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lundi 30 mars 2026

Chroniques d'un bout d'Algérie suisse

Lolvé Tillmanns – On ne le sait pas forcément, mais à sa manière, la Suisse a aussi joué son rôle dans la course aux colonies du dix-neuvième siècle. Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de "Un aller simple pour Nova Friburgo" d'Henrique Bon, qui relate les débuts de Nova Friburgo, au Brésil. C'est cependant plus près du Vieux continent que la romancière Lolvé Tillmanns emmène son lectorat avec "Colon ne s'écrit pas au féminin": mettant en scène trois personnages féminins soigneusement construits et typiques, elle y décrit les débuts de la colonie suisse de Sétif, en Algérie, pilotée sous le Second Empire par la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif.

Trois personnages féminins? Ce seront les yeux du lecteur, constitutifs de trois points de vue distincts: Lisette, la bonne d'une riche famille de banquiers; Safia, native de Sétif, sœur de Youssef; Anne-Laure, partie avec Pierre et leur famille en Algérie dans l'espoir d'une vie meilleure. 

Lisette ouvre la porte du logement de riches bourgeois genevois, menant leurs affaires à coups de non-dits aussi, dans un environnement feutré que souligne, côté style, le langage châtié joliment recréé par la romancière. Safia et Anne-Laure, quant à elles, se rapprochent par la grâce de galères communes, tentant une forme de vivre-ensemble pas toujours équilibrée, tant il est vrai que le colon a tendance à imposer ses us et coutumes et à questionner l'autochtone, à le contraindre à prendre position: faut-il aller à l'école des Français, se lier avec les "Souissis"? L'alcoolisme de Pierre n'arrange rien; dans un souci d'observation sociale, la romancière oppose celui-ci, populaire, collectif et brutal, à l'alcoolisme "mondain" de Madame, maîtresse de Lisette, comme il était d'usage à l'époque. Mais n'est-ce pas le même sentiment de vide que Pierre et Madame cherchent à combler, chacun de son côté de la Méditerranée?

Indépendantiste avant l'heure, Youssef joue le rôle de trouble-fête en rejetant la colonisation en bloc, alors que d'autres personnages, à Sétif et au-delà, cherchent avant tout à vivre avec la présence coloniale. On pense aux enseignants qui donnent une instruction primaire, au pasteur au rôle trouble et intéressé mais pas toujours néfaste. Les liens semblent se souder parfois, au gré d'adversités aussi importantes que les maladies. Tout cela, la romancière le décrit tout en nuances. L'écriture elle-même s'adapte au point de vue des personnages, ce qui fait de "Colon ne s'écrit pas au féminin" un roman historique choral aux voix bien dessinées, marquées tout au plus par l'anachronisme d'une correction selon les recommandations orthographiques de 1990 – que l'instituteur mis en scène par la romancière n'eût guère tolérées quant à lui.

Donner à voir l'histoire avant tout à travers les anonymes, riches ou pauvres, généralement anonymes ou oubliés (à l'exception d'Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, qui joue ici un rôle méconnu) , sans juger: telle est l'idée de "Colon ne s'écrit pas au féminin" dès lors qu'il s'agit de raconter et de mettre face à face deux modes de vie, la société genevoise et la société algérienne, qui ont chacune leurs contraintes en ce milieu de dix-neuvième siècle – pour les femmes comme pour les hommes, trop facilement enfermés dans des rôles.

Mais les chapitres sont mis en perspective par de nombreuses exergues qui, elles, plantent l'évolution d'un décor historique changeant mais volontiers péremptoire, voire impitoyable. On découvre ainsi qu'ils sont nombreux, les généraux, politiques et autres écrivains, à avoir eu un avis, voire un vécu, sur la parenthèse historique de l'Algérie française. Et là, l'autrice choisit le plus souvent de citer les grands frères français pour retracer, par autant de punchlines historiques, ce qu'a pu être l'Algérie française – à l'ombre de laquelle a crû, pian-pian quitte à décevoir quelque peu les capitalistes de son temps, le bout d'Algérie suisse qui fait l'objet de "Colon ne s'écrit pas au féminin".

Lolvé Tillmanns, Colon ne s'écrit pas au féminin, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site de Lolvé Tillmanns, celui des éditions Cousu Mouche.

dimanche 29 mars 2026

Dimanche poétique 736: Louis-Honoré Fréchette

Mars

Adieu les jours sereins, et les nuits étoilées !
La neige à flocons lourds s'amoncelle à foison 
Au penchant des coteaux, dans le fond des vallées 
C'est le dernier effort de la rude saison.

C'est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ;
Des frimas cristallins l'étrange floraison
Brode ses fleurs de givre aux branches constellées ; - 
Là-bas un trait bronzé dessine l'horizon.

Le vieux chasseur des bois dépose ses raquettes ; 
Plus d'orignaux géants, plus de biches coquettes, 
Plus de course lointaine au lointain Labrador.

Il s'en consolera, dans la combe voisine,
En regardant monter sur un feu de résine
La sève de l'érable en brûlants bouillons d'or.

Louis-Honoré Fréchette (1839-1908). Source: Bonjour Poésie.

mercredi 25 mars 2026

De la fragilité d'une certaine manière de faire société

Peggy Sastre – Alors qu'elle s'apprêtait à rédiger un ouvrage sur une tout autre thématique, la journaliste Peggy Sastre est touchée, au plus profond, par les événements du 7 octobre 2023. S'en remettre, réfléchir au ressenti subi ce jour-là et à ce qu'il a pu ébranler en elle: c'est ce que contient "Ce que je veux sauver", témoignage à la fois personnel et rigoureusement raisonné.

