnaîtront: une vie dans un village fribourgeois, avant de passer au chef-lieu. Et pour les plus sceptiques, la fille qui apparaît en couverture de l'édition originale est bien l'auteure, reconnaissable, même si elle tourne la tête.

Tourne la tête? Oui. Peur? Oui, encore une fois. La peur de l'avion évoquée dans ce précieux incipit peut être vue aussi comme une appréhension face à la perspective de découvrir ce qu'ont véritablement vécu ses aïeux en Roumanie, et sa mère avant tout. C'est avec elle qu'elle s'envole, après tout... la peur de l'avion est ainsi un écho de la peur de savoir.

Récit familial, "Retour dans l'Est" l'est indéniablement, au moins autant qu'un récit autobiographique. Il se construit comme un puzzle où se côtoient ce que l'écrivaine a vu et ce qu'elle appris. Pour ce qui est de l'appris, disons-le: certaines pages se lisent comme un livre d'histoire, où s'entrechoquent Nicolae Ceausescu et la Garde de Fer, et même les nazis, puisque la mère de la narratrice est juive et que ses grands-parents maternels ont fini par s'installer en Israël.

Plus difficile, mais plus intéressant à lire aussi, est ce qu'a vu la narratrice. En effet, régulièrement, elle indique que tel lieu n'existe plus, que la maison familiale a été détruite pour construire un Parlement. Un parlement qui ne suscite que détestation de la part de la mère de la narratrice, et que celle-ci tient pourtant à visiter. Autre absence, celle de l'hôtel Intercontinental, devenu quelque chose que ni la fille, qui y est allée enfant, ni la mère, qui l'y a amenée, ne reconnaissent vraiment. Il est donc permis de considérer que "Retour dans l'Est" est le récit de la recherche impossible d'un passé qui s'en est allé.

Dès lors, on cherche des éclairages. C'est là que la lampe que la narratrice achète en Roumanie (et qui apparaît fort à propos sur la couverture, frappante et exacte, signée Gion Capeder et adoptant les couleurs de la Roumanie) prend son sens: elle sera inutilisable en Suisse, pour de bêtes questions de culot incompatible. Elle symbolise l'impossibilité de retrouver exactement, de loin a fortiori, ce qui a pu être le passé familial sur un substrat constamment réécrit, tel un palimpseste, par l'histoire humaine. Résultat: la narratrice se retrouve dépositaire d'un passé un peu vécu mais à jamais disparu, qu'elle cherche à combler vaille que vaille par des pages d'histoire ancienne, lues ou apprises, qu'elle laisse cependant résonner en elle, autant que le peu qu'elle trouve de son ascendance en Roumanie.

"Retour dans l'Est" pourrait donc être le livre banal d'une écrivaine qui découvre combien est ténu le fil qui la rattache à l'histoire du monde. Certes, certes – d'autant plus que le lecteur a l'impression que l'auteure considère comme normale une distance face à des événements ordinaires survenus il y a longtemps. En sept jours cependant (sept, chiffre de perfection), l'auteure parvient à solder son passé, constaté ou appris, de Fribourg à Bucarest. Plus qu'à un voyage, l'écrivaine invite donc son lectorat à une tranche de vie qui, si elle est déjà en train de s'évaporer, n'en garde pas moins toute son importance. D'où l'urgence d'en faire un livre... avant que tout ne soit parti avec le vent.


Isabelle Flükiger, Retour dans l'Est, Fribourg, Faim de Siècle, 2017.


Le site de l'éditeur, le site de l'auteure.

jeudi 28 septembre 2017

Défi Premier roman: une participation de PatiVore!

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Je relaie aujourd'hui une intervention de PatiVore, qui porte sur l'objet littéraire difficile à identifier "Arrêt non demandé" d'Arnaud Modat, qui oscille entre roman et nouvelle. Et je vous invite à consulter son billet, qui se trouve ici:

Arnaud Modat, Arrêt non demandé.

Merci pour cette participation au Défi Premier roman! Et à bientôt...

mercredi 27 septembre 2017

Le sourire gourmand de Montmartre

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Bruno Testa – Des lettres? Il était certes facile, pour Bruno Testa, de réunir quelques 36 textes sur Montmartre sous le titre de "Lettres de mon Moulin-Rouge", en clin d'œil à Alphonse Daudet. Mais ce livre, ce ne sont pas vraiment des lettres, en fait: ce sont plutôt des chroniques et des choses vues, voire de petites histoires tissées au fil des jours à l'ombre du Moulin-Rouge. Des "nouvellettes", comme les a surnommées Claude Duneton, cité en exergue, avec reconnaissance.


Comme fil rouge, le lecteur suit un narrateur nommé Renato, alter ego de l'auteur peut-être, dans ses pérégrinations montmartroises. Renato est un auteur sans emploi stable, aux finances précaires, poète dans l'âme, désireux de rédiger le roman d'un homme qui ne se lève pas – alors que lui-même ne manque jamais de se lever pour se promener. Des allusions à ces activités parsèment le livre, lui donnant une nécessaire cohésion.

Cohésion également grâce à la récurrence de certains personnages, qu'on voit vivre, boire des verres, mourir, d'un chapitre à l'autre. L'auteur en dessine le portrait avec tendresse. A travers eux, à travers elles aussi puisque c'est aussi le coin des filles de joie, c'est la survivance de l'âme d'un quartier populaire que l'écrivains s'attache à déceler, derrière les coins et bistrots à touristes chers et peu amènes.

Mais on ne saurait manquer les hauts lieux du quartier, que ce soit Moulin-Rouge ou le Sacré-Cœur – une église où l'on se rend lorsqu'il y a de la visite. A l'ombre de ces géants qui aspirent les touristes, l'auteur débusque aussi les petites rues, les lieux cachés, avec curiosité et gourmandise. Il mentionne ainsi le joli restaurant Tifinagh, avant de basculer vers le cimetière de Montmartre. D'une bière à l'autre, il n'y a qu'un pas... et d'une rue à l'autre, l'observation est fine, les rapprochements cocasses.

Cette gourmandise, le style la souligne, pour le plus grand délice du lecteur. L'écriture est fluide et aisée; gouailleuse juste ce qu'il faut pour ne pas tomber dans la caricature, elle est cependant émaillée d'amusants jeux de mots, de surprises stylistiques. Autant que la description des lieux, c'est donc la plume de l'auteur qui emmène son lectorat du côté du nord de Paris, avec le sourire.

