dimanche 8 mars 2026

Dimanche poétique 733: Jules Laforgue

Complainte de la bonne défunte

Elle fuyait par l'avenue,
Je la suivais illuminé,
Ses yeux disaient : " J'ai deviné
Hélas! que tu m'as reconnue ! "

Je la suivis illuminé !
Yeux désolés, bouche ingénue,
Pourquoi l'avais-je reconnue,
Elle, loyal rêve mort-né ?

Yeux trop mûrs, mais bouche ingénue ;
Oeillet blanc, d'azur trop veiné ;
Oh ! oui, rien qu'un rêve mort-né,
Car, défunte elle est devenue.

Gis, oeillet, d'azur trop veiné,
La vie humaine continue
Sans toi, défunte devenue.
- Oh ! je rentrerai sans dîner !

Vrai, je ne l'ai jamais connue.

Jules Laforgue (1860-1887). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 6 mars 2026

"Nigra sum sed formosa": regards d'écrivains et de lettrés sur Saint-Étienne

Gérard-Michel Thermeau – Au fil de son histoire, la ville de Saint-Étienne n'a pas manqué d'attirer l'attention de quelques personnes, écrivains ou autres lettrés. Dans "Saint-Étienne, regards d'écrivains!", l'historien Gérard-Michel Thermeau a réuni une poignée de ces témoignages, concentrés entre la fin du dix-huitième siècle et le début du vingtième siècle. Ville noire, a-t-on pu dire? Oui, mais pour reprendre l'un de ces témoins de plume, lui-même citant la Bible: "Nigra sum sed formosa".

Les témoignages sont donc contrastés, il convient de le relever. Plutôt que de constituer une hagiographie, le but de Gérard-Michel Thermeau est bien, avec ce recueil, de collecter des textes représentatifs. Ainsi retrouve-t-on ce qui a pu plaire, ou pas, tout au long du dix-neuvième siècle: le noir des usines qui lâchent leurs fumées qui se déposent partout, le tempérament pratique et travailleur des habitants, qu'on a pu trouver peu gracieux, la saleté perçue par certains, l'ambiance particulière dégagée par des ateliers qui restent actifs même la nuit, qu'ils éclairent furtivement.

De Saint-Etienne, le choix des textes renvoie par ailleurs l'image d'une ville nouvelle, populeuse depuis les premières révolutions industrielles, et dépourvue de monuments très anciens: c'est bien durant la période couverte par "Saint-Étienne, regards d'écrivains!" que la ville se dote d'un tribunal et d'une mairie. Enfin, la comparaison avec des villes anglaises ou américaines telles que Birmingham ou Manchester est de mise. 

Qui sont les auteurs cités? Parmi les plus connus, ni Stendhal, ni Jules Janin, ne se montrent tendre avec la cité ligérienne. Jules Vallès est présent aussi dans ce recueil. On y trouve aussi des personnes qui, sans être écrivains au sens strict, ont laissé des témoignages de lettrés. On pense entre autres à Charles Furne, éditeur de Balzac, ou Flora Tristan, femme socialiste, mais pas au point de vouloir s'engager auprès d'ouvriers qu'elle "regarde de très haut", comme le dit le court texte de présentation. Enfin, le texte de l'avocat Jean-Louis Alléon Dulac donne le ton du recueil, entre ombres et lumières.

Il sera bien sûr question de passementerie, de mine, de forge, de quincaillerie et d'armurerie dans "Saint-Étienne, regards d'écrivains!". La lecture de ce petit livre est enrichie par des images qui rappellent les domaines industriels qui ont contribué à l'essor de Saint-Étienne: paysages avec usines et chemin de fer, scènes de labeur, gravures représentant la Place du Peuple ou la Grand'Église, avec une prédilection pour les fusains de Pierre Chapelon. 

Dans la dernière partie de ce livre, enfin, ce sont les artistes qui sont mis à l'honneur, avec de brefs commentaires. Des photos de l'auteur sont ainsi autant de regards sur les statues d'Étienne Montagny qui trônent devant l'hôtel de ville de Saint-Étienne – qu'on découvre avec son dôme, aujourd'hui disparu – ou, et c'est plus rare, sur les peintures, signées Albert Maignan, de la Chambre de Commerce.

"Saint-Étienne, regards d'écrivains!" invite son lectorat à se plonger dans les temps clés où Saint-Étienne, par son essor industriel, est devenu une ville. Cela, avec la diversité de regards plus ou moins affûtés et nuancés, collectés avec soin par un auteur qui a su dénicher des textes rares, voire restés à l'état de manuscrit, divulgués à un public qui saura les apprécier comme autant de témoins du temps jadis.

Gérard-Michel Thermeau, Saint-Étienne, regards d'écrivains!, Saint-Étienne, Histoire & patrimoine de Saint-Étienne, 2013.

Le site de Histoire & patrimoine de Saint-Étienne.


mardi 3 mars 2026

Une avalanche et des montagnes pour fonder une vie

Zaza Riachi Jabre – L'auteure de "Elle", Zaza Rachi Jabre, Libanaise chrétienne et cosmopolite, entre en littérature en se présentant: c'est un opus furtif d'esprit autobiographique qu'elle présente à son lectorat, sous les encouragements de l'autrice Barbara Polla. Avec ces deux personnes, nous voilà au croisement des arts et de la vie. Et côté vie, c'est bien de celle de Zaza Rachi Jabre, collectionneuse et amatrice d'œuvres d'art, qu'il s'agit. 

Chaque vie est particulière, oui, mais est-elle exceptionnelle? C'est la question qui se pose avant tout, lorsqu'il s'agit d'aborder "Elle": le vécu du personnage principal de ce récit compte certes ses obstacles et ses richesses, inhérents à chaque vie humaine, mais cela vaut-il un livre? L'autrice fait le pari de répondre par l'affirmative et réussit, en particulier par son style, à magnifier un parcours de vie marqué par ces hasards ("Snakes and Ladders", dernier chapitre) qui ont la force de construire une personne.

L'écriture, en effet, sait se révéler toute personnelle et adhérer à son sujet. On la sent âpre, en particulier, lorsqu'il s'agit de décrire la scène fondatrice qui ouvre le récit, celui d'une avalanche qui, par miracle, n'a pas emporté la jeune Zaza Riachi Zabre. La brièveté et la densité resteront de la partie: en quarante-cinq pages, l'autrice aura dit l'essentiel de sa vie, pourtant mise à distance par une écriture à la troisième personne qui fait que, par le jeu des mots, "Elle", c'est bien elle.

De cette "Elle", autrice revisitée par elle-même, le lecteur découvre au fil des pages le lien intime créé au fil des jours avec la montagne, qu'il s'agisse d'un lieu d'avalanches dangereuses, d'un espace de villégiature acquis par son père ou d'un emplacement protecteur au temps de la guerre au Liban. Le motif de la protection est du reste indissociable de la figure de son père, lui-même autobiographe, cruciale dans "Elle". On l'imagine protectrice et généreuse, par son action de chirurgien qui fera l'impossible pour sauver sa fille, mais aussi stricte, lorsqu'on lit les évocations de "Elle" à son sujet.

L'esthétique des montagnes et des visages vus fondent chez la narratrice ce qui deviendra un œil: une capacité à déceler les œuvres d'art qui vont lui parler. "Elle" dépasse ainsi l'activité de collectionneuse et de négociante en œuvres d'art en développant son propre goût. 

C'est court, c'est vrai, et il est permis de penser que le récit "Elle" en dit trop ou pas assez sur celle dont il est le sujet. Les rencontres mêmes, avec Pierre Soulages en particulier, apparaissent presque fugaces, plus que marquantes. L'écriture sonne cependant juste; dès lors, en refermant ce très bref opus (45 pages, avec deux illustrations), le lecteur ne peut que se demander, avide, s'il ne pourrait pas en (s)avoir davantage. Et pourquoi pas?

