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lundi 26 décembre 2022

"Mad": Alvina apprend vite, il suffit de bien la motiver...

Chloé Esposito – On l'aime bien, Alvina Knightly, avec son vécu d'éternelle paumée dans la vie, victime d'un manque d'amour familial et, peut-être, d'un léger handicap résultant du fait que son cordon ombilical s'est enroulé autour de son cou avant sa naissance. Mais voilà: on l'aimera de loin, de préférence: "Mad" relate en effet son vécu de jeune femme célibataire au surmoi déglingué, opportuniste, avide de sang, de fric et de sexe. 

Sa sœur jumelle Elizabeth, prénommée d'après la reine d'Angleterre, va lui demander un service auquel Alvina va se sentir obligée de répondre favorablement, coincée par les circonstances de sa piètre vie londonienne. Coup sur coup, en effet, Alvina a été virée de son travail de vendeuse d'annonces de presse et expulsée de l'appartement qu'elle partage avec deux junkies. Résultat: elle part pour la Sicile afin de prendre pour quelques heures la place de sa sœur, mariée et mère, adulée et riche à millions. Bien sûr, c'est un piège et rien ne va se passer comme prévu en cette terre de mafia...

Alors oui, vu comme ça, il est permis de penser à Bridget Jones quand on voit évoluer la Miss Catastrophes qu'est Alvina Knightly au début de ce roman. Mais voilà: le génie de l'auteure de "Mad" est de lui avoir donné un supplément de saveur en lui conférant un caractère marqué par une appétence sans retenue pour les sept péchés capitaux (qui donnent leur nom aux sections du roman) et en faisant évoluer son intrigue sur le mode du thriller bien trash.

Le sang constitue un thème récurrent de "Mad", et l'auteure lui confère une profondeur particulière en lui trouvant des racines dans l'enfance d'Alvina, l'enfant à laquelle on ne pense jamais et qui fait ses propres expériences – en l'occurrence, sucer un doigt qui saigne à la suite d'une piqûre d'épingle: l'auteure en fait un moment fondateur aussi marquant qu'un orgasme. Le sang, c'est aussi celui de la famille, inégalitaire s'il en est: alors qu'Alvina et Elizabeth partagent le même sang, tout sépare Elizabeth l'enfant sage et chérie et sa sœur laissée pour compte. 

Et comme le lecteur est lancé dans une dynamique de thriller, le sang va bientôt couler, par la grâce d'Alvina. Une Alvina qui y trouve son plaisir! La romancière lance un clin d'œil malicieux du côté de ces romans feel-good fondés sur les grosses ficelles du développement personnel en page 422, et force est de constater que c'est vrai: dans un roman feel-good comme dans "Mad", on a des personnages qui trouvent leur voie dans l'adversité. Cuisiner des muffins pour les clients d'une librairie-salon de thé ou zigouiller des gêneurs et vivre d'adrénaline, après tout, c'est le même combat pour le bonheur...

Franchement percutant et addictif, plein de beaux Italiens plus ou moins bien membrés (Ambrogio déçoit, Nino épate!), "Mad" est porté par une narration qui associe le souci du détail, voire une certaine lenteur résultant du travail minutieux des scènes et péripéties, à une sensation de rapidité qui naît du soin porté au rythme des phrases. Alvina est la narratrice, elle parle vite, et le lecteur ne manque pas d'être envoûté par son verbe volubile et juste, porteur d'un propos glaçant d'amoralité – celui d'une jeune femme qui marche au fric, au cul, au sang et au feu, et qui découvre qu'en fait, elle apprend vite, pourvu qu'elle bénéficie des bonnes motivations. Comme quoi, l'école de la vie, il n'y a que ça de vrai.

Chloé Esposito, Mad, Paris, Fleuve Noir, 2018. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Laura Contartese.

2 commentaires:

  1. Bon bah... ça fait envie !
    Je profite de ce passage pour te souhaiter une belle fin d'année.

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    Réponses
    1. Bonjour Ingrid! Il m'a fait passer un excellent moment: c'est le genre d'ouvrage complètement barré que j'aime bien.
      Bonne année à toi, merci pour tes voeux! :-)

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