Soudain, en effet, tant de choses apparaissent comme moins évidentes qu'il n'y paraît pour l'autrice, héritière des Lumières et de la raison, qui a baigné dans l'universalisme à la française comme un poisson dans l'eau de son aquarium. 

Les premières pages démontrent dès lors tout ce qu'un monde en paix, où tout fonctionne, même la démocratie, peut avoir d'exceptionnel: le fonctionnement selon les rapports de force, violent, n'est jamais loin. Quant à ce qu'on appelle la civilisation dans le monde occidental, pacifiée et fondée sur une certaine ouverture, basée aussi sur la liberté maximale accordée à l'individu, elle apparaît également, et l'autrice le perçoit nettement, comme un vernis fragile relevant de l'anomalie.

Dès lors, la réflexion va porter sur quelques exemples soulignant d'une part le caractère précieux d'une société qui fonctionne sans accroc – le jour de drames aussi marquants que le 11-Septembre ou le 7-Octobre, le reste du monde continue de vivre normalement, et d'autre part la facilité avec laquelle la bête tapie en chaque humain peut jaillir et percer le vernis bien propre d'une société policée, qui peut paraître aller de soi: si cultivés et instruits qu'ils aient pu être, par exemple, les Nazis n'ont pas hésité à faire vivre, en groupe, le régime politique violent et haineux que l'on sait. Les doctorats ne vaccinent pas contre cela... L'autrice relève aussi que la meute aveugle et haineuse qui agit, le mal qui se fait, c'est toujours pour la bonne cause.

Car oui: l'autrice oppose aussi l'idéal de liberté individuelle qui domine en Occident et les logiques tribales, oppressives notamment pour les femmes, qui prévalent ailleurs et peuvent revenir à tout moment par ici aussi. Elle se pose en défenderesse des libertés des femmes (chapitre "Camille"), sans pour autant couper dans un féminisme post-MeToo que, critique, elle juge enclin à favoriser cet esprit de meute qui naît d'actions en foules. Plus largement, la liberté de penser autrement, d'offenser (on pense ici au petit livre "La liberté d'offenser" de Ruwen Ogien), voire d'exprimer sa haine, fait partie des libertés défendues par l'essayiste, qui s'oppose aux interdictions d'opinions: elle les juge propices à fabriquer des martyrs autoproclamés, et finalement contreproductives.

L'humanité est-elle condamnée à vivre selon des mœurs tribales lourdes à porter ou peut-elle s'affranchir de ce poids? La possibilité de se questionner à ce sujet, en dernier ressort, est ce que l'autrice veut sauver. Elle l'affirme au terme d'une réflexion menée à un rythme rapide, portée par une voix qui assume sa part de familiarité pour se rapprocher du lecteur et faire passer un message. Il y a donc dans "Ce que je veux sauver" de quoi lancer mille débats, sur la base d'un propos direct et franc. Et l'envie, face à l'ensauvagement du monde actuel, d'opposer une réponse nourrie de la force paisible de la raison.

Peggy Sastre, Ce que je veux sauver, Paris, Anne Carrière, 2024.

Le site des éditions Anne Carrière.

Egalement lu par Andika.

lundi 23 mars 2026

Journal d'un lien sentimental toxique

RUCHAT

Martine Ruchat – La charge contre l'homme toxique est implacable dans "Couleurs couleuvre" de Martine Ruchat. Il suffit de quelques cahiers retrouvés chez Anne par son amie pour retrouver toutes les nuances d'une relation de couple déséquilibrée, vue de manière toute personnelle par Anne, femme d'âge mûr, qui tient le journal intime de sa relation avec un vieux beau à l'ancienne, plus âgée qu'elle, qui l'enferme dans une relation dont elle n'a pas souhaité tous les paramètres. "Il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir", dit la romancière. Telle est la ligne de fond de ce court roman.

Tout au long de l'ouvrage, le lectorat va se demander comment Anne est tombée sous une certaine forme d'emprise malsaine, alors qu'elle se targue d'avoir un tempérament libre et qu'à soixante ans, elle ne s'est jamais laissé enfermer dans quelque affaire que ce soit, idéologique ou humaine. Il suffit d'un rien pour que tout bascule: une rencontre dans une manifestation, un homme qui débarque et envahit son territoire, et c'est parti pour un tour de danse – cette image de la danse est omniprésente dans "Couleurs couleuvre", obsédante dans son caractère dysfonctionnel. 

L'histoire est racontée par la narratrice, une amie d'Anne, ce qui permet d'avoir un peu de recul, favorable à l'expression de ressentis empreints de colère. Cela permet aussi de favoriser la fluidité de la narration qu'Anne, puis son amie, fait de son lien étouffant avec son amant, presque décrépit, rigide dans ses habitudes, et dont il faut prendre tant de soin, auquel il faut se soumettre même au lit et "faire le sexe", comme il le dit de manière fort peu romantique. Les cahiers d'Anne expriment aussi un certain déni face aux heurts de cette relation, déni qui ne manque pas de révolter la narratrice, positionnée en observatrice extérieure. Il faudra tout un livre pour qu'Anne ouvre les yeux sur le tempérament abusif de son "amant". 