Zaza Riachi Jabre, Elle, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

lundi 2 mars 2026

Intrigues et beaux-arts en Italie fasciste

Michel Chevallier – "Les seize plaisirs", c'est une histoire de fascistes. Des vrais: nous sommes à Rome en 1936, alors que le régime du Duce triomphe et guerroie en Ethiopie, sûr de la victoire. Dans la capitale italienne, la vie continue et l'auteur, Michel Chevallier, entraîne son lectorat dans une intrigue policière organisée autour de la recherche d'un ensemble d'œuvres d'art licencieuses: "Les seize plaisirs", justement, ou "I Modi".

Dans ce dernier opus de l'écrivain genevois, c'est là que l'histoire rencontre la fiction: alors que le tirage original de cette série de seize gravures, signée de l'artiste Giulio Romano et datée de 1524, est disparue, condamnée par le pape Clément VII, l'auteur imagine qu'elle a atterri entre les mains du richissime comte Galeazzo Ciano, beau-fils de Benito Mussolini et dignitaire du régime. Pas de chance: ce précieux portefeuille de gravures lui est subtilisé. Deux jeunes policiers sont invités à mener l'enquête... et c'est eux que le lecteur suit.

Voilà une belle paire de lascars, ce commissaire Ascanio Gaetano et son acolyte l'inspecteur Cesare Accardi, qui raconte l'histoire de son point de vue. Leurs noms vont leur valoir quelques remarques; réciproquement, ils ne seront pas les derniers à manier les coups de pression, notamment auprès de Flavia et de Wanda, pour obtenir des informations. Juives? Qu'importe: le levier du chantage à leur encontre sera l'orientation sexuelle supposée des deux jeunes filles. Signe d'un temps de puritanisme malsain... et de la brutalité dont peuvent être capables certains humains, placés dans une situation où seul compte le rapport de force.

De manière plus typique, l'auteur utilise, surtout en début de roman, le motif du téléphone. Flavia et Wanda sont téléphonistes, soit; par ailleurs, tel dignitaire travaille derrière un bureau où trônent plusieurs appareils... qui fonctionnent. Il s'agit d'un clin d'œil à un objet symbole de statut social prospère ou élevé au temps du Duce, surtout s'il est blanc. En témoigne en particulier, par résonance, l'excellent film "Telefoni Bianchi" de Dino Risi (1976), qui relate "la carrière d'une femme de chambre" (son titre en français), et plus généralement le genre cinématographique du même nom, typique du cinéma italien de la période fasciste.

L'écriture, quant à elle, se révèle convaincante dans sa volonté d'immerger le lectorat dans une musique tout italienne. L'auteur n'hésite pas à glisser des phrases d'italien, voire de dialectes romain ou napolitain, dans la bouche de ses personnages. Il lui arrive parfois aussi de franciser des mots italiens ("camérière", par exemple) pour renforcer la couleur locale. 

Une couleur locale qui transparaît aussi dans le tempérament superstitieux que l'auteur prête à Cesare Accardi, et aux Romains en général, toujours à l'écoute d'une "tombola" traditionnelle qui confère aux chiffres, en particulier, un sens prédictif plus ou moins favorable. Enfin, l'écrivain dessine les contours de la manière qu'ont les Romains de pratiquer la religion catholique au temps du Duce, mâtinée de superstitions et respectueuse, en façade du moins, du bon vieux catéchisme. Quitte à l'acclimater quelque peu, à prendre des libertés et à tricher avec les "bonnes mœurs".

Sans condamnations flamboyantes ni complaisance malvenue, "Les seize plaisirs" décrit simplement le destin de deux policiers plus ou moins convaincus, exerçant leur métier en des temps difficiles. Pour ce faire, il s'attache à décrire le contexte historique de la manière la plus réaliste possible, sans juger, et avec un souci constant d'instaurer, pour le lecteur, une ambiance qui va le captiver et le pousser à tourner les pages, au fil de chapitres courts. "Les seize plaisirs" résonne avec "Rome est une femme" (réédité sous le titre "L'Inconnue de Rome"), premier roman de l'écrivain – une intrigue policière avec Cesare Accardi, déjà.

Michel Chevallier, Les seize plaisirs, Genève, Good Heidi Production, 2025.

Le site de Michel Chevallier, celui des éditions Good Heidi Production.

Lu pour le défi Un hiver polar.


dimanche 1 mars 2026

Dimanche poétique 732: Emilie Hoffmann

Mourir

Mourir
Pour ne plus souffrir.
La tête dans les étoiles
Pour ne plus avoir mal.

Le repos éternel.
Ne pas être immortelle.
Les yeux clos.
Ne pas dire un mot.

Sentir son âme s'en aller
Le coeur cesser de parler
Le corps léger
Doux comme un oreiller.

La vie qui s'évapore,
Même si ce n'est pas indolore
Je ne veux pas faire d'efforts
C'est mieux d'être mort.

Emilie Hoffmann (1984- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 28 février 2026

Whisky, fausse monnaie et p'tits monstres en Ecosse

Gordon Zola – Pas question de sécher! Il convient de jeter l'encre... avec "L'huile noire" de Gordon Zola, les calembours sont au rendez-vous, pour de bons moments de rigolade autour d'une intrigue en forme d'enquête librement inspirée de "L'Ile noire", album de bandes dessinées bien connu signé Hergé. Cet opus hilarant prend la place de "L'Ire noire", ouvrage signé de Pauline Bonnefoi, dans la saga "Saint-Tin et son ami Lou", qui met en scène un jeune reporter persuadé d'être le fils caché de Tintin.

Partant de Moulin Tsar, l'intrigue va conduire tout l'entourage de Saint-Tin vers l'Ecosse. Les raisons de voyager sont multiples: faire enfin un reportage pour Saint-Tin (qui, comme son père putatif, n'écrit pas beaucoup), retrouver le monstre du Loch Ness pour Orphéon Margarine et, euh, boire à la source pour le capitaine Aiglefin, monter de plus d'une scène homérique à force d'être éthylique. Enfin, grâce au sens commercial affuté d'un représentant pénible, tout ce monde est équipé de kilts, à l'exception de Lou, le perroquet séducteur.

Séquestres et intimidations seront au menu pour Saint-Tin, qui vit là une histoire qui assume sa porosité avec les aventures de Tintin: l'auteur n'hésite pas à aller emprunter un méchant à "Vol 714 pour Sydney" pour le transformer en distillateur peu scrupuleux. Et si les liens avec "L'Ile noire" sont assez évidents à la lecture, ce qui fait de ce roman un pastiche, c'est au final plutôt l'eau qui, au large de l'Ecosse, prend une teinte sombre. Marée noire (de quoi se marrer, non?), encre de seiche (humide...)? Toutes les pistes sont ouvertes...

Riche de plus d'une allusion à l'actualité récente, attaché à jongler avec les codes et les non-dits des aventures de Tintin, l'histoire de "L'huile noire" se rapproche d'une intrigue policière bien ficelée, l'humour en plus. On connaît la plume pleine de verve de Gordon Zola lorsqu'il s'agit de faire rire avec les mots; dans "L'huile noire", certains rapprochements de mots à caractère humoristique confinent même à une forme de poésie tant ils tombent bien et révèlent, d'une certaine manière, la profondeur sémantique que recèlent certains mots au riche potentiel. C'est drôle, c'est fin, ça se dévore et ça donne faim... de la suite.

Gordon Zola, L'Huile noire, Paris, Le Léopard démasqué, 2025.