Bruno Testa, Lettres de mon Moulin-Rouge, Lyon, Utopia Editions. 2015.


lundi 25 septembre 2017

Le prix de l'amitié dans la Grande Ville

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Uršul'a Kovalyk – L'amitié est-elle à vendre? Telle est la question qui traverse tout le roman "Femme de seconde main", signé de l'écrivaine slovaque Uršul'a Kovalyk. Se plaçant dans la peau de Csabika, une jeune femme au chômage qui décide de se reprendre en main en créant un commerce particulier dans la Grande Ville où elle emménage, elle offre dans son livre une réflexion sur le rôle corrosif, aliénant, que l'argent peut jouer dans des relations – certes non choisies.


C'est donc de l'amitié que Csabika choisit de vendre à ses clients. Elle assume son statut de "femme de seconde main", proposant aux gens qui le souhaitent quelque chose qu'ils ne peuvent plus obtenir gratuitement, "de première main". Une petite annonce lui amène trois clients, dont le lecteur va suivre la trajectoire: Kornel, un jeune homme atteint d'une maladie dégénérative; Muriel, une cadre qui cache son alcoolisme sous des dehors stricts; et Cindy, la jeune et jolie épouse modeuse d'un riche homme d'affaires. Peu à peu, le lecteur va découvrir ce que ces personnages cachent de bizarre ou de sombre en eux. 

L'écrivaine cerne d'emblée toute l'ambiguïté qu'il peut y avoir dans un telle relation, à la fois sympathique et tarifée: tour à tour, chacun des clients va tenter de profiter de Csabika, qui s'évertue à rappeler les termes du contrat, un contrat qu'elle peut rompre en tout temps, quitte à assumer un éventuel service après vente. 

L'auteure a d'ailleurs le chic pour jouer avec les diverses situations pouvant découler d'un tel commerce, telles qu'elles pourraient résulter d'un commerce plus conventionnel: service en dehors des heures d'ouverture, par exemple, lorsque Muriel téléphone en pleine nuit, ou demande de services excédant la stricte amitié, lorsqu'il faut accompagner la même Muriel à un raout professionnel. Sans compter les missions qui flirtent avec l'illégalité... Pas de sexe en revanche, de ce côté-là: les voyeurs en seront pour leurs frais!

Ces relations aliénées par l'argent font un contraste avec une quête plus personnelle menée par Csabika: elle sait que son frère est dans la Grande Ville, et ne désespère pas de le trouver. Ce qui pourrait être un rapprochement entre deux êtres proches mais qui ne se connaissent pas en raison des vicissitudes familiales s'avère finalement dramatique, mortifiant aussi.

"Femme de seconde main" est un roman qui, à partir d'un point de départ plutôt positif, s'assombrit progressivement en installant le contexte d'une société outrancièrement marchande. Pas question de pesanteur, toutefois: tout en menant une réflexion par l'exemple de ce qui peut s'acheter ou pas, l'auteure maintient tout au long de son récit une poésie pleine de fantaisie qui confère à ce roman une indéniable légèreté, presque souriante par moments, et volontiers audacieuse dès lors qu'il s'agit de trouver l'image qui sonne juste, pour dessiner ses personnages ou les décors de la Grande Ville. 

Uršul'a Kovalyk, Femme de seconde main, Paris, Intervalles, 2017. Traduit du slovaque par Nicolas Guy et Peter Žila.
Défi Rentrée littéraire.
Le site de l'éditeur.

dimanche 24 septembre 2017

Dimanche poétique 320: Maryse Gévaudan

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Maggie, Violette.

Toupie

Las!
Mon pas
Inégal
Par un fatal
Ensorcellement
Inexorablement
Tourne et tourne sur lui-même
épuisant ma quête suprême
Au galop d’une errance sans fin
éperdument menée aux noirs confins
Des lueurs de ce monde et de ma raison
Abolie au néant du mourant horizon
Où je tournoie dans le sidéral silence
Parmi les ombres des espoirs morts
Desséchés par les mauvais sorts
Qui m’enchaînent à leur suite
Dans l’éternelle fuite
Damnée loin de toi
Terrible loi
Où se meurt
Mon cœur.
Ah!

Maryse Gévaudan (1950-). Source: Poésie.webnet.fr.

vendredi 22 septembre 2017

Valais, as-tu du cœur?

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Manuela Gay-Crosier – Quelque part en Valais, la montagne, les forêts et les rivières composent, pour l'oeil du promeneur ou de l'observateur, un cœur. C'est près de celui-ci que se déroule toute l'intrigue de "Mon cœur dans la montagne", le dernier roman de l'écrivaine Manuela Gay-Crosier. Un ouvrage qui se situe au carrefour du roman historique et de la romance, et s'inscrit dans les publications de la rentrée littéraire 2017 des éditions Plaisir de lire, que je remercie pour l'envoi d'un exemplaire.


Un arrière-plan documenté
Qu'il soit permis de relever, en préambule, le travail de recherche historique de l'auteure, dûment documenté en fin de roman. L'auteure parvient ainsi à rendre de manière plutôt crédible les travaux et les jours tels qu'ils se présentaient en Valais au dix-neuvième siècle, sans compter les débats politiques entre conservateurs et radicaux, sur fond de Sonderbund puis de naissance de l'Etat moderne suisse. Et puis, il y a l'essor du tourisme, qui modifie peu à peu la vie dans les montagnes valaisannes, amenant son lot de personnages. Enfin, l'auteure rappelle que le Valais est une terre d'où l'on part, par exemple vers l'Argentine, mais aussi où l'on s'installe, au travers du Tyrolien Henri, qui a fui son Autriche natale.

Cette vie villageoise est certes agreste, alpestre même, rude en tout cas, et il arrive que des chasseurs l'animent - même en plein mois de mai. Elle n'est pas si différente de ce que l'on vit aujourd'hui, en somme, au village ou ailleurs: il y a des jalousies, des factions rivales, des ambitions individuelles, des gens qui souffrent, d'autres qui sortent du lot. Tout cela se passe entre Finhaut et Salvan, dans les montagnes. Et le côté actuel, lui, est illustré par la vie quotidienne d'un office du tourisme où œuvre Virginie – qui se souvient, soit dit en passant, du drame de l'Ordre du temple solaire, survenu en 1994 à Salvan, quelques jours après Morin Heights (Canada). Mais il n'en sera guère question...

