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vendredi 8 septembre 2023

Clearstream ou Shark: complot ou enquête? Un roman de Denis Robert

Denis Robert – Vous souvenez-vous des affaires Clearstream? C'est en lisant, halluciné, l'ouvrage "Révélation$" de Denis Robert et Ernest Backes, respectivement journaliste et homme d'affaires, que je me suis intéressé, à mon modeste niveau d'observateur, à ce qui se passait du côté de Luxembourg. Il y a eu "Révélation$" donc, il y a eu aussi "La Boîte noire", témoignage sur le making-of de "Révélation$". Puis est venu "La domination du monde", un roman qui se nourrit de la documentation que Denis Robert a pu se procurer sur la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream – rebaptisée Shark pour le temps d'un livre.

Avant tout, voyons qui est le personnage que l'auteur met en scène, ce journaliste d'investigation nommé Yvan Klébert. Il est permis d'y voir une version romancée de l'auteur lui-même, qui se décrit sans fard, quitte à se montrer devenant fou ou se suicidant (ou pas) dans un accident de voiture. Pourtant, dans la logique du roman, le narrateur reste un personnage distinct d'Yvan Klébert; dès lors, il est permis de voir dans "La Domination du monde" un dialogue entre deux versions de l'écrivain, l'une romanesque, l'autre journalistique. Sachant que ces versions peuvent s'avérer poreuses...

Il convient ici de rappeler certains éléments de l'affaire Clearstream, ne serait-ce que parce que ça date un peu: Clearstream est une chambre de compensation luxembourgeoise qui, pensée au départ pour éviter les transferts physiques d'argent, a fini par devenir une boîte noire où les fonds, quitte à ce qu'ils se chiffrent en millions, ne laissaient aucune trace – des informaticiens y veillaient. Telle est l'obsession d'Yvan Klébert. Et telle devient, par contagion, l'obsession du narrateur – même si elle ne se pose pas dans les mêmes termes.

Disons-le ici: les lecteurs de "Révélation$" et de "La Boîte noire", également de Denis Robert, auront une impression de redite s'ils lisent "La domination du monde". On évolue dans le même monde, avec les mêmes présupposés et les mêmes conclusions, et même la possibilité, dejà entrevue dans "La Boîte noire", qu'une grosse secte américaine soit l'un des clients clés de Clearstream. Mais voilà: nous sommes dans un roman...

... et "La Domination du monde" assume ce statut. La force de l'auteur réside dès lors à ne pas écarter d'un revers de main la thèse du complot, placée simplement comme une réalité possible dans un contexte où l'on ne sait pas grand-chose. Alors oui: Yvan Klébert peut passer pour un complotiste, épuisé par ses recherches réputées parfaites, travaillé par la paranoïa: à lire ce livre, on peut croire que le monde est contre lui. Dès lors, est-ce qu'un si gros complot, ou simplement une telle organisation montée entre riches cosmopolites tenus par le secret, est possible lorsqu'il s'agit de faire taire? Yvan Klébert y croit dur comme fer et se révolte, son rédacteur fantôme important mais contesté (le narrateur) ne demande qu'à être convaincu, Luxembourg fait tout pour étouffer la voix des investigateurs, et le lecteur qui raisonne par lui-même se pose des questions.

Oscillant avec précision entre le vrai et le faux, décrivant les ressentis des uns des autres avec justesse, "La Domination du monde" n'est cependant pas dépourvu de longueurs. Etait-il entre autres indispensable de dessiner un repas de fin d'année entre collègues banquiers (au-delà de l'opportunité de présenter quelques seconds couteaux) ou de décrire les états d'âme d'un banquier déchu visitant une exposition sur l'Apocalypse selon Saint Jean? Cela aurait mérité un traitement plus incisif, mieux intégré au fil du propos.

Les boîtes noires de type Clearstream (renommée Shark dans "La Domination du monde")  existent-elles encore aujourd'hui, en 2023? Elles constitueraient alors un coup de couteau sérieux planté dans l'impératif de transparence, aujourd'hui plus que jamais en vogue. Dans l'intervalle, ce roman décrit et interroge ce qui se passe dans les livres, et au-delà si l'on sait y pourvoir.

Denis Robert, La Domination du monde, Paris, Points, 2006.

Le blog de Denis Robert (en sommeil).


2 commentaires:

  1. La boite noire : est-ce que le film est tiré d'un roman de cet auteur ?

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    1. Bonjour Alex! Non, je ne crois pas: "La Boîte noire" tient plutôt du témoignage du "making of" de "Révélation$" et de l'onde de choc généré par cette enquête journalistique.
      Bonne journée et bonnes lectures à toi!

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