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lundi 30 avril 2018

Sept nouvelles, entre sensualité et ouverture sur le monde

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Françoise Godel-Huwiler – Les nouvelles que l'écrivaine et dramaturge fribourgeoise a réunies dans "La Conférence de Boston et autres nouvelles" ont été écrites au fil des années d'une existence voyageuse. Les sept textes de ce premier recueil témoignent d'une ouverture sur le monde et font voyager le lecteur. Elles révèlent aussi le goût d'une écriture soignée. Et le plus souvent, ce sont des femmes qui en sont les personnages principaux.


La nouvelle qui donne son titre au roman est, de ce point de vue, exemplaire. Tout s'ouvre sur un moment de stress, celui du personnage principal, qui doit se préparer à donner une conférence alors que, historienne de l'art immigrée aux Etats-Unis de sa Bulgarie natale, elle n'a obtenu qu'un poste de nettoyage dans un musée. Moment de stress joliment rendu, d'emblée, par une succession d'infinitifs qui rendent ce début haletant.

Plus loin dans la nouvelle "La Conférence de Boston", l'écriture se fait précieuse, un peu à l'ancienne, pour citer la conférence que la narratrice se propose de donner: on se plonge dans le tableau "Le Concert" de Vermeer (effectivement conservé à Boston), avec le délice d'une certaine sensualité. Cela tranche avec l'histoire plus prosaïque de la conférencière qui se hâte vers le musée; mais n'y a-t-il pas un parallèle à déchiffrer entre la Bulgare qui connaît une évolution de carrière soudaine et la fille du tableau, serveuse promue modèle? Cela, avec en fin de récit la promesse d'une tendresse nouvelle.

Le lecteur appréciera aussi le regard que porte l'auteure sur l'histoire biblique de Salomé, transposée dans une pièce de théâtre. "Les jupes de ma mère" est une nouvelle pétrie de culture générale, qui fait ressentir les états d'âme d'une comédienne de théâtre qui, tout en jouant, espère et redoute que sa mère, une femme qui s'impose partout où elle arrive, vienne la voir jouer lors d'une répétition publique. En écho, se dessine justement cette relation mère-fille, parallèlement à la relation qui a pu lier Salomé et sa mère.

Il est permis d'être plus perplexe face à "A chacun selon ses mérites", qui décrit un monde d'une façon un peu trop allusive: est-ce qu'on est en présence d'un élevage de chats ou d'une maison close... ou un peu des deux? L'auteure s'en sort avec un bug informatique... Cela dit, le lecteur se laissera malgré tout bercer par la sensualité féline (c'est le cas de le dire!) et l'ambiance onirique qui se dégage des phrases de cette nouvelle qui s'ouvre sur une réincarnation.

"La Conférence de Boston et autres nouvelles" est aussi un recueil empreint de tendresse, affirmée en particulier dans le portrait d'une grand-mère collectionneuse de cartes postales dans "Bons baisers de la Lune". Soigné, empreint d'une certaine retenue qui n'empêche pas, au contraire, la sensualité, l'ouvrage offre au lecteur avide d'évasion une bonne bouffée d'air du large.

Françoise Godel-Huwiler, La Conférence de Boston et autres nouvelles, Fribourg, PLF, 2018.

Le site des éditions PLF.

dimanche 29 avril 2018

Les folles tribulations d'André Pastrella, trente-deux ans

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Joseph Incardona – C'est un plaisir de retrouver le personnage d'André Pastrella, alter ego littéraire de l'écrivain Joseph Incardona et personnage récurrent dans son œuvre. Les lecteurs l'ont découvert âgé de douze ans dans "Permis C". Dans "Banana Spleen", c'est un homme de trente-deux ans qu'ils découvrent, tentant d'être écrivain. Un bonhomme fidèle à lui-même aussi, tricard partout, ce qu'il cherche quand même un peu. "Banana Spleen" a connu une première édition en 2006; les éditions BSN Press en ont publié tout dernièrement une nouvelle édition revue et augmentée. A noter que le titre de ce roman n'a rien à voir avec un documentaire diffusé sur "Thalassa" dans les années 1990. Si ce n'est l'époque où ça se passe...