Le site des éditions du Léopard démasqué.

Lu pour le défi Un hiver polar.



vendredi 27 février 2026

Edgar Rider Howecraft et les bagarres de tavernes du temps jadis

Edgar Rider Howecraft – C'est en train de devenir une saga des âges farouches: "Entre vie et mort" d'Edgar Rider Howecraft fait suite à "Dans les ruines de Serjilla", pastiche assumé des aventures de Conan le Barbare, vu comme un mec qui ne vit que par la baston, dans les tavernes entre autres. Et le lecteur ne sera pas dépaysé...

Il se retrouve en effet dans le monde campé dans "Dans les ruines de Serjilla", et retrouve la quête de la tiare du basileus Buscem'a. L'intrigue prend dès lors la forme un peu... informe d'une succession de bagarres bien sanguinolentes que l'écrivain décrit avec un sens certain du spectacle et de l'épique – shooté à l'hyperbole pour faire bon poids. 

On retrouve dans ces bagarres mortelles le personnage de Jon le Cimmérien, qu'une femme puissante, Narcissa Thuringwethil, balafrée mais debout, met au défi. Et au fil des pages, la possibilité d'une idylle se dessine entre les deux personnages. Autour d'eux, jusqu'à la bagarre terminale, les cadavres s'entassent.

L'auteur reprend dans "Entre vie et mort" l'idée de faire allusion à tout un tas de gens qui ont gravité autour de Conan le Barbare, au cinéma comme à l'écrit. Ces allusions s'étendent cependant sur ce coup-ci, à l'équipe qui tient la collection Damned elle-même. Derrière les personnages très secondaires de Mhorié et HbHovvon, on devine en effet Patrick Morier-Genoud et Stéphane Bovon, écrivains et piliers de la collection.

Il y a donc pas mal de morts dans "Entre vie et mort", et aussi quelques vivants, heureusement, pour éventuellement prolonger cette saga – laissée en suspens, dans ce roman, par une dernière phrase qui, en suspension à la manière d'un cliffhanger, appelle une suite. Celle-ci trouvera place dans un passé fantasmé au polythéisme de fantaisie, à la violence sans concession, fût-ce à la pudeur.

Edgar Rider Howecraft, Entre vie et mort, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduit de l'anglais par Elisa von Göldin Aronowicz, femme féconde, puissante et superbe, et, mon dieu, si sensuelle.

Le site des Nouvelles éditions Humus.

La vraie image de couverture viendra plus tard... peut-être. 


mardi 24 février 2026

Un picaro des temps modernes, en mode mineur

Guillaume Jan – Imaginez que vos compagnons de voyage, musiciens de leur état, vous plantent quelque part en Europe orientale parce que vous n'avez pas empêché le vol de la camionnette qui sert de coursier pour vous déplacer d'un lieu de concert à un autre. Tel est le point de départ du grand voyage improvisé qui attend Lazare, personnage principal du roman "Le Cartographe" de Guillaume Jan.

Cartographe? La cartographie de ce personnage ne doit pas grand-chose à la création de cartes de géographie. Elle est plus proche du dessin d'un itinéraire sur un grand papier où les pays et les villes sont indiqués. Justement, Lazare est nanti d'un tel document. Le lecteur le découvre vraiment cartographe lorsqu'il se décide à écrire ses notes de voyage et états d'âme, sentimentalement marqués par une certaine Elena, sur cette carte.

Roadie par excellence, rompu au montage des installations requises pour un concert de rock réussi, Lazare a tout du picaro moderne, personnage bon à rien donc bon à tout, qui va couvrir de grandes distances. En Gil Blas d'aujourd'hui, Lazare trouve les bons plans sur son chemin, se montre filou d'auberge, se mêle à la population dans l'espoir de manger, de boire, de dormir, voire de connaître une bonne fortune.

Tantôt riche, tantôt mendiant, ce picaro n'a cependant pas l'aspect flamboyant de ses ancêtres littéraires. L'auteur rappelle le côté plus prosaïque d'un tel personnage lâché sur les routes: l'espace du temps peu défini du roman qui le porte, Lazare n'a rien d'attirant. On le voit sale jusqu'à dégoûter les femmes du voisinage, sa barbe qu'il faut bien raser parfois, ses vêtements en pagaille – dans ce registre, ses chaussures qui bâillent apparaissent comme un leitmotiv, et tout le reste dit la misère matérielle foncière d'un voyage au jour le jour.

C'est aussi dans cet esprit d'humaine imperfection que l'auteur signale les inquiétudes de ce personnage: assassin presque malgré lui, voleur d'auberge, il attire la police à ses trousses, puis lui échappe. L'auteur en joue, et cela crée du suspens: Lazare va-t-il passer ces frontières garnies de gabelous à puissantes casquettes?

De la rive est de la Méditerranée jusqu'aux confins de la mer Noire, "Le cartographe" retrace un immense voyage, mené au gré du hasard. Outre les picaros, on repère parmi les influences de ce roman un certain Ulysse, et force est de relever que le chien qui accueille Lazare quelque part à Paris rappelle l'animal domestique du roi d'Ithaque. Et comme on est sur la route, on imagine que le fait, pour Lazare, de sauter sur des trains de marchandises ne peut que rappeler le clochard céleste Jack Kerouac. 

On garde l'âme voyageuse lorsqu'on referme "Le cartographe", un roman court, dense et doux-amer qui relate une errance riche en rencontres et en péripéties qui se révèlent fécondes pour l'expérience du personnage principal. Celui-ci va en effet trouver, en fin de roman, que sa place n'est pas dans la Ville Lumière: le voilà transformé, reconnaît le lecteur, heureux d'avoir dévoré les 181 pages de ce petit livre aventureux.

Guillame Jan, Le cartographe, Paris, Editions Intervalles, 2011.



dimanche 22 février 2026

Dimanche poétique 731: Amalita Hess

L'appel des sources

D'un bonheur à l'autre
toujours recommencé
nous irons
traversant les douces plaines
de l'oubli
ne gardant en notre souffle
que l'appel des sources
et la vivacité des trembles
dans le vif argent
des printemps.

En écoutant "l'Andante"
du Concerto pour piano n° 21 Kv 467 de W. A . Mozart

Amalita Hess (1936- ), Au clair de ta joie, Fribourg, éditions du Cassetin, 2002.

samedi 21 février 2026

Un mort très rock'n'roll au festival

Cyril Nghiem – Le Paléo Festival Nyon est devenu au fil de ses années d'existence une institution, voire un incontournable pour les amateurs de musique rock. Pourquoi ne pas consacrer un roman policier à cet événement connu de toutes et de tous en Suisse romande? C'est ce qu'a choisi de faire le jeune écrivain Cyril Nghiem. Bien lui en a pris: installé dans ce contexte, son premier roman, "Nuit blanche à Paléo", lui a valu, l'automne dernier, le prix Vanil Noir du polar des terroirs. 

Au cœur de l'intrigue, se trouve Darrell Foster, chanteur vedette adulé partout: une parfaite rock star au top de sa carrière, qu'il pense cependant à interrompre. Tête d'affiche du festival, il est saisi d'un malaise à la fin de son concert. Ce malaise pourrait être imputable à la fatigue des concerts alignés sans fin. Mais voilà: de ce malaise, Darrell Foster meurt, face à un public d'auditeurs nombreux qui pourraient être autant de suspects. Pour le bien-être du lecteur, cependant, l'auteur dirige les forces de police qu'il met en scène vers un nombre réduit de suspects, concentrés entre autres au sein d'un fan club jeune qui échange de manière frénétique sur les forums en ligne.

