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mardi 25 octobre 2022

Paweł Lisicki: Judas Ier, celui par qui la fin des temps arrive

Paweł Lisicki – L'Esprit souffle où il veut, même chez des hommes qui ont cessé de croire en Dieu... c'est ce que démontre "L'âge de l'Antéchrist", un étonnant roman d'anticipation chrétien signé du journaliste polonais Paweł Lisicki. Imaginez que dans un peu moins de 200 ans, le pape s'appellera Judas Ier... 

Des idées...
Avec "L'âge de l'Antéchrist", l'auteur développe une anticipation essentiellement idéologique, fondée sur l'évolution extrême des idées qui, aujourd'hui déjà, travaillent la société: possibilité de séparer les enfants de leurs parents s'ils ne les éduquent pas selon une certaine doxa empreinte de wokisme, euthanasie généralisée fondée sur l'idée que la douleur (cancer, insuffisance sexuelle) impérativement être rejetée, etc. Ce que l'Eglise accepte assez bien, allant jusqu'à pactiser avec les "cliniques de la Bonne Mort", qui expédient les humains condamnés par la médecine dans l'au-delà... et dans la bonne humeur, qui plus est!

L'auteur pose ces jalons idéologiques dans toute la première partie du roman, la plus longue à lire. Construite comme un flash-back irrigué par le flux des idées et des évolutions de société, elle relate la jeunesse et l'ascension de Juan Pablo Bergamoto, futur pape Judas Ier, dont le parcours est présenté comme typique. L'auteur suggère par ailleurs qu'en décidant de supprimer la notion même de péché, Judas révèle son statut d'antéchrist, de diable faisant de l'entrisme au sommet du Vatican. Sans vergogne, l'auteur le positionne en héritier du pape François (l'actuel) et de sa phrase "Qui suis-je pour juger?" – poussée à l'extrême, une fois de plus, pour en faire une devise du relativisme radical.

Il ne sera donc guère question de géopolitique ou de catastrophes écologiques ou climatiques. Tout au plus sait-on que les Terriens ont colonisé Mars et la Lune, qui fonctionnent en confédération, et que certaines nations, occidentales en particulier (c'était prévisible), se révèlent plus réceptives que d'autres à la corrosion idéologique à l'œuvre.

... à l'intrigue
Dès la deuxième partie, où s'installe une intrigue d'enquête, l'univers de Judas Ier s'étoffe, avec toute une équipe de prélats qui se révèlent corrompus que l'auteur se plaît à nommer de façon fantaisiste et allusive. Ainsi, c'est Bill Gooddeath qui s'occupe des cliniques de la Bonne Mort, et Giovanna Turbo Bordello, cardinale (car l'ordination des femmes est admise dans l'Eglise de Judas Ier), a l'idée de la reconstruction ultime: prouver que la résurrection du Christ n'a jamais eu lieu. 

Dès lors, progressivement, le roman adopte le rythme dynamique et magnétique d'une enquête truquée, avec son policier sourcilleux et ses opposants: des chrétiens simplement désireux que l'objet de leur foi ne soit pas déconstruit. Cela passe en particulier par le recours plus fréquent aux dialogues, de plus en plus tendus: alors que jusque-là, le christianisme s'est dénaturé à force de ne vouloir offenser personne, voilà que ses cadres, sous pression pour décrocher la preuve unique, élèvent la voix... 

L'auteur ne manque pas de souligner le caractère dérisoire d'une telle ambition, qui repose sur un bête os antique: celle-ci ne saurait remettre en question la possibilité de l'existence de Dieu, avec ou sans résurrection, puisque celles-ci relèvent de la foi et ne peuvent être approchées par la science ou la raison, qui domine toute enquête.

"L'âge de l'Antéchrist" est un roman apocalyptique bien informé, susceptible de choquer les bien-pensances de tous bords plus souvent qu'à son tour. Pourtant, son intrigue évolue dans un univers devenu insipide pour ses personnages, à force de ressembler à un safe space ouaté, sans souffrance, sans oppression ni mot susceptible de blesser: ainsi, Dieu le Père devient "Père-Mère" afin d'intégrer les changements sociétaux. Au-travers de son enquête théologique, ce roman pose avec force la question de la finalité d'une vie dont Dieu a été évacué en mettant en scène des personnages prêts à tout, même à détruire l'Eglise, pour remettre du sens dans leur vie de religieux en perdition.

Paweł Lisicki, L'âge de l'Antéchrist, Paris, Via Romana, 2021. Traduction du polonais et avant-propos de Wojtek Golonka, relecture et postface de Jacques Dhaussy.

Le site des éditions Via Romana.

Pour ne rien cacher, c'est aussi à cause de sa couverture que j'ai choisi ce livre: avec son illustration signée Jérôme Bosch, elle ressemble curieusement à celle de mon premier roman, "Tolle, lege!", que je recommande chaudement bien entendu... 😉 
 

2 commentaires:

  1. bonjour, tu m'incites/intrigues, je note !

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    1. C'est à essayer en effet, si les ambiances catholiques et plutôt conservatrices ne te rebutent pas.
      Merci de ton commentaire et bonne semaine à toi!

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