Des personnages forts
"Mon cœur dans la montagne" est porté par une poignée de personnages forts, que la romancière dessine avec clarté. On passera sur le mauvais rôle généralement accordé aux hommes qui peuplent ce roman, les femmes étant presque trop facilement présentées comme des victimes. Il est plus intéressant d'en exposer le fonctionnement...

... et si le lecteur doit s'attacher à quelqu'un, c'est bien à la personne de Mathilde, mutique depuis son enfance, à la suite d'une série de deuils traumatisants: un père qu'elle voit assassiné par celui qui deviendra le mari de sa mère, et le fils de l'assassin qui deviendra son mari sans qu'il y ait de véritable consentement. En convoquant les lourds secrets de famille, l'écrivaine s'inscrit dans un thème classique, observé à travers une fillette qui n'a pas encore les épaules assez solides pour les porter.

Lui fait écho Virginie, qui a connu elle aussi son lot d'expériences pénibles (en un siècle certes plus facile à vivre) et se retrouve à monter une exposition avec Andrew Milton, descendant de l'artiste Edward Milton. "Il était en retard": telle est la première phrase qui caractérise la relation entre Virginie et Andrew. Critique initiale, elle suggère au lecteur attentif que l'issue de la relation entre Virginie et Andrew, pourtant relatée sur le ton passionné de la romance, ne peut que mal finir.

Enfin, le lecteur reste stupéfait face aux personnages de Raymond et Maurice, le fils et le père, et à leur dualité: du côté public, ce sont des hommes à qui tout réussit, alors que du côté privé, ce sont des personnalités qui n'inspirent que le mépris. Et en la matière, l'auteure n'hésite pas à appuyer le trait, un peu trop fort peut-être.

Les ficelles du romantisme
Edward Milton, avons-nous indiqué... Tourisme, avons-nous mentionné... On l'a compris, "Mon cœur dans la montagne" fait sa place à l'irruption de la modernité et du romantisme dans les Alpes valaisannes. On trouvera ainsi un hôtelier prénommé César, ce qui peut faire penser à l'hôtelier mondialement connu César Ritz, valaisan également. Edward Milton, artiste-peintre, touriste anglais parce qu'il le faut bien, en constitue le visage créatif et sentimental.

Edward Milton s'inscrit idéalement dans la dynamique moderne du dix-neuvième siècle, qui rejette progressivement les grandes machines mythologiques pour aller peindre à l'extérieur (voir à ce sujet "Des opéras de lumière", roman de Jean-Noël Blanc, mettant en scène le peintre François-Auguste Ravier et le photographe Félix Thiollier). Ses portraits, clé de ce roman, s'avèrent donc surprenants! D'une point de vue plus personnel, Milton aspire à un mariage d'amour sincère, et non à la résignation à un arrangement conjugal pragmatique. Fuyant son mariage, il fait écho à l'ex-compagnon de la contemporaine Virginie, Cédric, parti sans laisser d'adresse à la veille des noces.

Et puis, de manière plus convenue, le romantisme s'exprime au travers des amours interdites, malsaines en somme puisqu'adultérines, de Mathilde et d'Edward, malgré les obstacles.

La sobriété d'un style
Le lecteur pourra être surpris par le caractère particulièrement sobre, pour ne pas dire plat, du style de "Mon cœur dans la montagne", le titre lui-même n'étant pas des plus intrigants. Clairement, on n'est pas dans une écriture qui émerveille par sa seule forme: cette dernière se fait au contraire discrète pour donner toute sa place au développement de l'intrigue et à la mise en place des enjeux.

Pour le lecteur, il en résulte un roman joliment écrit, de manière fluide, capable de captiver grâce à une intrigue qui traverse les décennies – quitte à sonner parfois d'une manière presque trop actuelle: on se demande parfois si certaines péripéties se seraient vraiment passées ainsi au dix-neuvième siècle. "Mon cœur dans la montagne" suggère enfin, de façon quand même un peu attendue, qu'il y a peut-être autre chose, entre Virginie la stagiaire et Andrew l'héritier, qu'un amour passionné mais superficiel et essentiellement fait de sexe. Un air de famille, peut-être?

Manuela Gay-Crosier, Mon cœur dans la montagne, Lausanne, Plaisir de lire, 2017. Photo de couverture de Jacky Gay-Crosier, parfaitement parlante: trouvez le cœur!




jeudi 21 septembre 2017

Larmes et incertitudes derrière la belle façade familiale

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Marie Jousse – Les larmes ponctuent les péripéties du premier roman de Marie Jousse. Elles donnent à ce petit livre leur surnom, plein de poésie: "Un acrobate au bord de l'oeil". Et au fil des pages, c'est une famille que l'on découvre, avec ses vicissitudes masquées par une façade bien lisse. Tout commence par un aveu: alors qu'elle a 31 ans et qu'elle est en train de donner la vie, le père de Claire, la narratrice, lui confirme qu'elle est bien sa fille. Dès lors, se développe, sous la plume de la romancière, toute la généalogie d'un doute.


Ce doute, l'auteure a l'habileté de lui donner plusieurs causes, donnant constamment à Claire l'impression qu'elle n'est pas à sa place. Il y a d'abord la différence physique entre la narratrice et ses soeurs, qui ouvre la porte à une hésitation personnelle quant à sa filiation, encore renforcée par un jeu cruel entre les parents, suggérant entre eux que la narratrice, Claire (celle qui n'a exceptionnellement pas de diminutif, alors que ses deux soeurs en ont un), est née d'amours adultères. Une impression renforcée encore par le caractère volage du père, un notaire de province qui voit passer beaucoup de monde. Enfin, et sans oublier les remarques des tiers, il y a ce jeu enfantin courant, consistant à imaginer que nos parents ne sont pas vraiment nos parents.

Le deuil vient ponctuer "Un acrobate au bord de l'oeil", dans des manières atypiques qui font souffrir les personnages. Il y a d'abord le décès de Frédéric, en bas âge, qui éprouve durablement la mère, installe le rituel de la visite de sa tombe et suggère que dans la famille, il n'est pas possible de donner le jour à des garçons. Il y a aussi Pierre-Alain, Jean-Marie. Et toujours, il faut faire face.