L'écrivain a le mérite de dépoussiérer les modalités d'enquête. Certes, les policiers qu'il met en scène font leur travail de terrain, s'adjugeant un local pour interroger tout témoin dans les règles de l'art. Mais l'enquête évolue aussi du côté des réseaux sociaux pour faire tomber les masques, sous la conduite d'un personnage qui, de façon brève mais très utile, incarne une fonction encore peu connue dans le monde du roman policier: la forensique numérique. Parce ce que oui: en enquêtant du côté des réseaux sociaux et des fan's clubs en ligne, les policiers vont faire tomber quelques masques, en attendant de trouver le coupable. Un indice? C'est un personnage que le lecteur a bien vu et soupçonné, mais qu'il aura sous-estimé dans cette fonction. Et le voilà attrapé, comme il aime l'être.

Enfin, à un "Bamboulé!" près (ce cri de ralliement originel et endémique, presque attendu, n'y apparaît pas...), l'auteur de "Nuit blanche à Paléo" recrée d'une manière crédible, voire immersive, l'ambiance du Paléo Festival Nyon. Celui-ci a donc ses espaces de camping, sa cuisine cosmopolite qui n'oublie pas le vin blanc vaudois: festivalier enthousiaste, le jeune Oliver en aura sa dose, ce qui va épuiser les nerfs de son demi-frère, le sobre Tom Shapley, détective privé, qui jouera son rôle de témoin en partageant telle ou elle hypothèse. C'est qu'en matière de fausses pistes, suggérées entre autres par un Oliver qui passe maître ès délits de fuite, l'auteur se montre très adroit...

"Nuit blanche à Paléo" est un roman policier solide, capable de se jouer de son lectorat jusqu'à la révélation finale: le coupable fait bel et bien partie de l'entourage de la rock-star Darrell Foster en ce soir de concert, mais ce n'est pas forcément le suspect numéro un. Le premier roman de Cyriel Nghiem est porté par une écriture efficace et captivante. Concernant la victime, l'auteur trouve la bonne manière d'en parler, la plaçant comme un musicien suffisamment universel pour que chaque lecteur, à son tour, puisse imaginer sa propre idole à sa place. 

Et en plaçant son intrigue dans un festival qui a su rester jeune, enfin, le romancier a donné à son tour, d'une manière gourmande, un coup de jeune au genre du roman policier de terroir. Autant dire que "Nuit blanche à Paléo", un roman policier parfaitement construit, pourra bien valoir une nuit blanche trépidante à son lectorat!

Cyril Nghiem, Nuit blanche à Paléo, Fribourg, éditions Montsalvens, 2025.

Le site des éditions Montsalvens.

Egalement lu par Rebecca.

Lu pour le défi Un hiver polar.

mercredi 18 février 2026

"Croissez et multipliez"... à l'infini? Un écrivain interroge

Gilles de Montmollin – Connu pour ses romans à intrigues ayant le milieu aquatique pour cadre, l'écrivain suisse romand Gilles de Montmollin livre avec "Croissez et multipliez" un essai court et synthétique sur la question du climat, d'une actualité constante à défaut d'être brûlante aujourd'hui. Tout commence avec le ressenti que l'auteur a eu dans sa jeunesse: nous serons un jour trop nombreux pour que la terre puisse nous suffire à toutes et à tous. Cette intuition résonne avec ce que le Club de Rome va théoriser, et fait de Gilles de Montmollin, et il l'assume, un écoanxieux avant l'heure: il est né en 1954.

L'essayiste développe une réflexion qui s'ouvre de façon classique sur la corrélation, qu'il juge certaine – études à l'appui – entre le dégagement de CO2 et le réchauffement climatique: il n'y a pas de hasard. On le verra développer l'idée que l'humain est devenu une "espèce invasive": sommes-nous trop nombreux? Il développe aussi, pour la dénoncer, la philosophie du "plus", qui regroupe la croissance individuelle (avoir une voiture plus grosse que celle du voisin) et économique, à travers le PIB, indicateur valorisé.

Fort de ses études en géographie et de son expérience de vie qui est celle d'un aîné qui a vécu au contact de contemporains suffisamment divers, l'auteur devine cependant que le principal obstacle à la contention du réchauffement climatique, c'est l'humain lui-même, de manière presque invariable: l'humain est-il capable de réagir rapidement à ce que l'essayiste considère, non sans anxiété, comme une urgence? La technologie, selon lui, peut apporter son secours, mais il faudra passer par un épisode prolongé de dégagement majeur de CO2 pour s'adapter, par exemple en faisant en sorte que les bâtiments résistent aux événements météorologiques extrêmes que promet l'évolution du climat. Quid, par ailleurs, de l'idée que nous sommes trop d'humains sur Terre? Evoquant entre autres le Planning familial et les changements de mentalités à impulser (le titre du livre renvoie à la Genèse, premier livre de la Bible), l'auteur semble, au fil des pages, un adepte conditionnel de la décroissance de la population mondiale, et aussi d'une économie devenue trop amie du "plus". 

L'essayiste est conscient du caractère impopulaire des mesures qu'il faudrait prendre dans l'urgence (et il est permis de lui rétorquer qu'il ne faut jamais décider dans l'urgence...): renoncer à la démocratisation du progrès, instaurer des gouvernements autoritaires, fonctionnant comme nos gouvernements démocratiques en période de covid-19, en composant avec les mécontentements que cela a pu générer – mais un gouvernement autoritaire ne compose pas, il interdit et embastille les porteurs d'opinions divergentes, si argumentées qu'elles soient, et on finit par l'appeler "dictature". Et une autorité forte pulsée par l'impératif de sauver le climat est appelée à devenir du "provisoire qui dure", bien plus que le temps d'une pandémie.

De tout cela, l'essayiste est conscient. Il laisse donc le lecteur face à l'alternative ultime: l'humain peut-il, aujourd'hui encore, s'emparer de la question du climat ou lui faut-il s'en remettre à l'arbitrage de la nature? Face à cette dernière possibilité, la conclusion de l'auteur est dure mais optimiste à sa façon: "Ce serait douloureux, mais ce ne serait pas la fin du monde. Ni celle de l'humanité." En somme: faire ou laisser faire... 

Si "Croissez et multipliez" est le fruit d'une réflexion avant tout personnelle née d'un ressenti de jeunesse, donc parfois porteur d'émotions marquées par une urgence qui fait naître une inquiétude pas toujours bonne conseillère (sacrifier la démocratie, vraiment?), ce petit livre constitue aussi, grâce à son argumentation solide et sourcée, un apport synthétique intéressant, évocateur avant tout des limites aux actes possibles qui s'offrent face à ce qui est présenté comme une urgence, aux débats et aux enjeux qui entourent l'évolution du climat.

Gilles de Montmollin, Croissez et multipliez, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site de Gilles de Montmollin, celui des éditions BSN Press.

lundi 16 février 2026

Du pain et des mystères dans le Gard

Sophie Mackintosh – Qu'est-ce qui peut bien rapprocher la femme du boulanger et celle de l'ambassadeur?  Avec "Le pain et le poison", nous ne sommes certes pas dans l'univers de Marcel Pagnol. Ce roman de Sophie Mackintosh, le premier d'elle traduit en français (par Ninon Chaupy), expose les atmosphères intemporelles d'une vie villageoise du temps où l'on allait laver son linge à la fontaine, source privilégiée d'informations et de ragots.

Tout tourne en effet autour de quatre personnages dans ce roman: un ambassadeur américain et sa conjointe, et la femme du boulanger, Elodie, que son mari délaisse au profit de la recherche obsessionnelle du pain parfait. En quête d'attention, Elodie va être troublée par Violette, l'épouse de l'ambassadeur: est-ce l'aveu d'une attirance homosexuelle? On y arrive. Mais lorsqu'Elodie entre dans le monde du couple de Violette, elle devra aussi en accepter quelques codes qui lui sont étrangers, par exemple l'histoire de la rencontre de Violette et de son mari, réinventée en fonction des interlocuteurs. 