En optant pour le point de vue conjugué des carnets d'Anne et du regard extérieur porté par son amie sur ceux-ci, "Couleurs couleuvre" prend le risque du manichéisme, d'autant plus que jamais le personnage masculin ne s'exprime directement dans ce roman: aucune prise ou presque n'est offerte pour l'appréhender pleinement dans son humanité, faite d'ombres mais aussi de lumières, et le lecteur va peut-être le prendre comme un simple épouvantail sans épaisseur. 

Un risque assumé? Il s'impose en tout cas dans le choix d'une narration tournant autour d'un journal intime rédigé sur des carnets qui, de plusieurs couleurs, déclinent autant d'aspects d'un lien vicié par une forme de perversion narcissique que la romancière excelle à décrire, dans une écriture dense et lente. A cela viennent s'ajouter les thèmes liés au grand âge et aux dépendances qu'il peut impliquer... jusqu'au point de rupture, brusque, inéluctable. 

Martine Ruchat, Couleurs couleuvre, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

dimanche 22 mars 2026

Dimanche poétique 735: Christina Friedli

Le Silence

Le Silence est la plus belle des fleurs,
le parfum de la sagesse intérieure,
le doux nectar de l'imagination,
le fragile pétale de l'inspiration

Le Silence est comme un paysage sans âge,
la contrée où la méditation devient voyage,
la terre qui murmure les secrets de la vie
à ceux recherchant l'illumination de l'esprit

Le Silence peut rimer avec différence
en devenant le synonyme d'intolérance
Il peut exprimer la joie et le bonheur
ou se conjuguer avec détresse et pleurs

Le Silence est la vraie source du Savoir,
la fontaine où la Révélation on peut boire,
le Vide dans lequel entre deux respirations,
on plonge pour se fondre dans la Création

(1994, séance de méditation)

Christina Friedli (1966- ), Entre ciel et terre, Paris, Collection Saint-Germain-des-Prés, 1998.

jeudi 19 mars 2026

Quatre destins, entre mots et silences

Delphine Bloetzer – Ils sont quatre, les personnages centraux de "Funambules du silence", premier roman de l'écrivaine et médecin suisse Delphine Bloetzer. Le destin va redessiner les relations qui existent, ou pas, entre eux, et se charger par la grâce de rencontres inattendues, les placer sur une nouvelle voie marquée par l'"espoir" – dernier mot du roman, ce qui n'est pas un hasard: même dans la force de l'âge, et même si cela paraît difficile voire impossible d'avancer, la vie peut promettre une meilleure voie à tout un chacun.

Ces quatre personnages sont des gens assez ordinaires, partageant tous une fêlure plus ou moins cachée, plus ou moins affirmée, avec laquelle il faut bien vivre. Marcus, avocat à succès, vit ainsi dans le souci constant de plaire à un père autoritaire; Claire masque sa dyslexie et ses difficultés d'apprentissage en exerçant le métier de médecin; Audrey apprend à vivre parmi les hommes malgré son autisme et Claude fait face aux craintes que suscite le diagnostic d'un cancer du cerveau. 

En posant ces personnages aussi clairement, la romancière invite tout un chacun à s'interroger sur ses propres silences, sur ses comportements. Et l'une des forces de "Funambules du silence", et non la moindre, c'est précisément de ne jamais juger. Chaque chapitre est centré sur l'un des quatre personnages; l'auteure les laisse agir selon leur tempérament, décrit de manière cohérente, et laisse simplement résonner leurs actions dans l'esprit et dans le cœur du lecteur.

Ces résonances sont encore amplifiées, et c'est un choix judicieux de la romancière, par les références constantes à la littérature d'hier et d'aujourd'hui. La littérature en général, mais aussi le rapport aux mots et la lecture en particulier, sont une constante chez chacun des personnages de "Funambules du silence". Cette constante est soulignée par de nombreuses citations d'auteur placées en exergue de chaque chapitre. Les choix relèvent tantôt des grands classiques, tantôt d'écrivains à succès d'aujourd'hui (on voit passer entre autres Claudie Gallay ou Muriel Barbery), que plus d'un lecteur du premier roman de Delphine Bloetzer aura peut-être déjà lus.

Livre des fêlures indicibles, "Funambules du silence" est un roman dense autour du langage, bien sûr, et aussi des silences qui, loin de n'être pas parlants, n'en sont que la version en creux et n'ont pas toujours la même portée, la même qualité. Au fil des pages, le lecteur s'attache aux quatre personnages mis en scène, dans leurs interactions comme dans leur caractère: leur construction est le fruit d'un travail remarquable d'approfondissement de leurs personnalités, dans toute leur épaisseur et leurs méandres, que la romancière, en psychologue pugnace, excelle à mettre au jour.

Delphine Bloetzer, Funambules du silence, Lausanne, Favre, 2026.

Le site des éditions Favre.

lundi 16 mars 2026

Portrait de maire de Paris en tant que cible

Philippe Colin-Olivier – Tout le monde déteste le maire de Paris. C'est du moins ce qui apparaît dès les premières lignes du roman "Qui a tué le maire de Paris?" de Philippe Colin-Olivier. Et force est de relever que J.-J. Navalo, maire en titre, fait l'objet de pas mal de récriminations lourdes d'envies de meurtre. Mais qui va lui planter le coup fatal?

Si J.-J. Navalo n'a pas grand-chose à voir avec Anne Hidalgo, maire de Paris en titre pour encore quelques jours, il cristallise autour de lui les reproche qu'on a pu faire un jour ou l'autre à celle-ci, de façon plus ou moins fondée: chantiers partout, chasse aux automobilistes en centre-ville, embouteillages, choix esthétiques discutables. Cela dit, il y a une différence notable: pour être maire, J.-J. Navalo n'en est pas moins homme... à femmes. Dans un esprit gaulois, l'auteur n'hésite pas à jouer cette carte pour faire avancer son intrigue.