Le grain de sable? C'est le décès accidentel de la copine d'André Pastrella, Gina Louasi. L'auteur dépeint dès lors une forme de descente aux enfers, laissant son personnage évoluer en roue libre. C'est amer parfois: l'alcool devient une béquille pour Pastrella, qui perd ses engagements précaires d'enseignant vacataire à la suite d'une crise mystique et doit faire face au chômage et à son monde impitoyable. Mais c'est aussi hilarant, tant André Pastrella fait parfois n'importe quoi: l'humour de répétition, dans une certaine mesure (par la répétition de certaines scènes), mais surtout l'humour de situation a sa place dans "Banana Spleen". En particulier, la scène de l'achat d'un caveau de famille auprès d'une entreprise de pompes funèbres est un monument d'humour. D'autant plus qu'après, une fois acheté, le caveau s'avère bien encombrant...

L'écriture de "Banana Spleen" est percutante. Expressive, toujours cash, elle ne craint pas l'oralité. André Pastrella est facilement une grande gueule, et ses vannes font mouche. Cela, tout comme le baratin qu'il improvise pour fourguer à de nouveaux locataires de son appartement le sapin de Noël desséché qu'il n'a jamais voulu jeter: parodie cruelle du discours creux d'un certain art contemporain.

Avec un gaillard comme André Pastrella, bien sûr, les relations avec les autres ne peuvent être que problématiques. Cela, d'autant plus que certains personnages de l'entourage de Pastrella ne sont pas piqués des vers et que Pastrella lui-même a parfois de la peine à reconnaître ses alliés. Du coup, là aussi, c'est cash, vigoureux, sans concession. Il y a ces personnages féminins délirants, que ce soit Judith Klein, professeure de développement personnel délurée, ou sa fille, avec laquelle Pastrella fume et boit du champagne, ou encore la Thaïlandaise qui se balade à poil dans l'appartement qu'elle occupe avec son compagnon.

On le comprend, "Banana Spleen" est un roman fou, carrément déjanté. Certains le rapprochent d'un certain John Fante, auquel l'auteur rend du reste un petit hommage en forme de clin d'œil. Mais sa structure est solide: il est divisé en parties qui sont autant de titres de nouvelles, dont l'écriture est évoquée au fil des pages – ce qui permet à l'auteur de placer des histoires dans l'histoire, afin de la démultiplier. Ainsi indiqué, avec en finale l'envoi des textes à un éditeur (sans qu'on sache ce qu'il en adviendra), le fil rouge thématique de la littérature suggère au lecteur que "Banana Spleen" est un roman qui suggère que l'écriture peut être une rédemption, parallèlement à la remontée d'un personnage qui passe son temps à traquer ses démons.

Joseph Incardona, Banana Spleen, Lausanne, BSN Press, 2018.


Le site de Joseph Incardona, celui des éditions BSN Press.

Dimanche poétique 348: Azadée Nichapour


Amas d'amour Mamma
tes seins qui s'amoncellent
au milieu une couture
que tu couvres d'un collier
tes bras bien blancs ruissellent
ton ventre béant de six bébés
ton sexe rasé           caché
ne hurle plus ses brûlures
et sur tes jambes
voguent vaisseaux et vergetures
tes petits pieds
Mamma d'amour à moi

Azadée Nichapour (1969- ), Parfois la beauté, Paris, Autour du monde/Seghers, 2008.

mercredi 25 avril 2018

"La gauche en France", une histoire en articles

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Michel Winock – Alors que François Hollande vient de publier un livre en forme de bilan sur son mandat présidentiel, il s'avère utile et instructif de se replonger dans ce qu'il y avait bien avant lui, du côté non monarchiste, à gauche donc de l'échiquier politique français. L'historien Michel Winock y invite les lecteurs intéressés dans un ouvrage à la fois riche, accessible et finalement captivant, justement intitulé "La gauche en France".


Les chapitres du livre sont le reflet du choix de l'auteur de regrouper des articles, publiés pour la plupart dans la revue "L'Histoire". Le lecteur peut donc lire chaque chapitre indépendamment des autres. Reste que leur organisation ne doit rien au hasard: elle tend à suivre la chronologie, en partant des temps les plus anciens, pour arriver à notre vingt et unième siècle – précisément au temps où l'on pressentait que Ségolène Royal serait la candidate du Parti socialiste pour l'élection présidentielle française de 2007.