Au centre de ce quatuor, c'est Elodie, la femme délaissée, qu'on découvre, délaissée mais désirante tant envers son propre mari qu'envers Violette, à qui elle écrit des lettres qui constituent, dans "Le pain et le poison", un contrepoint introspectif. Roman d'atmosphères, ce livre a le chic pour installer une ambiance constamment marquée par la sensualité, voire par un érotisme d'atmosphère puissant, soulignée par le constant rappel de la couleur rouge – il y a le rouge à lèvres que l'ambassadeur aime voir sur les lèvres de sa femme, mais pas seulement. Il y aura même un peu de sang...

La description d'ambiances prenantes, d'un érotisme diffus, a pour conséquence que "Le pain et le poison" a cette saveur caractéristique des livres qui imposent qu'on prenne le temps de les lire, lentement, comme au temps où l'on avait vraiment le temps de lire. Comme dans les années 1950, où se situe l'intrigue. 

Une intrigue, enfin, qui s'inspire d'une affaire réelle et non élucidée malgré la déclassification de documents, celle du "Pain maudit", survenue en 1951 à Pont-Saint-Esprit (Gard). L'autrice s'interroge, et le lecteur avec elle: verre pilé, additif américain pour rendre la pâte du pain plus blanche? L'ambassadeur américain est peut-être moins débonnaire qu'on ne le croit. Ce que peuvent suggérer, symboliquement, certains appels à l'aide de Violette...

Sophie Mackintosh, Le pain et le poison, Le Bouscat, Editions du Gospel, 2026, traduit de l'anglais par Ninon Chaupy.

Le site de Sophie Mackintosh, celui des éditions du Gospel.

dimanche 15 février 2026

Dimanche poétique 730: Parme Ceriset

Éternelle Aphrodite

Rien n’a vraiment changé depuis la nuit des temps,
Les êtres naissent et meurent en cycles infinis,
Comme des grains de sables que la mer polit
Et ramène à la plage en rouleaux scintillants.

Le temps d’un bref éclair et l’on entraperçoit
Un sourire de miel et un regard brûlant,
C’est la vie qui s’agite au coeur de notre joie,
L’amour au creux des vagues embrase l’océan.

Dans ces volutes bleues aux lueurs turquoise 
Ne vois-tu pas l’éclat de mes yeux étoilés,
Le galbe pétillant de mes lèvres framboise ?
Je suis née de l’écume, un soir d’éternité.

On m’appelle Aphrodite, je suis l’amour des cieux,
J’enflammerai les âmes jusqu’au bout du temps,
La vie n’a plus de mort lorsqu’elle brille en mes feux
Je suis à tout jamais l’ultime firmament.

Parme Ceriset (1979- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 14 février 2026

De l'Irak à Paris, itinéraire d'un converti

Joseph Fadelle – Devenir chrétien, répondre à l'appel du Christ, n'a rien d'évident dans certains pays. Venu d'Irak, Joseph Fadelle en sait quelque chose! Dans "Le prix à payer", ce converti, né dans une famille de notables et promis à une belle carrière marquée par l'aisance matérielle, relate le début de son parcours de chrétien, vécu entre l'Irak et la Jordanie, jusqu'à son arrivée en France. L'errance est longue...

Dans son esprit, pourtant, celui qui s'appelait Mohammed Moussaoui partait gagnant, fort de ses préjugés envers les chrétiens de son pays, certain même d'être capable de les convertir. Sa première rencontre avec un chrétien, lors de son service militaire, va le secouer. Cela, à partir de peu de chose: lire le Coran en y réfléchissant quelque peu, puis lire l'Evangile. 

Le témoignage de Joseph Fadelle n'occulte rien. Il relate le contexte hostile aux chrétiens qui règne dans les années 1980 en Irak, un contexte qui rend à leur tour méfiantes les quelques communautés chrétiennes qui y subsistent: il n'est pas facile d'y obtenir son baptême, et aucune communauté ne tient à se mettre en danger pour accueillir celui qui reste un inconnu. Cela, sans oublier la corruption, endémique. 

La rupture est également consommée avec une famille qui, c'est peu de le dire, ne comprend pas ce choix d'un changement de religion. De son côté, l'auteur de "Le prix à payer" regrette le côté formel et matérialiste de son clan, prêt à payer ou à faire acte de violence pour faire revenir "son" Mohammed Moussaoui au bercail. Face à un narrateur convaincu, ces tentatives peuvent faire figure de tentations quelque peu diaboliques aux yeux du lecteur. Mais le narrateur tient bon, persuadé que le message d'amour et d'espérance de l'Evangile est plus profond, plus sain(t) pour lui et pour les siens.

Persuadé? Certes. Mais l'auteur se montre sincère jusqu'au bout, indiquant dans son témoignage ce que tout croyant profond a sans doute ressenti un jour: le doute est indissociable de la foi, dès lors que la vie l'éprouve. L'écrivain n'en cache rien, rappelle ses moments de péché ainsi que ses accès de désespoir face à la difficulté d'être chrétien en Irak, puis en Jordanie. Il a des alliés ici-bas, cependant, à commencer par son épouse et ses enfants. De belles rencontres le feront avancer aussi, là où il semble qu'il n'y a pas de chemin. 

"Le prix à payer" apparaît ainsi comme le beau témoignage, exemplaire diront même certains, d'un homme converti au christianisme dans un contexte résolument hostile. On peut aussi le voir comme la réalisation actuelle de cette invitation du Christ à tout quitter pour Le suivre, même si c'est difficile. Et aussi, enfin, comme un appel fait au lecteur à, simplement, dépasser ses préjugés et ses habitudes pour devenir meilleur. Et ce dernier message s'adresse à tout le monde.

Joseph Fadelle, Le prix à payer, Paris, Editions de l'Œuvre, 2010/Presses Pocket, 2012.

mardi 10 février 2026

Valentin Perrier a-t-il violé?

Danielle Cudré-Mauroux – En Suisse, les élections des conseillers fédéraux relèvent généralement de la formalité: on trouve toujours le bon candidat, qui prendra place, au terme d'un vote du Parlement, au sein du collège gouvernemental qu'on appelle le Conseil fédéral. Mais voilà: il arrive que ça déraille. C'est là que "Le bal des faux-culs", roman policier signé Danielle Cudré-Mauroux, commence. 

C'est en effet une rivale (mais néanmoins amie) de Valentin Perrier, Christine Martin, qui lui souffle la place au terme d'un scrutin à suspens. La raison? Valentin Perrier a violé, et ça s'est su. Enfin, violé, vraiment? Le lecteur sent immédiatement qu'il y a quelque chose qui ne colle pas. Et c'est en entretenant savamment et longuement le doute que l'autrice accroche son lectorat.

Cela paraît simple, pourtant: Perrier, homme politique d'âge mûr, habitué d'un petit café à Vevey, fait de l'œil à l'une des serveuses, Lilly, puis cède à ses pulsions les plus malsaines. Face à cette situation, la romancière place deux personnages aux réactions très différentes: Rossella, une jeune stagiaire nourrie aux thèses post-MeToo et prompte à condamner le mâle, et son personnage récurrent, Max Avelar, "l'inspecteur de police équitable", son mentor. Un personnage que le lecteur découvre pondéré, rigoureux dans l'enquête, et amateur de bircher à ses heures.