La peinture de ces drames familiaux, que l'auteure aborde avec sensibilité même si certains éléments auraient pu être approfondis davantage, fait contraste avec l'image radieuse, quasi parfaite, que renvoie la famille de Claire. L'auteure excelle à dépeindre cette vitrine idéale: une mère très belle, un père qui a réussi, et des enfants qui doivent se coiffer et s'habiller pour être beaux à l'école. Cela, sans compter l'impératif de faire bonne figure malgré les drames et les douleurs qu'on veut cacher.

Le premier roman de Marie Jousse se décline en mode mineur, construisant un monde d'incertitudes dans lequel il n'est pas évident pour Claire de trouver sa place. Par éclats de vie, pourtant, et au fil de chapitres courts, "Un acrobate au bord de l'oeil" construit avec justesse le portrait d'une femme et d'une famille, sur deux ou trois générations.

Marie Jousse, Un acrobate au bord de l'oeil, Lectoure, Yakabooks, 2017.

Lu par La Diablotine.
Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi!
En partenariat avec SimPlement.Pro.
Défi Premier roman.

lundi 18 septembre 2017

De la Suisse à la Turquie, le ressenti avant toute chose

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Adrien Gygax – "Je ne voulais pas y aller, moi, mais ils m'ont convaincu". Telle est la première phrase du premier roman du Suisse Adrien Gygax, "Aux noces de nos petites vertu", paru dans le vaste sillage de la rentrée littéraire d'automne 2017 aux éditions du Cherche-Midi. Serait-ce à dire que l'auteur ne voulait pas devenir écrivain, mais que d'autres l'y ont poussé? Que nenni. Son roman raconte l'histoire d'une bande d'amis invitée à un mariage en Macédoine, vue à travers l'un des protagonistes.


Ambiances de noces... si l'auteur se montre attentif à ce qui se passe, celles-ci semblent cependant résonner en arrière-plan, comme une action qui sert de prétexte à la description de ressentis, de sensations que l'auteur observe et fait vibrer, éventuellement en les amplifiant au moyen de solides doses d'alcool: le style suit, s'exacerbe. Et le paradis artificiel de l'alcool (et plus loin, celui de l'opium) fait écho à celui de l'amour.

Pas celui des mariés, bien sûr. En cours de mariage, deux des trois amis rencontrent Gaïa, une jeune femme aux faux airs de déesse païenne et maternelle, fiancée d'un tiers. Ils l'embarquent. Démarre alors un épisode sentimental sur les rives du Bosphore, affranchi de toute morale chrétienne, relaté dans un esprit d'innocente immoralité. On parle des choses de la vie, on se partage la fille. Certes, celle-ci paraît ordinaire par certains côtés, bien que libre, et le narrateur croit s'en lasser avant de faire ce qu'il croit devoir faire pour la garder en définitive; mais au fil de scènes d'approche troublantes, il est impossible de ne pas lui trouver un charme ensorceleur.

C'est que le narrateur a tout du jeune homme qui adopte la posture du célibataire endurci, certain qu'il ne pourra plus tomber amoureux, après un épisode de rupture un brin pénible. Ce sont souvent les plus bravaches qui s'éprennent le plus fortement! Il y a aussi un brin de fierté, pour ne pas dire d'orgueil, dans cette posture du gars qui se pense capable de traverser l'existence tout seul, peu désireux de danser, refusant les pièges de l'amour, aspirant à faire ses expériences sans s'engager, quitte à se faire avoir (scène dans un bar à champagne qu'il ne peut pas payer, belle arnaque!).

De la Macédoine à Istanbul, le voyage va faire mûrir notre personnage, au fil de retournements de situation et d'actions extrêmes. Il convient de noter enfin que l'auteur, qui a sans doute mis un peu de lui-même dans son personnage principal, sait trouver le ton juste, relâché juste ce qu'il faut, exalté au besoin, qui correspond aux élans et aux accrocs d'une certaine jeunesse.

Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, Paris, Le Cherche-Midi, 2017.

dimanche 17 septembre 2017

Dimanche poétique 319: Silvia Härri

Idée de Celsmoon.

J'ai franchi le seuil sans me retourner.

Entre les berges
dans le brouillard de l'entre-deux
je suis le trajet des objets
calfeutrés dans les bulles

entre chienne et louve
tout bas je prie
qu'aucun naufrage ne nous dérobe
le chemin de la maison.

Silvia Härri (1975- ), Mention fragile, Genève, Samizdat, 2013.

samedi 16 septembre 2017

Le capitalisme mis à la portée du lecteur

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The Stealth Group - "Le capitalisme à portée de main", c'est un livre, et même plus: c'est un beau livre. Il est signé par The Stealth Group, un nom qui masque, à l'américaine, celui de William Henne, artiste belge de bandes dessinées. Il y sera question de critique du capitalisme, bien sûr, et si le titre ne suffit pas à mettre le lecteur sur les rails, le dessin brut qui illustre la couverture s'en charge: comment ne pas voir ici l'image d'une main de prédateur?


Avant tout, il convient de relever la beauté de cet ouvrage, qui assume un côté trash tout en tendant vers le luxueux. C'est un livre costaud, fait en carton brut et solide. Cela fait contraste avec d'autres éléments qui s'avèrent flatteurs pour les sens, à l'instar de la toile rugueuse utilisée ou de ce papier épais et agréable au toucher, voire élégants si l'on pense à la tranchefile ou au marque-pages rouge. Tout au plus peut-on regretter quelques coquilles et fautes de français. "Le capitalisme à portée de main", en définitive, c'est avant tout un bel objet... à portée de main. 

"Lettre à un jeune homme (d'affaire)": ainsi sous-titré, cet ouvrage recèle 99 textes rédigés sous forme de chroniques journalistiques cinglantes à l'encontre du capitalisme. L'ordre des textes reflète un véritable souci pédagogique, partant des fondamentaux pour aller jusqu'aux subtilités; il y a aussi une volonté de démontrer que le capitalisme, c'est un état d'esprit empreint de cynisme. Le lecteur reconnaîtra ce que disent généralement les détracteurs du capitalisme à son encontre - tantôt des poncifs qu'on a déjà vus ailleurs, tantôt de saines vérités - énoncés d'une manière positive et sérieuse qui incite à la lecture au second degré. Il distinguera aussi certaines idées d'économistes et de penseurs divers, cités avec reconnaissance en fin de livre.