Ils seront donc cinq à haïr J.-J. Navalo (et les têtes de chapitre prennent du coup l'allure d'aphérèses), mais ce sera un sixième personnage qui aura sa peau. Lequel? La police patauge, et cela permet à l'auteur d'offrir à son lectorat quelques pages moqueuses sur cette institution, dont certains personnages sont plus enclins à la drague qu'à la recherche de coupables, surtout lorsqu'on chatouille les hautes et sensibles sphères du pouvoir. Dès lors, la justice qui demeure en fin de roman ressemble davantage à la "Drôle de justice" en mode Jean-Marie Rouart, soucieuse, dès que ça se complique, de préserver l'ordre public bourgeois, plutôt que de rechercher sérieusement puis de sanctionner celui qui le mérite.

L'auteur a le chic pour mettre en scène des personnages originaux, tous un peu bracaillons dans leur genre: un marchand de robinets aux abois parce qu'on ne peut plus se garer devant chez lui, un écrivain fantôme grugé, un entrepreneur qui a perdu un gros contrat à la suite d'embouteillages; il y a aussi quelques femmes dans l'histoire, amantes des uns et des autres, parfois militantes plus ou moins intéressées. Paris enfin a quelque chose d'un personnage dans ce roman qui ne manque pas de citer rues et autres lieux où se tient l'intrigue. Ainsi, le 43 de la rue de Trévise existe bel et bien – et c'est là que J.-J. Navalo a sa garçonnière. Quand on voit le bâtiment sur Google Maps, à la fois ancien et sans signe particulier, on se dit que c'est crédible.

Un tel univers romanesque a tout pour prêter à sourire, et force est de constater que l'auteur sait y faire: les dialogues sont rapides et efficaces, les situations bien croquées, les personnages risibles à souhait. Quant à l'humour de "Qui a tué le maire de Paris?", marqué par des allusions à l'actualité, il se distingue en particulier dans le registre du sarcasme et du grinçant, sans épargner personne. C'est rapide, rosse et divertissant: voilà donc bien sans doute un roman à lire pour rire de ses propres rognes face aux édiles de tout poil. En période électorale, voilà qui peut s'avérer salutaire.

Philippe Colin-Olivier, Qui a tué le maire de Paris?, Paris, Pierre Guillaume de Roux, 2020.

Lu pour le défi Un hiver polar.



dimanche 15 mars 2026

Dimanche poétique 734: Max Elskamp

Et tout au fond du domaine loin

Et tout au fond du domaine loin, 
Où sont celles que l'on aime bien, 
La plus aimée me pleure, perdue 
De ma mort aux semaines venue ;
La plus aimée de mon coeur s'attriste 
Et plonge ainsi que des fleurs ses mains
Aux sources de ses yeux de chagrin, 
La bien-aimée de mon coeur s'attriste.

Et tout au fond du domaine loin, 
La bien-aimée a mis ses patins, 
Se sentant dans le coeur de la glace, 
Et loin vers moi s'efforce et se lasse ; 
La bien-aimée accroche aux vitraux 
De la chapelle d'où l'on voit loin, 
Avec le pain, le sel et les anneaux, 
Ma pauvre âme, elle, qui ne meurt point.

Et tout au fond du domaine loin, 
La bien-aimée ne pleurera plus 
Les beaux jours de fêtes révolus, 
Aux bagues de famille à ses mains ; 
La bien-aimée m'a vu comme un saint 
Promettant un éternel dimanche 
Aux âmes enfantines et blanches, 
Et tout au fond d'un domaine loin.

Max Elskamp (1862-1931). Source: Bonjour Poésie.

samedi 14 mars 2026

Élodie Perrelet, rire pour ne pas sombrer

Élodie Perrelet – On devine que la collection "Verum factum" des éditions BSN Press s'engage dans la publication de récits de vie véridiques. C'est dans cet esprit que je me suis plongé dans la lecture de "Rire ou sombrer" d'Elodie Perrelet. L'idée? Une vie qui trébuche, une addiction qui gêne, et voilà que s'ouvre le cortège des centres de soins, suivi de tentatives de réinsertion, jamais gagnées. 

Cette vie, on le comprend et les pages de "Rire ou sombrer" le confirment un peu plus qu'à demi-mot, c'est celle de l'auteure, nommée par son prénom, par une civilité ou même par des initiales sur un peignoir. Autant de manières de se désigner ou d'être désignée, en fonction d'un contexte lui-même varié; force est de relever, cela dit, que jamais on le nom d'"Élodie Perrelet" ne sera énoncé tel quel dans le texte. Ce qui souligne ce qu'un tel récit peut avoir d'insaisissable, tant pour celle qui le raconte que pour ceux qui y prennent part.

Enseignante et chroniqueuse, l'auteure ouvre dans ce premier livre écrit de sa main une fenêtre sur sa vie intime, et fait le choix de donner à voir ce que d'autres, à sa place, auraient peut-être préféré celer. Elle le fait sans tricher, sans occulter quoi que ce soit. Au contraire: si court et synthétique qu'il soit, le livre "Rire ou sombrer" se révèle dense et n'omet aucun détail. 

