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lundi 31 octobre 2022

Au pas de course jusqu'au bout de la bigorexie

Olivier Chapuis – "Le sport, c'est comme l'alcool, faut pas abuser, sinon on est saoulé", indique l'un des personnages du dernier micro-roman d'Olivier Chapuis, "Tartan". Partant de ce principe, l'auteur décrit la montée d'une "obsession ordinaire": celle de la course à pied, quand elle devient une drogue – en l'espèce, certains savants disent "bigorexie", d'autres "sportoolisme".

Et le parallèle avec l'alcool ou avec d'autres addictions apparaît de manière évidente: l'auteur montre comment, peu à peu, la dépendance prend toute la place. Cela, au travers du personnage de Simon, un jeune quadragénaire a priori ordinaire, un peu ventru à force d'être sédentaire, entouré d'une famille non dysfonctionnelle et d'un emploi d'architecte qui l'occupe généreusement et le passionne. La pratique de la course à pied s'impose dans ce petit monde à la manière d'un intrus.

Quadragénaire? Derrière la jolie façade, il y a quand même deux ou trois choses qui prédisposent le personnage à faire l'objet d'une telle addiction. Il y a en particulier un tempérament obsessionnel et perfectionniste qui pousse le bonhomme à aller au bout de ce qu'il commence, à fond et avec rigueur. C'est bien pour l'architecture, mais pour un loisir dont le but est simplement de rester en forme, c'est peut-être un peu trop.

Tout commence tout doucement, à telle enseigne qu'on peut se demander, au tout début du roman, où l'auteur veut en venir en décrivant un personnage a priori modèle et sans histoire. Une impression trompeuse: peu à peu, le romancier ménage un crescendo inexorable qui va jusqu'au bout. 

Les figures imposées de l'exercice sont présentes bien sûr, et il n'y a pas de faux pas. Tout compte: le choix du matériel, les anecdotes et les connaissances de la discipline (le "tartan" éponyme est par exemple le revêtement utilisé pour les pistes de course à pied des stades), les tentatives de compétition, ou la douce euphorie qui, peu à peu, se fait désirer, comme l'ivresse lorsqu'on est trop habitué à l'alcool. 

Le rapprochement avec l'alcool est suggéré aussi quand quelqu'un cache les chaussures de sport de Simon, comme on cacherait ses bouteilles à un ivrogne dans l'espoir qu'il mette fin à son péché (pas forcément) mignon. Enfin, les frictions avec la famille et les collègues ne manquent pas de se faire jour, petit à petit: le bonheur du coureur compulsif se déguste en solitaire, voire en égoïste...

L'auteur ne juge pas, il se contente de narrer, en recourant le plus souvent à des phrases courtes et incisives qui contribuent, de même que la brièveté de certains chapitres, à une atmosphère percutante. En rappelant des impressions qu'on a peut-être déjà vécues ou constatées avec d'autres assuétudes, l'auteur aborde judicieusement, dans "Tartan", une question peut-être plus fréquente qu'il n'y paraît même si elle est méconnue: celle de l'addiction au sport.

Olivier Chapuis, Tartan, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le site des éditions BSN Press.


2 commentaires:

  1. Eh bien, j'ai déjà entendu parler de l'addiction au sport (à cause de l'endorphine produite) mais je ne connaissais pas ce mot de bigorexie ! Je note, pourquoi pas, s'il croise ma route, même si je ne cours pas.

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    1. En effet PatiVore, c'est un mot rare... et ce petit livre l'illustre parfaitement. À essayer! (je précise que moi non plus, je ne pratique pas la course à pied! :-) )

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