Plus encore que dans les textes, c'est dans les illustrations qui les accompagnent que réside la force de ce livre. En noir, blanc et rouge, elles sont pour le moins vigoureuses. L'humour y est noir pour donner un libre contrepoint à ce qu'on lit. Signées de l'auteur et pourtant fort diverses, ces images montrent de manière éclatante, sans prendre de gants, le caractère impitoyable que l'auteur prête au capitalisme; elles détournent certaines icônes du capitalisme (on croise entre autres Darth Vador) et suggèrent ce que le système peut avoir d'aliénant. 

Certes, les reproches faits au capitalisme sous la forme de bons conseils sont classiques, un brin primaires même de temps en temps, ce qui peut s'avérer énervant. N'en faisons rien, cependant: on les prendra plutôt comme le point de départ d'une réflexion sur les limites (mais aussi les atouts, pourquoi pas?) d'un système basé sur le profit, qui s'est imposé un peu partout dans le monde. A découvrir donc, pour la beauté du livre et des images aussi.

A noter enfin que d'autres titres sont annoncés sous l'étiquette "à portée de main" (un nom dûment marqué d'un (r), soit dit en passant, comme l'aurait fait n'importe quelle entreprise capitaliste désireuse de se protéger du piratage...): sexisme, démagogie, traite d'êtres humains, trafic d'organes, toute une série de thèmes de société devrait y passer. On voit déjà venir certains arguments... Affaire à suivre?

The Stealth Group, Le capitalisme à portée de main, Bruxelles/Vevey, La Cinquième Couche et Hélice Hélas, 2017.



Le site des éditions La Cinquième Couche, le site des éditions Hélice Hélas


mardi 12 septembre 2017

Micaela Feldman, une femme de tête en Espagne: le point de vue romanesque d'Elsa Osorio

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Le site de l'auteure, celui de l'éditeur.

Un destin d'exception. Celui de Micaela Feldman (1902-1992), dite "La Capitana" ou "Mika Etchebéhère" (du nom de son mari), femme engagée au front, personnalité importante et méconnue de la guerre d'Espagne. Tel est le sujet de "La Capitana", roman historique et biogra:phique écrit par l'auteure argentine Elsa Osorio - une compatriote de Mika, qui a consacré toute son existence à sa vision d'un monde plus juste, s'engageant tour à tour en Allemagne, en Espagne, en France. Et au-delà de l'engagement politique de cette femme, c'est le portrait d'une personne charismatique et fidèle à elle-même que la romancière dessine.

Elsa Osorio l'indique en postface: ce roman est né d'une gestation qui a duré plusieurs années, traversée par les doutes, les regrets, les mises à l'écart et les sursauts de motivation nés de rencontres. Il fallait que ce livre vînt, et le résultat s'avère flamboyant: le lecteur se trouve en présence d'un texte épatant qui met en scène une femme de tête, à la fois généreuse et de grande autorité.

Le début du roman a l'image des pièces d'un puzzle, montrant Mika dans diverses situations clés de sa vie. Et peu à peu, ces éléments trouvent leur lien entre eux. Côté histoire, naturellement, c'est surtout la guerre d'Espagne qui est mise en avant, celle de la fin des années 1930. La romancière montre avec une clarté certaine les rivalités entre factions, y compris du côté républicain: entre staliniens, socialistes, anarchistes et le fameux POUM, l'entente n'est jamais évidente. Ce qui profitera au camp adverse, franquiste, avec la suite que l'on sait. Rien de lourdement technique cependant, dans la narration: beaucoup de choses passent à travers les ressentis des personnages, par exemple celui de la poumiste Mika, qui peine à accepter qu'on la considère, avec sa faction, comme une traîtresse.

C'est avec la même précision que l'écrivaine met en scène les années de montée du nazisme, vécues en Allemagne par Mika - et vues, là aussi, du côté des factions socialistes. On trouvera même un personnage juif qui souhaite donner sa chance à Hitler... alors que le destin de Mika va la porter vers l'Argentine, en lieu sûr: elle est juive elle aussi. Cela, avant de vivre à Paris, où elle découvre que porter des gants, c'est mieux pour desceller les pavés en mai 68 - et où, plus tard, elle aura son point de vue bien arrêté, toujours libre et en décalage avec ses compatriotes expatriés, sur la guerre des Malouines.

La grande histoire est donc bien présente, montrant certains échecs des gauches dans le contexte de l'avant-guerre européenne – et l'auteure la recrée avec une finesse certaine, résultat de recherches et d'entretiens. Mais il y a plus captivant encore dans "La Capitana", et c'est l'attention de tous les instants portée à l'humain, y compris aux sentiments. En premier lieu, Mika Etchebéhère est présentée comme une personne dotée d'une empathie jamais prise en défaut. Elle est vue comme capable d'une certaine souplesse qui n'interdit pas, au contraire, un sens inné de ce que l'on appelle aujourd'hui le leadership. Le fait qu'elle soit femme et officier est interrogé aussi, à travers le regard de ceux qui l'entourent: il y a ceux qui voient en elle une femme, et se montrent sensibles à sa personnalité, et ceux qui la considèrent comme un chef, peu importe son genre. Des sensations exacerbées par le contexte particulier, paroxystique, de la guerre civile.

Humanité également dans la vie privée et les drames intimes de Mika, à travers entre autres sa position ambivalente vis-à-vis de la maternité (peu compatible avec la vie qu'elle mène, mais un retard dans ses règles suffit à l'ébranler dans cette certitude), mais aussi de l'attention qu'elle porte à son compagnon, tout aussi investi qu'elle dans les luttes sociales de son temps (à travers des articles, un journal même), mais souffrant de tuberculose.

Dans "La Capitana", la richesse de l'humain répond à la richesse de l'histoire, dans un regard qui, s'il est bien celui de Micaela Feldman, autorise également des coups d'œil extérieurs, émanant cependant de son camp, celui des républicains - on pense à la figure de la jeune Emma. Fresque romanesque généreuse, cet opus d'Elsa Osorio met en lumière une personnalité engagée qui, méconnue, a joué un rôle clé de leader dans plus d'une bataille, que ce soit sur le champ de la guerre ou sur le terrain des idées.

Elsa Osorio, La Capitana, Paris, Métailié, 2012, traduction de François Gaudry.

lundi 11 septembre 2017

Quand Lucie Brasseur jongle avec les genres et formes littéraires

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Le site de l'écrivaine, celui de l'éditeur.
En partenariat avec SimPlement.pro.