Tout commence, pour l'auteur, par l'acceptation ou le refus du droit de veto au roi de France Louis XVI: les républicains s'y opposent et, placés à gauche lors du vote, constituent le point de départ de la gauche en France – opposés à ce qui peine à se concevoir comme la droite. A partir de ce point de départ, et en préambule, l'auteur distingue quatre familles de gauche en France, soit trois plus une: la gauche républicaine, celle qui va donner le jour aux radicaux; la gauche socialiste (celle de la SFIO); la gauche communiste, celle qui a accepté les conditions fixées par Lénine lors de la Troisième Internationale et demeure en phase avec Moscou. La quatrième famille est, pour l'auteur, celle de l'ultra-gauche, présentée comme critique, héritière de Gracchus Babeuf. Leur histoire et leur fortune sont retracées, jusqu'à aujourd'hui.

Sur cette base, l'auteur multiplie les points de vue au fil des chapitres. Cela va du portrait (François Mitterrand, Victor Hugo, Guy Mollet – l'occasion de revenir sur quelques préjugés) à l'exposition d'enjeux ou de spécificités de la gauche française, telles que sa méfiance envers la social-démocratie à l'allemande. Au fil des pages, on peut être dès lors surpris de certaines questions qui, si elles ne font plus débat aujourd'hui, étaient discutées en leur temps: par exemple, une certaine gauche refusait le suffrage universel par crainte du vote paysan, ou le vote des femmes, jugées trop enclines à écouter le clergé: "élection, piège à cons!", comme on a pu le dire plus tard. L'impossible articulation avec le catholicisme, malgré certaines passerelles idéologiques, est explicitée aussi, comme prélude à l'anticléricalisme. L'opportunité de prendre le pouvoir, qui fait débat depuis toujours à gauche, est aussi analysée dans ses différents enjeux et aspects. Enfin, l'auteur identifie aussi avec précision les causes de certains aveuglements parfois entêtés, par exemple par rapport à Staline ("Les Français pleurent Staline", mais aussi "Le grand aveuglement").

Certains épisodes où la gauche s'est profilée et a développé la culture républicaine du pays, sont étudiés aussi, de façon nuancée: on en apprend ainsi pas mal sur le positionnement de la gauche face à l'affaire Dreyfus, tentée par la position antidreyfusarde entre autres parce qu'il ne faut pas protéger le bourgeois. Mai 68 n'est pas oublié, l'auteur articulant la révolte estudiantine et celle qui a pris ensuite dans les milieux ouvriers, considérant cette révolte comme la fin d'une époque et replaçant l'événement, singulier dans sa forme, dans le contexte international: un peu partout dans le monde, certains héritages sont remis en question.

Compilation structurée d'articles richement documentés et sourcés, "La gauche en France" recèle quelques redites, d'un chapitre à l'autre: c'est le risque du genre. Paru en 2006, il n'aborde pas les douze dernières années de la vie politique française côté gauche, bien sûr, même s'il esquisse quelques tendances, notamment un rapprochement du socialisme français vers la social-démocratie, plus ou moins assumé par les hommes politiques en pointe au début du siècle (Dominique Strauss-Kahn, par exemple). Il mériterait donc d'être réédité et augmenté! Cela, d'autant plus qu'il s'agit d'un ouvrage écrit de façon neutre et factuelle, montrant de manière étayée les limites et les forces d'une certaine idée de la République française.

Michel Winock, La gauche en France, Paris, Perrin/Tempus, 2006.


Le site des éditions Perrin.


lundi 23 avril 2018

Sonia Ristić, les fleurs de l'amitié

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Sonia Ristić – "Des fleurs dans le vent", ce sont celles qui s'envolent à la fin du deuxième roman de Sonia Ristić. Mais ce sont aussi ces trois personnages attachants que l'écrivaine met en scène et qui sont les parfaits symboles d'une amitié indéfectible, malgré l'adversité: trois fleurs d'humanité, en somme. Summer, JC et Douma, ce sont trois personnages, une trinité en somme, qui donnent à croire qu'il y a quand même quelque chose de bon dans l'humanité, par-delà les différences.