Trois centres de soins? Pour être passée par là, l'auteure en relate ce qu'elle a pu en tirer pour sa propre vie, mais aussi les limites de chacun de ses établissements – consciente qu'il s'agit d'une résonance personnelle. Lui faut-il un centre ordinaire ou sera-t-il trop commun? Ou un établissement de luxe, financé par Maman, lui conviendra-t-il mieux parce que c'est plus cher? Et si l'idéal se trouvait, comme souvent dans cette Suisse que l'autrice observe, distante et amusée, dans le juste milieu?

C'est qu'il y a de quoi prendre soin, il faut le dire: l'auteure évoque dans "Rire ou sombrer" la dépression nerveuse et la dépendance à l'alcool, dont elle est la proie. C'est quelque chose qu'il faut comprendre, verbaliser pour reprendre pied – le lecteur le voit dès les premières pages, où l'auteure se met en scène dans un contexte qu'elle-même ne comprend pas, celui des hôpitaux psychiatriques, et où, surtout, elle réclame sa mère. 

Le parcours de soins de la narratrice est aussi tissé de rencontres, pour le meilleur, pour le pire et pour le plus bizarre aussi. "Rire ou sombrer" est ainsi traversé entre autres par une féministe méprisante, par un patient mignon qui se prend pour Mahomet, par une intervenante en soins intransigeante, par un pianiste de jazz flamboyant. Cela, jusqu'à l'ultime main tendue, précieuse, celle de Damien, lien privilégié.

Et pour tenir, alors? Un titre comme "Rire ou sombrer" indique que l'humour sera l'un des véhicules de ce voyage que se propose de faire un être humain désireux de se reconstruire. Il convient de relever, et c'est l'une des forces de ce livre, que chaque éclat de rire est décrit par la romancière. Bien ou mal venu, de telle ou telle tonalité, peu importe: il exprime la vie. Rire, c'est se détendre dans une situation pénible; c'est aussi se réjouir, comme des enfants, d'avoir transgressé une règle et de s'en trouver bien – aller se baigner au lac avec Damien, en l'espèce, avec un pique-nique où l'eau pétillante fait office de champagne. Ce rire, le lecteur y est invité aussi: l'écriture de "Rire ou sombrer", habilement imagée, est imprégnée d'un humour à froid prompt à faire naître plus d'un sourire. Car justement: l'alternative au rire, salutaire, libérateur de façon momentanée ou plus longue, plus ou moins gentiment transgressif même, c'est précisément sombrer... définitivement.

Élodie Perrelet, Rire ou sombrer, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

Egalement lu par Stéphane Riand.

vendredi 13 mars 2026

Femme thaïe, femme de taille!

Olan Mungkorn Chaiwat – Une plongée dans les bas-fonds de Patpong, quartier de Bangkok, ça vous tente? Pas besoin, pour ce faire, de prendre l'avion: "Justice dans l'ombre", d'Olan Mungkorn Chaiwat, fait le job du dépaysement l'espace d'une couple d'heures. Ce petit livre s'inscrit dans la série "Damned"; autant dire qu'il s'agit d'un pastiche de roman populaire, réalisé par un écrivain suisse romand qui préfère se cacher derrière un pseudonyme. Et sur ce coup-ci, le voici bien masqué...

"Justice dans l'ombre" revisite le motif assez classique de la jeune femme badass, à la fois belle, dépourvue de toute peur et capable de se défendre toute seule. Un tel tempérament n'est pas facile à caser dans le monde des bars où se déroule l'histoire et où les femmes, certes là pour gagner leur vie, sont plutôt prisonnières d'un système. Un monde où Mei, la jeune femme en question, cherche sa place, quitte à tuer le père – une scène du roman est explicite, en l'espèce.

Certes, il n'y aura pas de description complaisante des bars sexy qui font aujourd'hui encore la réputation de Patpong. L'écrivain préfère en visiter les coulisses, ce qui est bien plus intéressant: voilà le lecteur plongé dans des structures criminelles aux alliances très conditionnelles. Mei elle-même peut compter ses amis lorsqu'il s'agit pour elle de démanteler, par esprit de justice, un trafic d'êtres humains de genre féminin qui en dépasserait plus d'un (et plus d'une).

On l'aura mise en garde, pourtant; mais, pour le plaisir du lecteur, Mei vit son lot de péripéties et subit toutes les avanies qu'il faudra pour venir à bout de l'ignoble trafic – un trafic dans lequel son père, personnage peu aimable du livre, joue son rôle. 

Enfin, s'il faut relever un marqueur d'ambiance, celui-ci n'a rien de sexuel, si ce n'est par la bande: lecteurs baveux face aux femmes thaïes dénudées, passez votre chemin! En revanche, on relève que chaque chapitre commence, à la manière d'un leitmotiv obsédant, par l'évocation du climat moite de Bangkok à l'approche des festivités de Songkran. Promesse d'une sensualité jamais menée au terme, cette humidité irrigue du reste l'ensemble de "Justice dans l'ombre", roman campé dans une ville connue pour ses canaux, les khlongs, régulièrement évoqués pour faire vrai.

Quant à l'écriture, force est de relever qu'elle est sérieuse et efficace, apparemment exempte de clins d'œil à usage interne ou de tours de langage typiquement vaudois. Surtout, elle est pratiquement dépourvue de coquilles, contrairement à ce que l'on voit dans d'autres textes. Autant dire que pour un peu, on y croirait, à ce roman de la série "Damned"...