Prostituée la nuit, écrivaine de contes pour enfants le jour: Maryline Amets, le personnage principal de "Il était une fois la Fée-Chabada", cumule les contrastes. Cela permet à la romancière Lucie Brasseur, qui signe là son troisième roman, de tisser un ouvrage où les intrigues s'entremêlent avec maîtrise: tantôt le lecteur est dans le conte, tantôt dans une ambiance de thriller - sans oublier un brin de romance. Et c'est une excellente chose!

L'écrivaine ne recule pas devant le sordide lorsqu'il faut dépeindre le monde où évolue Maryline, celui de la prostitution, puis de la prison - même si ce dernier lieu paraît, en tout cas dans un premier temps, un peu trop amène, avec sa camaraderie entre détenues qui se rendent service. L'emprisonnement semble d'ailleurs longtemps absurde, distillant quelque chose de kafkaïen dans le roman... L'atmosphère de la chambre d'hôtel miteuse louée à l'heure où exerce Maryline, en revanche, est bien rendue. En une scène d'exposition, elle permet de présenter le personnage d'Oscar, un garçon roux aux lunettes épaisses, qui va jouer un rôle important.

Face à cet univers réaliste, la romancière donne la plume à Maryline pour lui faire citer des passages des contes qu'elle écrit pour les enfants et publie sur un blog, envers et contre tout, y compris depuis la prison. Il y sera question de géants, sortes de divinités qui décident de la destinée de l'univers tous les mille ans lors de joutes qui tiennent à la fois du jeu de l'oie et du quiz télévisé, avec des jeux de clés qui ne sont pas sans rappeler Fort Boyard.

L'écriture est ainsi présentée comme un moyen d'évasion pour Maryline, dans tous les sens du terme. Les textes sortent de la prison pour paraître sur un blog, suggérant que si le corps de Maryline est prisonnier (et il l'est aussi, d'une certaine manière, lorsqu'elle se prostitue), sacrifié, son âme est toujours vivace et préservée, capable de s'extraire de toute contingence humaine pour s'exprimer. Et en amont, source d'inspiration, le rêve est un thème clé de "Il était une fois la Fée-Chabada": c'est un autre facteur d'évasion important. Enfin, impossible de ne pas relever quelques traits ésotériques, tels que le pseudonyme de Maryline (Iémanja, du nom d'une divinité africaine et afro-américaine, volontiers associée à la Sainte Vierge...) ou l'apparition de cartes de tarot, réelles ou réinventées, porteuses de sens.

Tant de mondes en 258 pages, c'est aussi la nécessité de jongler avec les styles, les voix qui rythment le récit. Celles-ci sont finement nuancées: épisodes marqués par l'inventivité, lettres (parfois un peu trop "écrites", trop soignées, pour le coup), rencontres avec un avocat décrit comme gris et falot (il s'appelle Grison, tout un programme!), tout a sa personnalité. Et puisqu'on parle de personnalité, il convient de relever aussi que les personnages sont solidement construits, et savent surprendre au gré de quelques retournements de situation.

"Il était une fois la Fée-Chabada" s'ouvre sur un prélude en contrastes tranchés, qui est un programme: le propos de ce roman va toucher au sordide comme au sublime. Servi par une écriture aisée, portée par une musique de jazz omniprésente (ce que suggère le titre, déjà), ce livre s'avère savoureux: on apprécie la manière dont l'auteure joue avec les codes et fait dialoguer avec succès des genres et formes d'écriture que rien ne prédispose à se rapprocher.

Lucie Brasseur, Il était une fois la Fée-Chabada, Lectoure, Yakabooks, 2016.

dimanche 10 septembre 2017

Dimanche poétique 318: François Pétrarque

Idée de Celsmoon.

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Vagant oiseau qui vas chantant
Oui plutôt pleures le temps passé,
Quand tu vois la ténébreuse et l'hiver s'approcher
Dans le déclin du jour et de l'allègre été,

Si tu savais autant que les tourments
Qui t'étouffent la peine qui m'angoisse,
Tu viendrais au giron de cet inconsolé
Soutenir avec lui vos douloureuses plaintes.

Je doute si nous aurions même part
Car celle dont tu pleures, il se peut qu'elle vive,
Alors qu'à moi la mort et le ciel m'ont tout pris.

Mais l'heure et la saison chagrines
Et le ressouvenir des ans doux et amers
A parler avec toi en compassion m'inclinent.

François Pétrarque (1304-1374), La vertu et la grâce, Paris, La Différence/Orphée, 1990. Traduction de l'italien par André Ughetto et Christian Guilleau.

vendredi 8 septembre 2017

Alice Feiring, la Géorgie et son vin nu qu'on aime

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"La Géorgie, c'est loin?" Telle est en substance la question que les lecteurs peuvent se poser en ouvrant "Skin Contact - voyage aux origines du vin nu", le tout dernier livre de la journaliste Alice Feiring. Au fil des années, cette Américaine s'est faite le héraut des vins naturels, exempts de tout additif délétère. Les lecteurs de ce blog se souviennent de "La Bataille du vin et de l'amour"; avec son nouveau livre, l'écrivaine emmène ses lecteurs du côté de la Géorgie. Mais pas autour d'Atlanta, qu'on soit rassuré: la Géorgie, ex-république soviétique désormais indépendante, est un paradis pour celles et ceux qui aiment les vins d'exception et la bonne chère.

Alice Feiring utilise dans "Skin Contact" une recette familière et magnétique: elle n'a pas son pareil pour mêler expériences personnelles, considérations techniques et relations de rencontres. Résultat: comme toujours, "Skin Contact" a le ton captivant d'un reportage réussi, dopé par le ton quasi messianique d'une auteure convaincue que hors du vin naturel, respectueux de techniques de vinifications locales incarnées ici par les vins vinifiés avec la peau du raisin dans des "qvevri", il n'y a pas de salut.

"Qvevri"? Il n'est pas superflu de s'arrêter un instant sur ce mot, qui traverse tout le dernier livre d'Alice Feiring. Il s'agit en effet d'un contenant de terre cuite où l'on met le vin afin qu'il mûrisse et se conserve - impeccablement, soit dit en passant, au moins aussi bien que dans des fûts de chêne. À tel point que des viticulteurs français tels que Thierry Puzelat, auteur de l'introduction, se sont intéressés à ce mode d'élevage du vin exclusivement géorgien! Cela dit, en Géorgie même, et l'auteure démontre cela d'une manière obsédante, ce qvevri est essentiel et, au-delà de sa fonction utilitaire, il symbolise ce que le vin peut avoir de mystique, d'essentiel. On lui prête même des pouvoirs difficiles à expliquer, presque scientifiques ou presque magiques...