Si pédagogue qu'il soit, celui-ci aura bien du mal à dompter sa collègue et à lui faire comprendre qu'une enquête doit aller au-delà des apparences. Tant mieux pour le lecteur: celui-ci va être promené au gré d'une intrigue qui convoque la mafia italienne, ainsi que quelques truands pour qui le petit café où Perrier a ses habitudes sert de paravent à des activités de prostitution moins avouables, discrètement exercées sur la côte lémanique. Perrier? Justement: en qualité de comptable, il a partie liée avec ce monde. Les apparences sont contre lui...

"Le bal des faux-culs" excelle à démontrer les mécanismes délétères qui, sur de simples soupçons, peuvent condamner socialement, plus durement que la décision d'un tribunal, un homme bénéficiant d'une certaine notoriété. En entourant son personnage d'une famille, la romancière renforce encore la tension dramatique de son roman: le lecteur découvre les manœuvres requises pour sauver les apparences, les enfants harcelés, l'épouse qui doute. Cela, sans oublier les amis et collègues en politique qui, soudain, tournent le dos à Valentin Perrier.

Enfin, la romancière vient greffer quelques aspects sociaux autour du personnage de Lilly, jeune femme en rupture qui se partage entre le service au café et la prostitution pour tenter, tant bien que mal, de joindre les deux bouts. Ce qui entre en contraste avec Christine Martin qui, au sommet national du pouvoir, ira liquider son secret de famille quelque part en Italie. Ce livre laisse au lecteur le souvenir d'un roman où tout semble réglé à la fin, mais où, telle une brume enveloppant certains personnages, une part de mystère s'entête à subsister.

Danielle Cudré-Mauroux, Le bal des faux-culs, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.

Lu pour le défi Un hiver polar.

lundi 9 février 2026

La confession d'un homme chassé

Claire Genoux – "dehors": cité en tout début d'ouvrage, c'est le mot qui va déterminer le destin du narrateur de "Départ", le dernier court roman de l'auteure suisse Claire Genoux. Porté par une voix unique, cet ouvrage donne en effet la parole à un homme que son épouse, Regina, chasse de chez lui, non sans oublier de réclamer des conditions de divorce avantageuses pour elle et pour les enfants. 

Chassé de chez lui, le personnage qui s'exprime évoque toute une vie, la sienne, avec ses sentiments et ses galères. Le métier de bûcheron qu'il endosse n'est pas le sien, mais il le vit, en dit les techniques et les liens humains qu'il implique. 

Se souvenant, il évoque aussi les femmes de sa vie, et aussi cette Christine vers laquelle il craint d'aller, fragilisé par la rupture et travaillé par des zones d'ombre dont il a peur. 

Au fil des pages, c'est donc une confession qui se développe, profonde, introspective bien entendu – celle d'un homme qui se demande s'il a pu se tromper quelque part. Celle aussi du ressenti d'une sorte de dieu déchu, soudain rejeté par les femmes – et rejetant à son tour les lèvres tendues de Christine, offrant un baiser au bord d'un lac.

A force d'évoquer avec une profonde sincérité les amours du narrateur, "Départ" est empreint d'une sensualité de tous les instants, dite sans filtre. Cette fête des sens passe cependant aussi par la nature rugueuse du style oral que l'écrivaine recrée pour son personnage principal. Les "ne" des négations s'effacent, les phrases se passent parfois de verbes, les retours à la ligne après peu de mots rythment par moments le récit.

"Départ" est un roman rapide et percutant, travaillé et porteur d'un propos dense. Il explore jusqu'au bout tout ce qu'un homme peut ressentir lorsqu'on le quitte par surprise. 

Claire Genoux, Départ, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

dimanche 8 février 2026

Dimanche poétique 729: Joachim du Bellay

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple
D'un faible vol au ciel s'aventurer,
Et peu à peu ses ailes assurer,
Suivant encor le maternel exemple.

Je le vis croître, et d'un voler plus ample
Des plus hauts monts la hauteur mesurer,
Percer la nue, et ses ailes tirer
Jusqu'au lieu où des dieux est le temple.

Là se perdit : puis soudain je l'ai vu
Rouant par l'air en tourbillon de feu,
Tout enflammé sur la plaine descendre.

Je vis son corps en poudre tout réduit,
Et vis l'oiseau, qui la lumière fuit,
Comme un vermet renaître de sa cendre.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 6 février 2026

Le pape est mort!

San-Antonio – Oui, le pape est mort, mais pas celui que vous croyez: Léon XIV est toujours de ce monde. Mais dans "C'est mort et ça ne sait pas", le commissaire San-Antonio est lancé sur les pistes d'un gourou sataniste qui sévit à Paris, à l'enseigne des "Lucyfériens". Il s'appelle Paul Brioux, ça ne claque pas tout à fait pareil que Robert Francis Prevost, je vous l'accorde. Mais là, nous sommes dans les années 1955... 

La scène d'ouverture de ce roman a dû faire sensation à l'époque: l'écrivain décrit, de manière détaillée mais aussi caricaturale, un office religieux d'adoration à Lucifer. San-Antonio y participe parce qu'il a deux ou trois questions à poser à celui qui mène l'office, "pape" de cette anti-religion, par rapport à deux défunts retrouvés avec des photos de propagande sur eux. Mais ce pape est-il vraiment le maître du jeu? 

A grand renfort de coups de théâtre et de retournements de situation (dont la mort du pape, justement – c'était à prévoir), l'écrivain sait surprendre son lectorat; quant au personnage de San-Antonio, il va épater son entourage professionnel. Un entourage qui n'a pas encore pris la forme familière qu'on lui connaît: pour cet épisode, Bérurier reste hors jeu et c'est un certain Georgel qui accompagne l'inspecteur. Un Georgel pas très futé, et surtout peu enclin à collaborer: San-Antonio et Georgel ne sont pas de la même section de la police.

Le lecteur relève du reste, de manière générale, que l'entourage du personnage principal est globalement assez gris, et San-Antonio, observateur impitoyable de ses semblables, n'en fait pas mystère. Il est permis de trouver le commissaire un peu hautain, pour le coup. 

Ce cher San-Antonio, d'ailleurs... certes, c'est un homme à femmes, on le reconnaît au fil des pages, et l'auteur lui prête 35 ans. Mais cela ne paraît pas spécialement obsessionnel dans "C'est mort et ça ne sait pas": s'il courtise une secrétaire et s'il va au déduit avec elle, c'est parce qu'il est sincèrement épris, ne serait-ce que pour une nuit, et qu'il souhaite lui soutirer quelques informations mine de rien. Sa tête reste froide... et quitte à pousser un peu un désir de toutes façons déjà installé, tout le monde sera content. Un poil transactionnel? Pas faux, mais du moment que tout le monde y trouve son compte, hein...!

Mais il convient de relever que dans cet épisode, on voit surtout un San-Antonio qui ne recule jamais devant la castagne, entre autres pour amener tel ou tel suspect ou témoin à résipiscence. 

On n'est pas non plus encore dans le monde langagier novateur qu'on prête à San-Antonio dans "C'est mort et ça ne sait pas": l'écriture est certes canaille, mais pour l'essentiel, plutôt que d'inventer à tout va, elle recherche sa musique dans les argots pratiqués à Paris: un peu de javanais, de la poésie gouailleuse, et quelques calembours pour faire bon poids.

Après avoir refermé "C'est mort et ça ne sait pas", le lecteur garde le souvenir d'un roman policier classique d'une habileté consommée, qui part d'une secte anecdotique pour trouver in extremis la clé du mystère dans des relations politiques internationales de haut vol. C'est aussi un produit de son temps: l'approche des femmes a un côté conquérant qui n'a plus guère cours aujourd'hui, et les clins d'œil artistiques renvoient aux célébrités alors à la mode, Gina Lollobrigida par exemple. Enfin, c'est un texte qui se lit rapidement, frénétique et plein de surprises. Et où l'on rit beaucoup, y compris avec les personnages.