Olan Mungkorn Chaiwat, Justice dans l'ombre, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025. Traduit du thaï par Waraporn Longloy.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

La couverture originale du livre suivra... peut-être.

jeudi 12 mars 2026

Aimer ou tuer, un dilemme cornélien

Isabelle Aubert – Un tueur à gages amoureux? Pourquoi pas! Tel est le nœud de l'intrigue de "Par amour...", premier roman d'Isabelle Aubert. Cette écrivaine y réussit la synthèse originale entre le thriller et la romance et sait captiver son lectorat en faisant usage avec bonheur, tour à tour, des ressorts narratifs de chacun de ces genres.

Pour une immersion maximale, la romancière s'exprime à la première personne et se met dans la peau du tueur à gages, Benjamin, homme jeune traversant sa trentaine. Le lecteur le découvre pratiquement sans âme, ombre à la sortie d'un métro: dans la foule, l'assassinat d'un homme riche passe inaperçue – de même qu'auprès des représentants de la médecine légale. Et voilà qu'un nouveau contrat lui est proposé: tuer la fille de cette victime. Une fille de vingt ans et quelques, qu'il faut approcher... 

Ce rapprochement, la romancière excelle à en dessiner les contours. L'instauration d'un dialogue entre les deux personnages a son importance, bien sûr; mais l'écrivaine fait aussi usage de l'introspection pour dire les sentiments qui, à partir des plus modestes approches, naissent en Benjamin, un tueur professionnel qui se découvre soudain un cœur. Reste que jamais la tension véhiculée par l'idée d'un contrat sur Rachel, la riche héritière, ne se relâche: Benjamin se trouve tiraillé, de manière cornélienne, entre sa mission et ses sentiments. Le cœur ou la raison, disait l'autre... et ça fonctionne pleinement dans "Par amour..." – tout au plus peut-on regretter une tendance au chantage affectif chez Rachel ("Si tu arrêtes la fac maintenant, c'est fini entre nous", lâche-t-elle en page 104); à moins que ce ne soit un indice du destin de cette relation amoureuse aux apparences impossibles pour le lecteur et pour Benjamin lui-même.

En bon manœuvrier, Benjamin, certes plutôt neuf en matière amoureuse malgré son âge, va tenter de sauver Rachel, sachant qu'il ne lui suffira pas de dénoncer le contrat pour éviter que la belle héritière ne soit assassinée. Il sera dès lors question de cours de droit, de distance savamment calculée entre amoureux fous (sur le mode "ça va trop vite pour moi", entre autres), mais aussi de vigoureux traficotages informatiques. Quant à sauver Rachel et à être sincère avec elle jusqu'au bout, n'est-ce pas le risque de la perdre définitivement? Tous ces questionnements, la romancière les affronte, ce qui donne une belle épaisseur psychologique au personnage de Benjamin, secoué par l'éveil de sentiments inattendus.

Décliné en chapitres courts, "Par amour..." invite à une lecture rapide, exempte de temps morts. On suit avec un intérêt curieux et un peu malsain la romance entre Rachel et Benjamin ("comment cela va-t-il finir?"); mais la romancière a aussi su dessiner de façon crédible, autour d'eux, un petit monde de copains et de copines (on se souvient de Nicole, la pipelette de service) où Benjamin joue à l'occasion le rôle d'aîné un peu protecteur. Plus largement, ce roman donne à voir, en arrière-plan clairement dessiné, le contexte d'une faculté de droit parisienne; sans doute y a-t-il là une part du vécu de l'écrivaine. Parce que oui: pour tuer, ou par amour, il arrive qu'il faille reprendre des études... et qu'Eros et Thanatos se fassent la guerre, l'espace d'un livre, dans le cœur d'un tueur à gages.

Isabelle Aubert, Par amour..., Garges-lès-Gonesse, Isabelle Aubert Editions, 2011.

Le site d'Isabelle Aubert.

Lu pour le défi Un hiver polar.



dimanche 8 mars 2026

Dimanche poétique 733: Jules Laforgue

Complainte de la bonne défunte

Elle fuyait par l'avenue,
Je la suivais illuminé,
Ses yeux disaient : " J'ai deviné
Hélas! que tu m'as reconnue ! "

Je la suivis illuminé !
Yeux désolés, bouche ingénue,
Pourquoi l'avais-je reconnue,
Elle, loyal rêve mort-né ?

Yeux trop mûrs, mais bouche ingénue ;
Oeillet blanc, d'azur trop veiné ;
Oh ! oui, rien qu'un rêve mort-né,
Car, défunte elle est devenue.

Gis, oeillet, d'azur trop veiné,
La vie humaine continue
Sans toi, défunte devenue.
- Oh ! je rentrerai sans dîner !

Vrai, je ne l'ai jamais connue.

Jules Laforgue (1860-1887). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 6 mars 2026

"Nigra sum sed formosa": regards d'écrivains et de lettrés sur Saint-Étienne

Gérard-Michel Thermeau – Au fil de son histoire, la ville de Saint-Étienne n'a pas manqué d'attirer l'attention de quelques personnes, écrivains ou autres lettrés. Dans "Saint-Étienne, regards d'écrivains!", l'historien Gérard-Michel Thermeau a réuni une poignée de ces témoignages, concentrés entre la fin du dix-huitième siècle et le début du vingtième siècle. Ville noire, a-t-on pu dire? Oui, mais pour reprendre l'un de ces témoins de plume, lui-même citant la Bible: "Nigra sum sed formosa".

Les témoignages sont donc contrastés, il convient de le relever. Plutôt que de constituer une hagiographie, le but de Gérard-Michel Thermeau est bien, avec ce recueil, de collecter des textes représentatifs. Ainsi retrouve-t-on ce qui a pu plaire, ou pas, tout au long du dix-neuvième siècle: le noir des usines qui lâchent leurs fumées qui se déposent partout, le tempérament pratique et travailleur des habitants, qu'on a pu trouver peu gracieux, la saleté perçue par certains, l'ambiance particulière dégagée par des ateliers qui restent actifs même la nuit, qu'ils éclairent furtivement.