"Skin Contact" concentre les reflets de plusieurs voyages en Géorgie, où se développent les amitiés. Au fil des ans, l'auteure dégage l'état d'esprit et les enjeux de la viticulture en Géorgie, pays considéré comme le berceau du vin: compétences perdues qu'on cherche à retrouver, vocations bridées et soudain retrouvées à la chute du communisme. L'auteure relève que les vignerons les plus viscéralement attachés à la tradition viticole géorgienne se recrutent parmi ceux qui ont connu les vicissitudes du régime communiste, alors que les plus jeunes pourraient être tentés par une pratique plus standard, facile et peu profilée, de la culture du vin. Ce que l'auteure considère pratiquement comme un sacrilège, puisqu'elle relève à plus d'une reprise que plus de 500 cépages indigènes prospèrent en Géorgie, connus (saperavi, mukuzani), oubliés, voire qu'on croyait définitivement perdus. Il est aussi question d'histoire, enfin, à travers ce Géorgien célèbre nommé Staline, et qui se faisait livrer 100 bouteilles de vin par mois pour sa consommation personnelle...

Sur le ton d'un reportage, l'auteure fait aussi part de ce qu'elle vit au contact des gens, un vécu qui tourne toujours autour de la bonne table, considérée comme un élément culturel majeur de la Géorgie. Le lecteur découvrira ainsi ce qu'est un supra, avec tous ses rituels (toasts flamboyants, plats servis jusqu'à ce qu'on ne voie plus la table puisqu'on ne dessert jamais) et acteurs; il découvrira aussi tout ce que signifie l'hospitalité géorgienne. Il aura aussi un avant-goût de cet en-cas géorgien parfaitement addictif nommé khatchapouri: un peu de pâte, un peu de fromage, et hop, on est pris! Et puisqu'il est question de bonne chère et de repas copieux jusqu'à l'extase, il faut relever que "Skin Contact" recèle plus d'une recette de cuisine ou de bonne femme typiquement géorgienne, que l'auteure invite à essayer chez soi.

Du vécu, beaucoup de science et pas moins de convictions passionnées: telle est la recette des romans d'Alice Feiring, qui se situent à la croisée des chemins entre reportage, récit de vie voyageuse et textes à messages. Le lecteur se laisse emporter dans un monde lointain qui ne laisse jamais de le surprendre, et si l'auteure avoue parfois un trop-plein par rapport à un pays extrêmement généreux, elle ne manque jamais de faire part aussi de son émerveillement face à une culture culinaire et viticole saine et préservée, qui mériterait, en raison de ses usages et méthodes typiques, une protection particulière.

Alice Feiring, Skin Contact, Paris, Nouriturfu, 2017. Préface de Thierry Puzelat, traduction de Sophie Brissaud, préface de Thierry Puzelat.

Mes lecteurs parisiens, d'un jour ou de toujours, goûteront avec délices et à prix raisonnables quelques recettes de la cuisine géorgienne au restaurant Pirosmani, 6 rue Boutebrie, 75005 Paris.

mercredi 6 septembre 2017

"Fordlandia": quand Jean-Claude Derey explore la face cachée de Henry Ford

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Avec l'écrivain Jean-Claude Derey, le lecteur a affaire à un écrivain aux recettes éprouvées: un peu d'histoire, de l'exotisme, et surtout la dramatisation extrême des heurs et malheurs de notre temps, le tout idéalement cristallisé. On se souvient par exemple du solide "Les Anges Cannibales", qui mettait en scène les enfants soldats de Sierra Leone. Le dernier roman de cet auteur, "Fordlandia", relate quant à lui la geste d'une cité au destin tragique, édifiée au coeur de l'Amazonie pour extraire du caoutchouc. Cette cité, justement nommée Fordlandia, sera le péché d'hybris d'un Henry Ford dont l'auteur s'attache à mettre en évidence les zones d'ombre.

Côté historique, Henry Ford est donc au coeur de ce roman. On le cite régulièrement dans le secteur du management (alors qu'il est un peu ringard, même dans ce domaine...), ce qui fait facilement oublier ses mauvais côtés: il s'agit d'un antisémite rabique, admiré même d'Adolf Hitler, auteur du "Juif International", recueil d'articles vigoureusement hostiles publiés dans un journal dont il a le contrôle: le "Dearborn Independent". L'auteur met aussi en évidence, de façon forte, les erreurs de management qui ont conduit à l'échec du projet pourtant exaltant de Fordlandia: refus d'écouter les spécialistes, contrôle du personnel jusque dans sa vie privée, violence de l'encadrement. C'est peu de dire que le créateur de la Ford T apparaît comme une figure antipathique dans "Fordlandia"!

Le lecteur va cependant suivre deux personnages plus humains, fictifs, avec ce qu'ils peuvent avoir d'attachant ou de détestable. D'un côté, il y a le Juif (vraiment?) Luther Ford, rédacteur en chef du "Dearborn Indépendant", et de l'autre, Irou, membre de la tribu des Yanomami, confronté à la civilisation. Le choc est inévitable! L'auteur excelle à décrire, dans le détail, la manière de réagir de deux cultures qui se rencontrent au coeur de la forêt vierge, avec leurs préjugés et leurs forces. Les sentiments mis en scène parachèvent la force dramatique du roman. On admettra qu'il y a une part de white guilt dans la description que l'auteur fait de l'homme occidental blanc, forcément coupable, désireux de mettre en coupe réglée la plus grande forêt du monde, vue comme hostile pour qui ne la connaît pas; mais pour tempérer un tel reproche, il montre aussi que des têtes brûlées, avides de casser du Blanc, existent aussi du côté des Yanomami - cela, à travers le personnage du frère d'Irou.

Les faits relatés sont globalement fidèles à l'Histoire: oui, Henry Ford, acteur clé de l'essor de l'industrie automobile, a voulu construire une ville en plein coeur de l'Amazonie afin d'exploiter le caoutchouc lui-même plutôt que d'être soumis aux aléas de la production anglaise, jugée trop chère. Sans doute même que les seconds rôles qu'il met en scène, ces chefs sans scrupules, auraient pu exister. Le roman naît des interactions des personnages, motivés également par les sentiments amoureux, et par la place laissée à la magie, élément essentiel de la culture des Yanomami (matérialisée par la présence récurrente d'un jaguar immortel et énigmatique), dont l'auteur retrace du reste assez fidèlement le mode de vie, quitte à s'offrir la liberté de leur donner parfois une manière de voir le monde un brin française, ou à tout le moins occidentale.