"Des fleurs dans le vent", c'est à la fois trois tranches de vie et une seule. En début de roman, l'auteure prend délibérément un peu de recul, en écrivant son récit à la troisième personne, en rappelant qu'on est dans un roman (on ne va pas se mentir...), et surtout en s'autorisant à intervenir personnellement: c'est bien l'écrivaine qui explique, qui dit l'arrière-plan de ses trois personnages, issus du quartier parisien de la Goutte d'Or, présenté comme populaire, bariolé et vivace, loin d'être guindé – un court transfert d'une école à l'autre, résultant d'un remaniement éphémère de la carte scolaire, mettant en avant ce contraste  extrême qui joue d'un bout à l'autre d'une rue. Le terreau est parfois ingrat, mais on y trouve de quoi nourrir sa vie.

C'est l'amitié qui se trouve au cœur de "Des fleurs dans le vent". Certes, tout semble rapprocher trois personnages que tout devrait séparer. La romancière donne au lien amical une image concrète, forte, celle d'une "drôle de créature à trois têtes, six bras et six jambes, mêlés emmêlés": dès l'enfance, on se mord, on se bat, mais on est toujours inséparables. L'auteure fait évoluer cette vision, au fil des années, imaginant ce qu'elle peut être à l'adolescence, puis au début de l'âge adulte. Il est permis de voir quelque chose de monstrueux dans cette amitié qui, très vite apparaît comme un absolu pour ces trois personnages; mais on peut aussi concevoir ce lien physique comme l'image des nœuds plus immatériels qui constituent une amitié. Et ce n'est pas un hasard, enfin – quelle image forte, si surprenante qu'elle puisse paraître, pour tout commencer! – si "Des fleurs dans le vent" s'ouvre sur la scène où Douma est accueilli par JC et Summer à sa sortie de prison.

Les prénoms des trois amis eux-mêmes ne sont pas choisis par hasard, et suggèrent des voies particulières, comme si, pour citer le proverbe latin, "nomen est omen". Chaque prénom mérite une longue explication, qui permet à l'auteure de donner à ses trois personnages toute l'épaisseur qu'offrent des racines familiales toujours difficiles à assumer, toujours atypiques: une intégration perçue comme excessive pour JC (peut-on s'appeler Jean-Charles da Silva?), une lubie de hippie pour Summer (qui a pour sœurs des filles qui portent aussi des noms de saison, en français ou en anglais) ou une hésitation entre France et Sénégal pour Douma, de son vrai nom Alain-Amadou – soit dit en passant, d'ailleurs, le surnom "Douma", donné au personnage qui réussit le mieux au lycée, suggère "ду́мать", le verbe russe qui signifie "penser"... Tout le monde a le cul entre deux chaises, en somme, dans une société qui n'évolue pas toujours comme on le voudrait et n'adore pas toujours les personnages qui sortent du cadre.

C'est que le contexte socio-politique a tout son poids dans "Des fleurs dans le vent". C'est annoncé dès l'exergue, qui met en résonance le discours bien connu sur "le bruit et l'odeur" de Jacques Chirac et un extrait du "Cahier d'un retour au pays natal" d'Aimé Césaire, caractérisé par sa largeur de vues. Et lorsqu'on entre dans le roman, on constate que tout commence avec l'élection de François Mitterrand. Les actualités politiques marquantes, vues d'un œil critique et empathique, constituent un contrepoint à la vie des trois amis. Elle peut les toucher de plus ou moins près, qu'il s'agisse d'un ajustement de la carte scolaire à Paris (éphémère mais porteur d'ouverture) ou des jalons bien connus des dernières décennies de la Cinquième république: Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle, comme les deux jeunes qui se font électrocuter dans une centrale électrique (y compris les mots de Nicolas Sarkozy désireux de nettoyer la racaille au Kärcher), tout cela est dans ce roman, qui prend dès lors, sous une forme épurée et sensible, mais critique aussi, les allures d'une fresque des trente années qui ont précédé 2007. C'est habile de la part de l'auteur, qui suggère que tout lecteur partage avec ses personnages un vécu, fût-il perçu à travers le filtre de la télévision.