De Saint-Etienne, le choix des textes renvoie par ailleurs l'image d'une ville nouvelle, populeuse depuis les premières révolutions industrielles, et dépourvue de monuments très anciens: c'est bien durant la période couverte par "Saint-Étienne, regards d'écrivains!" que la ville se dote d'un tribunal et d'une mairie. Enfin, la comparaison avec des villes anglaises ou américaines telles que Birmingham ou Manchester est de mise. 

Qui sont les auteurs cités? Parmi les plus connus, ni Stendhal, ni Jules Janin, ne se montrent tendre avec la cité ligérienne. Jules Vallès est présent aussi dans ce recueil. On y trouve aussi des personnes qui, sans être écrivains au sens strict, ont laissé des témoignages de lettrés. On pense entre autres à Charles Furne, éditeur de Balzac, ou Flora Tristan, femme socialiste, mais pas au point de vouloir s'engager auprès d'ouvriers qu'elle "regarde de très haut", comme le dit le court texte de présentation. Enfin, le texte de l'avocat Jean-Louis Alléon Dulac donne le ton du recueil, entre ombres et lumières.

Il sera bien sûr question de passementerie, de mine, de forge, de quincaillerie et d'armurerie dans "Saint-Étienne, regards d'écrivains!". La lecture de ce petit livre est enrichie par des images qui rappellent les domaines industriels qui ont contribué à l'essor de Saint-Étienne: paysages avec usines et chemin de fer, scènes de labeur, gravures représentant la Place du Peuple ou la Grand'Église, avec une prédilection pour les fusains de Pierre Chapelon. 

Dans la dernière partie de ce livre, enfin, ce sont les artistes qui sont mis à l'honneur, avec de brefs commentaires. Des photos de l'auteur sont ainsi autant de regards sur les statues d'Étienne Montagny qui trônent devant l'hôtel de ville de Saint-Étienne – qu'on découvre avec son dôme, aujourd'hui disparu – ou, et c'est plus rare, sur les peintures, signées Albert Maignan, de la Chambre de Commerce.

"Saint-Étienne, regards d'écrivains!" invite son lectorat à se plonger dans les temps clés où Saint-Étienne, par son essor industriel, est devenu une ville. Cela, avec la diversité de regards plus ou moins affûtés et nuancés, collectés avec soin par un auteur qui a su dénicher des textes rares, voire restés à l'état de manuscrit, divulgués à un public qui saura les apprécier comme autant de témoins du temps jadis.

Gérard-Michel Thermeau, Saint-Étienne, regards d'écrivains!, Saint-Étienne, Histoire & patrimoine de Saint-Étienne, 2013.

Le site de Histoire & patrimoine de Saint-Étienne.


mardi 3 mars 2026

Une avalanche et des montagnes pour fonder une vie

Zaza Riachi Jabre – L'auteure de "Elle", Zaza Rachi Jabre, Libanaise chrétienne et cosmopolite, entre en littérature en se présentant: c'est un opus furtif d'esprit autobiographique qu'elle présente à son lectorat, sous les encouragements de l'autrice Barbara Polla. Avec ces deux personnes, nous voilà au croisement des arts et de la vie. Et côté vie, c'est bien de celle de Zaza Rachi Jabre, collectionneuse et amatrice d'œuvres d'art, qu'il s'agit. 

Chaque vie est particulière, oui, mais est-elle exceptionnelle? C'est la question qui se pose avant tout, lorsqu'il s'agit d'aborder "Elle": le vécu du personnage principal de ce récit compte certes ses obstacles et ses richesses, inhérents à chaque vie humaine, mais cela vaut-il un livre? L'autrice fait le pari de répondre par l'affirmative et réussit, en particulier par son style, à magnifier un parcours de vie marqué par ces hasards ("Snakes and Ladders", dernier chapitre) qui ont la force de construire une personne.

L'écriture, en effet, sait se révéler toute personnelle et adhérer à son sujet. On la sent âpre, en particulier, lorsqu'il s'agit de décrire la scène fondatrice qui ouvre le récit, celui d'une avalanche qui, par miracle, n'a pas emporté la jeune Zaza Riachi Zabre. La brièveté et la densité resteront de la partie: en quarante-cinq pages, l'autrice aura dit l'essentiel de sa vie, pourtant mise à distance par une écriture à la troisième personne qui fait que, par le jeu des mots, "Elle", c'est bien elle.

De cette "Elle", autrice revisitée par elle-même, le lecteur découvre au fil des pages le lien intime créé au fil des jours avec la montagne, qu'il s'agisse d'un lieu d'avalanches dangereuses, d'un espace de villégiature acquis par son père ou d'un emplacement protecteur au temps de la guerre au Liban. Le motif de la protection est du reste indissociable de la figure de son père, lui-même autobiographe, cruciale dans "Elle". On l'imagine protectrice et généreuse, par son action de chirurgien qui fera l'impossible pour sauver sa fille, mais aussi stricte, lorsqu'on lit les évocations de "Elle" à son sujet.

L'esthétique des montagnes et des visages vus fondent chez la narratrice ce qui deviendra un œil: une capacité à déceler les œuvres d'art qui vont lui parler. "Elle" dépasse ainsi l'activité de collectionneuse et de négociante en œuvres d'art en développant son propre goût. 