Cela nous amène aux quelques approximations d'un roman par ailleurs solide: on peut s'étonner par exemple, à l'instar d'un lecteur commentant sur Amazon, qu'un Juif irlandais soit appelé Luther; dans un autre domaine, l'auteur cite "Le Petit Prince" d'Antoine de Saint-Exupéry comme si tel personnage, vivant dans les années 1928, le connaissait (p. 238), alors que ce roman n'a paru qu'en 1943. Mais le noyau dur du roman est rigoureusement réel, et l'auteur revendique sa part d'imagination: "L'imagination accomplit le reste: perchée sur une branche, elle lisse ses ailes pour survoler la forêt sauvage et le rêve mégalomaniaque d'Henry Ford qui préconisait déjà la solution finale, l'extermination de tous les Juifs." Une seule phrase, citée en prélude, qui est tout un programme: celui de "Fordlandia", l'exaltante plantation de caoutchouc qui a failli exister, et dont l'auteur retrace la tragique destinée en des mots forts, sans omettre le pénible destin de ceux qui y ont trimé.

Jean-Claude Derey, Fordlandia, Paris, Rivages, 2016.

lundi 4 septembre 2017

Francis Bonca: un livre à la recherche du père

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L'écrivain suisse Francis Bonca, alias Pierre von Gunten, est également musicien et peintre, sous des pseudonymes divers. Son dernier roman, "Je m'appelle Jennylyn", s'inscrit dans le programme de la rentrée littéraire des éditions Plaisir de lire, que je remercie pour l'envoi d'un exemplaire. Jennylyn, c'est un chalet. C'est aussi le prénom d'une fille qui, majeure, se met à la recherche de son père, pour ainsi dire un parfait inconnu.

Disons-le d'emblée: la quête mise en scène dans "Je m'appelle Jennylyn" ne connaîtra pas d'autre obstacle que ceux indissociables d'une telle recherche: géographie, voyages prenants, masques et faux semblants. De son côté, Jennylyn, jeune femme douée pour les arts (elle a étudié la danse classique avant de se consacrer à la littérature), profite du soutien plus ou moins marqué de ses proches et de ses amis. Très vite, on comprend donc que tout va bien se passer. Et on en est heureux, d'autant plus que Jennylyn, avec ses doutes et sa détermination, est attachante.

L'intérêt de ce roman réside donc ailleurs. Il se trouve avant tout dans la belle galerie de portraits de personnages que l'auteur met en place. On pense naturellement à Julie, la Parisienne gouailleuse et passionnée par la quête de Jennylyn - qui permet d'ailleurs à l'auteur de dessiner une autre forme de relation entre un père et sa fille: alors que Jennylyn cherche son père, Julie ne veut plus le voir. Il y a aussi quelques figures masculines, soutiens, peut-être annonciateurs du père: un jeune homme aux talents de médium, un vieil homme encourageant, un beau-père qui offre un appui financier parce qu'il considère que la quête de Jennylyn est juste, et des informateurs qui amènent leur contribution. Cela, sans oublier cet homme qui boit et n'ose pas aborder correctement une femme... Ainsi émerge une image foncièrement bienveillante de l'être humain en général, au féminin ou au masculin (un peu plus souvent), loin de toute culpabilisation.

Autre aspect important: au fil des pages de "Je m'appelle Jennylyn", on voit le personnage principal mûrir, grandir au gré d'une quête qui va l'obliger à s'affirmer et à se définir, jusqu'à devenir plus complète en retrouvant ses racines. A cette aune, il est permis de considérer que sa rupture d'avec Jan, son amour de jeunesse, fait également figure d'adieu adressé à une partie de sa vie. Et que les promenades de Jennylyn à travers Genève constituent une volonté de mieux connaître le lieu où elle passe sa vie.

L'intérêt bienveillant envers l'humanité témoigné par "Je m'appelle Jennylyn" fait oublier une petite hésitation en début de roman (le père de Jennylyn est-il russe ou ukrainien?), et des décors ébauchés avec justesse, mais qu'on aurait aimés parfois plus appuyés, surtout lorsqu'il est question de lieux lointains comme Odessa. Cela dit, il est juste aussi de rappeler que la ville de Genève est observée d'un oeil affûté, auquel vient s'ajouter le regard extérieur du personnage de Julie la Parisienne: c'est aussi l'un des indéniables points forts de ce roman. Le lecteur se souviendra enfin d'une écriture travaillée en simplicité, qui s'autorise quelques variations formelles pour donner un supplément de rythme au roman: lettres, pages de journal, messages échangés entre les personnages. Tout cela pour faire de "Je m'appelle Jennylyn" un roman écrit en un agréable mode majeur.

Francis Bonca, Je m'appelle Jennylyn, Lausanne, Plaisir de lire, 2017.

dimanche 3 septembre 2017

Dimanche poétique 317: Mélanie Waldor



Dors à mes pieds!...


Dors à mes pieds !... Rêve d'amour
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.

Sous mes baisers clos tes yeux noirs,
Tes yeux où brillent tant de flammes,
Qu'on les croirait les deux miroirs
Où se reflètent nos deux âmes.
Dors à mes pieds !... Rêve d'amour ;
Je suis jalouse de tes rêves,
Comme du temps que tu m'enlèves
Avec le monde chaque jour...
Je suis jalouse de tes rêves !...

Le soleil glisse à l'horizon.
Pas un souffle, pas un nuage...
Un rayon d'or, sur le gazon,
Reste comme un heureux présage !
Nos riches tapis ne sont pas
Aussi doux que ce lit de mousse
Où, folâtre, ta main repousse
Le brin d'herbe effleurant mon bras.
Dors sur l'herbe, les fleurs, la mousse...

Dors à mes pieds !... Rêve d'amour :
Mon souffle, comme une caresse,
Glissera sur le pur contour
De ce beau front qu'avec paresse
Tu reposes sur mes genoux.
Dors à mes pieds, tout fait silence,
Hors la branche qui se balance,
Souple et frêle, au-dessus de nous ;
Dors à mes pieds, tout fait silence.



Mélanie Waldor (1796-1871). Source: Poésie.Webnet.