San-Antonio, C'est mort et ça ne sait pas, Paris, Fleuve Noir, 1955. Avec une page de publicité intercalée pour "Le Standinge", du même auteur.

Le site des éditions Fleuve Noir.

Egalement lu par Eireann YvonPierre Faverolle.

Et je fais coup double...

Lu pour le défi 2026 sera classique aussi
Lu pour le défi Un hiver polar.


jeudi 5 février 2026

Quand un "like" fait le tour du monde... c'est-à-dire à chaque fois!

Guillaume Pitron – Le journaliste Guillaume Pitron avait laissé son lectorat avec une enquête fouillée sur la géopolitique des métaux rares, intitulée "La guerre des métaux rares". Dans un nouvel ouvrage consacré à une thématique voisine, le voici qui part à la poursuite d'un "like" lancé en ligne, cliqué par un internaute qui souhaite simplement partager son approbation, voire son enthousiasme sur quelque réseau social. Et c'est du lourd.

Cela, sans mauvais jeux de mots: menant l'enquête aux quatre coins du monde, l'auteur réussit à démontrer que le numérique, qu'on aime qualifier de "dématérialisé", a en réalité un poids matériel important. Le lecteur le voit assister à la pose d'un câble sous-marin en France, partir à la découverte de centres de stockage de données voisins, explorer les dessous des villes intelligentes, voire des pays qui, tels l'Estonie (surnommée "e-Stonia", paraît-il, soit dit en passant), se sont lancés à corps perdu dans un fonctionnement entièrement fondé sur le numérique. 

Ce qu'il nous dit ainsi, c'est que pour dématérialiser les activités humaines par le biais du numérique, il faut des infrastructures immenses, à telle enseigne que le support ramifié et mondial permettant à chacune et à chacun de surfer sur Internet est peut-être la plus grande construction jamais édifiée par l'humain. Et aujourd'hui déjà, son empreinte écologique est notablement plus lourde que celle du secteur aérien, qu'on aime désigner comme bouc émissaire lorsqu'il s'agit de pollution.

Les résultats sont variables: si l'Estonie fonctionne bien en se fondant sur un numérique vendu à la population sur la base de promesses qui relèvent du récit de propagande (que l'auteur analyse avec exactitude), la future "ville intelligente" de Masdar City, à Abu Dhabi, peine à tenir ses promesses. Y parviendra-t-elle un jour, et à quel coût en termes de ressources? L'auteur amène assez rapidement l'idée que les avantages environnementaux espérés par un tel projet ne soient qu'une chimère, compte tenu du volume de données qu'un tel projet peut consommer: leur gestion implique une consommation considérable de métaux rares, d'énergie et même de ressources humaines. 

L'auteur explique aussi les dessous de la continuité du service d'Internet, exigée par plus ou moins tous ses consommateurs: pas question que l'ordi plante au moment fatidique, que ce soit (l'auteur aime rappeler la futilité des usages du Web grand public, pour avoir un contraste maximal avec les ressources requises) dans un jeu massivement multijoueurs, lorsqu'on balance un "like" ou une photo de chaton sur ses réseaux sociaux... ou qu'on tente de faire fortune dans le monde de la finance, où le numérique est d'ores et déjà plus rapide et performant que l'humain lorsqu'il s'agit de vendre et d'acheter. Cela exige une sécurité accrue qui, quelques exemples le suggèrent, confine à la paranoïa: gardiens, interdictions d'accès, souci maladif de la pureté de l'environnement, réfrigération des serveurs... Cela, sans parler des redondances: l'auteur indique que la photo de vacances publiée par un internaute se retrouve enregistrée à plusieurs endroits dans le monde, ce qui multiplie son impact.

L'empreinte du numérique tel qu'il est conçu constitue le fil rouge de ce petit livre, dense et bien renseigné sur la base de choses vues, de documents et de témoignages. Un barrage constitue-t-il une manière écologique de fabriquer du courant? L'auteur est sceptique. Surtout, il se montre inquiet face à une société numérique, incitée à l'être à tout moment, voire à le rester (intéressante analyse des couleurs bleu et rouge pour pousser l'internaute à l'action en ligne), qui va se révéler immensément plus énergivore et gourmande en ressources naturelles que les temps passés. Le numérique sobre ou responsable? L'auteur l'évoque, mais annonce la couleur: ce ne sera pas facile non plus, tant il y a d'interdépendances. Cela, sans compter le facteur humain...

En sortant de sa lecture, le lecteur va sans aucun doute se poser des questions quand à sa consommation de trucs électroniques: ordinateurs trop vite usagés, téléphones portables qu'on remplace à la première griffure – oui, même la thématique de l'obsolescence programmée, pourtant familière, est expliquée pour les néophytes. Il peut aussi être amené, quitte à déranger un peu, à poser des questions à son employeur. Et pourquoi pas?

Guillaume Pitron, L'enfer numérique, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023.

Le site de Guillaume Pitron, celui des éditions Les Liens qui libèrent.

Egalement lu par Clément Donzel.

lundi 2 février 2026

Désir du désir: la quête de Mouille d'Été au mésolithique

Morgan Glendish – Le roman préhistorique, c'est du sérieux. Morgan Glendish, auteur de "La Caverne du Baba", saisit ses personnages à une époque clé, celle où l'humain, nomade auparavant, s'apprête peu à peu à se sédentariser. Symbole peut-être de la fin du temps du nomadisme humain, Mouille d'Été a quant à elle un problème personnel: elle ne prend plus aucun plaisir... au plaisir, justement. Cela va la mener sur les routes en quête d'une solution à cette aboulie mêlée, peut-être, d'un peu de lassitude mentale.

Les tensions de ce nouveau roman de Morgan Glendish, édité dans la collection spécialisée "Damned", prennent une couleur politique au début du roman, lorsqu'il s'agit de débattre des avantages comparés de la vie nomade et de la vie sédentaire. L'auteur présente la vie nomade comme plus égalitaire que la sédentarité, qui exige une répartition des tâches qui, lit-on entre les lignes, va favoriser le mâle de l'espèce humaine. Ce qui n'est pas forcément du goût de Mouille d'Été – une belle femme farouchement nomade d'âge mûr dont le corps, relève l'auteur, raconte la vie au gré des cicatrices. Femme dont l'autorité est du reste contestée.

Mais tout cela paraît bien sérieux... Ce n'est qu'un début. Au fil des pages, l'auteur laisse s'exprimer un grain de folie qui ne peut s'empêcher de croître, ni de prospérer. Celui-ci passe par une parole libre et familière qui épouse à l'occasion des accents bien actuels et ne néglige pas l'humour à répétition, surtout lorsqu'il s'agit, pour les personnages qui entourent Mouille d'Été, d'avoir tous envie de "faire flak-flak" avec elle. Cela, à une époque où cet acte à la fois intime et agréable n'était pas aussi codifié qu'aujourd'hui...

L'humour de ce roman de quête décomplexé et très nature, où l'on se propose la botte sans y mettre davantage de formes que cela, naît aussi des noms de ses personnages, souvent suggestifs et ambigus même si l'auteur, malicieux, suggère que ce n'est jamais ce que le lecteur serait enclin à penser. Ainsi voit-on évoluer Pine de Sanglier, Vol de Nuit ou Queue d'Écureuil. Des personnages nommés Brok, par exemple, apparaissent dès lors immédiatement comme quelque peu extérieurs au clan décrit par l'écrivain. 