Une amitié que ni les années, ni l'adversité – qui change de forme à tous âges – n'ont pas su corroder: cela peut paraître incroyable, et c'est pourtant formidable. C'est là que réside la ligne de force du deuxième roman de Sonia Ristić, un roman à la fois si proche et si distant selon le point de vue, qui met en scène trois Français au profil a priori inattendu, qui essaient de trouver leur place dans une société que l'auteure dépeint en demi-teintes, avec une sobriété qui fait toute la force du propos. Pour un peu, on aimerait être Summer, Douma ou JC.

Sonia Ristić, Des fleurs dans le vent, Paris, Intervalles, 2018.


Le site des éditions Intervalles

Ils ont également parlé de ce roman: Bertrand GuillotYves Mabon.



dimanche 22 avril 2018

Le mâle occidental froidement mis à nu

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Philippe Testa – Vingt et une nouvelles pour dire l'homme occidental moderne, avec ses faiblesses et ses travers, sa médiocrité en somme. Tel est le propos du recueil de nouvelles de Philippe Testa paru dernièrement aux éditions Hélice Hélas, et sobrement intitulé "Mâle occidental".


C'est avec un regard aiguisé que l'auteur observe ses semblables. Il serait certes difficile de résumer ces nouvelles, l'histoire étant souvent minimale, tirée d'un quotidien banal qui est souvent celui du travail en col blanc – ce monde où les mots ne veulent pas dire grand-chose (et l'auteur recrée bien ses discours creux quand il le faut, par exemple dans "Mâle occidental" ou dans "Guet-apens tchèque"). Les fins d'histoire sont du reste abruptes parfois, et ne correspondent pas à l'image de la chute qui saisit le lecteur par surprise. Non, ce qui intéresse l'auteur, c'est ses personnages et leurs interactions.

Celles-ci sont marquées par les non-dits ou les lâchetés du quotidien. Le rapport au succès et à la défaite fait tout le sel de "Obsolescence programmée", qui met en scène le chef nouvellement élu d'une organisation sportive de prestige, chef dont on attend déjà le départ: derrière les sourires de circonstance, on devine les dents longues. Les rapports de force qui règnent au sein d'une bande d'amis sont minutieusement représentés dans "Nautisme". Cela, d'autant plus si les femmes s'en mêlent...

Car les femmes ne sont pas absentes de "Mâle occidental". L'auteur en a une vision guère moins pessimiste que celle qu'il a des hommes: il met en scène des femmes de caractère, abusives parfois, ou qui prétendent connaître leurs congénères masculins ("La bouche de Carmen"). Cela lui permet de mettre en évidence, par contraste, la lâcheté de ces hommes d'aujourd'hui qui n'osent même plus dire leur fait aux personnes qui méritent clairement d'être remises à leur place: mère qui exige de son fils qu'il lui fasse des petits-enfants ("j'ai le droit d'avoir des petits-enfants", dans "Sharon"), épouses qui mettent la pression sur leurs maris dans "Nautisme". Et puis il y a la drague, peu enthousiasmante voire lamentable, qui permet entre autres à l'auteur de mettre en avant le caractère "grande gueule" de certains hommes ("La guerre, mère des passions").

Et c'est sur la note nostalgique de "Néandertal" que l'auteur conclut son recueil, suggérant, à l'instar de Michel Houellebecq, que l'homme actuel, qui se souvient des temps préhistoriques où l'on était chasseur, vaut en somme moins que l'homme de Néandertal. Et au vu des nouvelles précédentes, force est de le constater, l'homme occidental moderne a, sous le regard de l'auteur, quelque chose d'inachevé, d'immature, de mal affirmé. D'incomplet, en somme, si sophistiqué qu'il se prétende.

La langue de l'auteur reste souvent assez neutre, pouvant donner l'impression que certaines nouvelles se ressemblent; d'autres se détachent, lorsque l'auteur donne directement la parole au personnage principal, par exemple dans "Industrialisé". Ce qu'on retient de "Mâle occidental", c'est la capacité de l'auteur à mettre à nu, froidement, la psychologie de ses personnages, dans des textes où tout est observé de près, les gestes comme les mots, et où tout somme juste.