C'est court, c'est vrai, et il est permis de penser que le récit "Elle" en dit trop ou pas assez sur celle dont il est le sujet. Les rencontres mêmes, avec Pierre Soulages en particulier, apparaissent presque fugaces, plus que marquantes. L'écriture sonne cependant juste; dès lors, en refermant ce très bref opus (45 pages, avec deux illustrations), le lecteur ne peut que se demander, avide, s'il ne pourrait pas en (s)avoir davantage. Et pourquoi pas?

Zaza Riachi Jabre, Elle, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

lundi 2 mars 2026

Intrigues et beaux-arts en Italie fasciste

Michel Chevallier – "Les seize plaisirs", c'est une histoire de fascistes. Des vrais: nous sommes à Rome en 1936, alors que le régime du Duce triomphe et guerroie en Ethiopie, sûr de la victoire. Dans la capitale italienne, la vie continue et l'auteur, Michel Chevallier, entraîne son lectorat dans une intrigue policière organisée autour de la recherche d'un ensemble d'œuvres d'art licencieuses: "Les seize plaisirs", justement, ou "I Modi".

Dans ce dernier opus de l'écrivain genevois, c'est là que l'histoire rencontre la fiction: alors que le tirage original de cette série de seize gravures, signée de l'artiste Giulio Romano et datée de 1524, est disparue, condamnée par le pape Clément VII, l'auteur imagine qu'elle a atterri entre les mains du richissime comte Galeazzo Ciano, beau-fils de Benito Mussolini et dignitaire du régime. Pas de chance: ce précieux portefeuille de gravures lui est subtilisé. Deux jeunes policiers sont invités à mener l'enquête... et c'est eux que le lecteur suit.

Voilà une belle paire de lascars, ce commissaire Ascanio Gaetano et son acolyte l'inspecteur Cesare Accardi, qui raconte l'histoire de son point de vue. Leurs noms vont leur valoir quelques remarques; réciproquement, ils ne seront pas les derniers à manier les coups de pression, notamment auprès de Flavia et de Wanda, pour obtenir des informations. Juives? Qu'importe: le levier du chantage à leur encontre sera l'orientation sexuelle supposée des deux jeunes filles. Signe d'un temps de puritanisme malsain... et de la brutalité dont peuvent être capables certains humains, placés dans une situation où seul compte le rapport de force.

De manière plus typique, l'auteur utilise, surtout en début de roman, le motif du téléphone. Flavia et Wanda sont téléphonistes, soit; par ailleurs, tel dignitaire travaille derrière un bureau où trônent plusieurs appareils... qui fonctionnent. Il s'agit d'un clin d'œil à un objet symbole de statut social prospère ou élevé au temps du Duce, surtout s'il est blanc. En témoigne en particulier, par résonance, l'excellent film "Telefoni Bianchi" de Dino Risi (1976), qui relate "la carrière d'une femme de chambre" (son titre en français), et plus généralement le genre cinématographique du même nom, typique du cinéma italien de la période fasciste.

L'écriture, quant à elle, se révèle convaincante dans sa volonté d'immerger le lectorat dans une musique tout italienne. L'auteur n'hésite pas à glisser des phrases d'italien, voire de dialectes romain ou napolitain, dans la bouche de ses personnages. Il lui arrive parfois aussi de franciser des mots italiens ("camérière", par exemple) pour renforcer la couleur locale. 

Une couleur locale qui transparaît aussi dans le tempérament superstitieux que l'auteur prête à Cesare Accardi, et aux Romains en général, toujours à l'écoute d'une "tombola" traditionnelle qui confère aux chiffres, en particulier, un sens prédictif plus ou moins favorable. Enfin, l'écrivain dessine les contours de la manière qu'ont les Romains de pratiquer la religion catholique au temps du Duce, mâtinée de superstitions et respectueuse, en façade du moins, du bon vieux catéchisme. Quitte à l'acclimater quelque peu, à prendre des libertés et à tricher avec les "bonnes mœurs".

Sans condamnations flamboyantes ni complaisance malvenue, "Les seize plaisirs" décrit simplement le destin de deux policiers plus ou moins convaincus, exerçant leur métier en des temps difficiles. Pour ce faire, il s'attache à décrire le contexte historique de la manière la plus réaliste possible, sans juger, et avec un souci constant d'instaurer, pour le lecteur, une ambiance qui va le captiver et le pousser à tourner les pages, au fil de chapitres courts. "Les seize plaisirs" résonne avec "Rome est une femme" (réédité sous le titre "L'Inconnue de Rome"), premier roman de l'écrivain – une intrigue policière avec Cesare Accardi, déjà.

Michel Chevallier, Les seize plaisirs, Genève, Good Heidi Production, 2025.

Le site de Michel Chevallier, celui des éditions Good Heidi Production.

Lu pour le défi Un hiver polar.


dimanche 1 mars 2026

Dimanche poétique 732: Emilie Hoffmann

Mourir

Mourir
Pour ne plus souffrir.
La tête dans les étoiles
Pour ne plus avoir mal.

Le repos éternel.
Ne pas être immortelle.
Les yeux clos.
Ne pas dire un mot.

Sentir son âme s'en aller
Le coeur cesser de parler
Le corps léger
Doux comme un oreiller.

La vie qui s'évapore,
Même si ce n'est pas indolore
Je ne veux pas faire d'efforts
C'est mieux d'être mort.

Emilie Hoffmann (1984- ). Source: Bonjour Poésie.