Morgan Glendish a signé d'autres romans dans la série "Damned", notamment "Sexe ou silex?", et annonce une suite intitulée "Tambour et aisselle". On le retrouve aussi en préfacier de "C'est pas la longueur qui compte" de Padraig Morishknee. Padraig Morishknee et Morgan Glendish sont-ils la même personne, d'ailleurs? Les noms d'auteurs de la série "Damned" étant les pseudonymes d'écrivains suisses romands évoluant en liberté, les paris sont ouverts quant à leur identité...

Morgan Glendish, La caverne du Baba, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduit de l'écossais par Ramos Alaplaya.

Le site des Nouvelles Editions Humus.


dimanche 1 février 2026

Dimanche poétique 728: Vénus Khoury-Ghata

Regard de reproche du coq cuit dans son sang
la tache écarlate sur le sol de la cuisine dénonce la mère
ses mains semblent au-dessus de son assiette
elle le désosse avec tendresse
le mâche lentement
ses larmes ne sont pas de l'eau

Vénus Khoury-Ghata (1937-2026), Désarroi des âmes errantes, Paris, Mercure de France, 2024.

vendredi 30 janvier 2026

Le merveilleux en mode moderne, vif et poétique, avec Nétonon Noël Ndjékéry

Nétonon Noël Ndjékéry – "La Fabrique du merveilleux" est un ample conte africain, baigné, comme son titre l'indique, de merveilleux. Au travers de ses pages, l'écrivain tchadien et suisse Nétonon Noël Ndjékéry revisite les types et les figures imposées du genre avec beaucoup de bonheur et un soupçon d'humour. Tout part de l'ambition d'une jeune fille...

Poudoudou exploite en effet les traditions de son royaume pour devenir reine, quitte à tricher un peu dans le contexte d'une société marquée par ses rituels. Et peu à peu, le lecteur le montre, elle saura faire le vide autour d'elle et de son mari, le mbaï (roi) Laoula: exit même ses autres épouses, puisque dans un souci d'égalité face aux générations, le roi, polygame, épouse une jeune femme par an. Accessoirement, Poudoudou s'arroge le droit d'avoir un amant, Tipipi, son homme de confiance à plus d'un titre.

Le merveilleux s'invite dans les pages de "La Fabrique du merveilleux" – à commencer par la situation qui donne son titre au livre: c'est un lieu où tout semble possible, y compris la coexistence pacifique entre espèces animales a priori antagonistes dans le lieu où, précisément, les rêves naissent et sont gérés pour chaque être vivant. C'est que l'histoire, dans son ensemble, demeure proche d'une nature volontiers référentielle: le temps, en particulier, y est évoqué en lunes à l'occasion.

Et puis, il y a ce personnage de Guiliguili, alias Keïko, l'une des enfants égarées du roi, dont les larmes créent tantôt des bijoux, tantôt des chaînes pour les prisonniers, tantôt même des pythons, colliers vivants prompts à étrangler. L'écrivain ménage ses effets avant de la faire intervenir, afin de créer autour d'elle une aura de mystère: qui est la géniale bijoutière qui produit, en toute discrétion, les si beaux joyaux de la reine?

Cet univers merveilleux, l'écrivain l'a voulu en posant dès le départ l'idée que le monde du rêve et celui du réel sont en réalité poreux et que les dieux, en particulier le dieu Sou, créateur dominant dans la mythologie du pays de Poudoudou, ne se gênent pas d'intervenir d'un côté ou de l'autre. Et c'est avec l'art immense du poète que le romancier déroule les multiples péripéties de son conte. Un art empreint d'une poésie de tous les instants, riche en images d'une originalité toute personnelle, intemporel, marqué aussi par un certain sourire. Le tout, mis au service d'une intrigue inventive qui évolue sur la mince ligne de frontière entre le réel et le songe.

Nétonon Noël Ndjékéry, La fabrique du merveilleux, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas.

mardi 27 janvier 2026

"Les Corberaux", un conte de fées truqué sur une île opulente

Anne-Frédérique Rochat – Préserver les apparences, assurer l'impunité: ce sont les mots qui viennent à l'esprit en refermant "Les Corberaux", dernier roman de l'écrivaine suisse Anne-Frédérique Rochat. Ce roman débute à la manière d'un conte de fées trop beau pour être vrai, et s'achève au moment où l'onde remuée se calme, engloutissant un drôle d'épisode de vie.

Homme riche, influent et vieillissant, M. Corberaux engage, sur un coup de tête, une vingtenaire sans abri nommée Agathe. Son passé? Compliqué, l'auteure le suggère avec pudeur. Sa mission? Ce sera le service aux repas, un peu de ménage. Elle sera logée, nourrie. Le paradis pour une jeune femme qui vit dans la rue, exposée à toutes les menaces. Donc oui: le lecteur se dit, en lisant les premières pages de ce roman, que c'est trop beau pour être vrai. 

L'auteure joue avec cette situation de départ, tout en glissant, d'emblée, quelques fausses notes discrètes qui devraient alerter: la maîtresse de maison surréagit à la curiosité d'Agathe concernant l'aménagement du manoir où elle vit, par exemple. Quant au fait de travailler pour ce couple sans être rétribuée, cela revient pour Agathe à être totalement dépendante de celui-ci. Cet emploi de "dame de compagnie" est-il donc une prison dorée? Un paradis truqué? La romancière captive en entretenant le doute, entre confort matériel et dynamiques d'emprise: en substance, pour Agathe, c'est ça ou la rue.

Peu à peu, l'écrivaine pousse son roman au noir. Le lecteur découvre ainsi une maîtresse de maison toxique, soufflant le chaud et le froid à l'encontre d'Agathe. Quant à son mari, de manière plus prévisible (ou le voit venir dès le début du roman: un homme d'âge mûr qui offre un emploi à une jeune femme en détresse sociale n'est pas forcément désintéressé...), bien qu'impuissant, il finira par se révéler pour ce qu'il est: un prédateur. Quant au chien Gamin, en baladant sa lassitude de vivre, il offre quelques pauses amusées dans une ambiance qui devient de plus en plus pesante.

Et si la corne de brume du port rythme et informe la vie sur l'île où vivent le couple et sa servante, Marie-Aline joue le rôle d'avertissement. Institutrice, elle ne dépend pas du couple Corberaux, ce qui lui confère une liberté de parole sur les questions sociales du cru: problèmes de santé dus au travail dans l'entreprise dirigée par M. Corberaux, mais aussi gestion paternaliste qui permet à ce même Corberaux d'avoir des obligés, même modestes, sur qui compter. 

En situant son intrigue sur une île jamais nommée, enfin, la romancière installe "Les Corberaux" dans ce qui semble un laboratoire presque isolé où vivent des privilégiés qui doivent être contents de l'être et interagissent au gré des conventions sociales et pas davantage, par opposition au mode de vie sur le continent, jugé moins désirable, plus misérable aussi.

C'est sur quelques actes de violence que se termine le roman "Les Corberaux", laissant au lecteur un sentiment de décalage injuste: la lanceuse d'alerte Marie-Aline, Cassandre de notre temps, n'aura pas été écoutée, et les Corberaux trouvent aussi leur mortel destin, ce qui ne leur évite pas les honneurs d'une société insulaire qui fonctionne en vase clos. Et Agathe? Choquée, elle aussi aura quitté la scène en fin de roman. Reste Désirée, celle dont personne ne veut sauf peut-être Agathe, qui fait figure, au tout dernier chapitre, de lumière d'espoir. 

Anne-Frédérique Rochat, Les Corberaux, Genève, Slatkine, 2026.

Le site d'Anne-Frédérique Rochat, celui des éditions Slatkine.