Philippe Testa, Mâle occidental, Vevey, Hélice Hélas, 2018.

Dimanche poétique 347: Henri Michaux

Idée de Celsmoon.

Chaînes enchaînées

Ne pesez pas plus qu'une flamme et tout ira bien,
Une flamme de zéphyr, une flamme venant d'un poumon chaud et ensanglanté,
Une flamme en un mot.
Ruine au visage aimable et reposé,
Ruine pour tout dire, ruine.
Ne pesez pas plus qu'une hune et tout ira bien.
Une hune dans le ciel, une hune de corsage.
Une et point davantage.
Une et féminine,
Une.

Henri Michaux (1899-1984), L'espace du dedans, Paris, Poésie/Gallimard, 1966/2004.

samedi 21 avril 2018

Les mots malades selon l'un de leurs francs... locuteurs

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Loïc Madec – La langue française est l'objet de toutes les passions, et celles-ci s'expriment de temps à autres en des polémiques plus ou moins intéressantes. C'est dans ce flux de débats que s'inscrit le livre de Loïc Madec, "Les Français malades de leurs mots". A la suite de Thierry Raboud, journaliste auprès de l'excellent journal suisse "La Liberté", il convient de relever que cet ouvrage, écrit par un Français, a paru en Suisse: ses propos auraient-ils été inaudibles dans le pays de son auteur? En tout cas, si le verbe est haut, et nourri de quelques bonnes trouvailles, force est de constater que "Les Français malades de leurs mots" ne tient pas toutes ses promesses.


Ceux qui aiment les proses bien saignantes, pamphlétaires, où la critique vigoureuse est la règle, seront certes servis. L'auteur identifie avec précision les tics de langage d'aujourd'hui, tels que les "c'est mon ressenti", les "chacun ses goûts", les "faut pas généraliser", les "c'est compliqué" qu'il considère comme une manière, de la part du locuteur, de ne pas assumer ses propos ou de refuser de se confronter à leur complexité. Le lecteur sourira immanquablement à certaines trouvailles de style et aux bons mots bien trouvés, tels le tandem "Lady Merx" et "Fun", que l'auteur voit comme les moteurs de la société actuelle: la marchandise (en latin "Merx) et le plaisir ("Fun" en latin d'aujourd'hui, c'est-à-dire en anglais). La plume est alerte, et le lecteur pourra trouver cela jouissif.

Cela dit, l'auteur ne va guère plus loin que le constat, finalement personnel, d'une déliquescence de la manière de parler français. On pourrait dire de façon un brin cruelle que ce débat est de chaque génération, l'ancienne reprochant à la nouvelle de ne pas savoir parler le "biau parler françois"... Plus dommage, l'auteur ne suggère guère de façons de faire mieux, et se contente de citer, souvent sans analyse autre que sommaire, des paroles glanées à la radio ou dans la presse – semblant oublier qu'il n'est pas donné à tout le monde de parler avec aisance à la radio, en pleine conscience des milliers d'auditeurs attentifs: chacun ne sait pas donner, au débotté, un discours articulé à la façon d'un Marc Bonnant, avocat suisse connu pour la pureté formelle de son français.

L'analyse fait même trop souvent la place à des astuces de connivence, l'auteur utilisant certains gros mots comme "constructivisme" sans expliciter suffisamment ce qu'ils recouvrent – même s'ils sont, Dieu le sait, éminemment critiquables. En particulier, l'auteur récupère à son compte certains concepts d'un Philippe Muray, comme "Homo Festivus", sans dire au lecteur de quoi il retourne vraiment. Par de tels raccourcis, l'auteur se dispense d'analyser, et c'est bien dommage.

Et c'est là qu'on arrive à un aspect particulièrement exécrable de "Les Français malades de leurs mots": le mépris du locuteur francophone. Qu'on connaisse la définition de l'Homo Festivus, soit: chez Muray, c'est l'homme qui arrive à un stade de son développement où il ne pense qu'à faire la fête. Gageons que cela pourra déplaire à certains lecteurs qui ne se reconnaissent pas dans cette définition. Mais lorsque l'essayiste arrive avec des termes comme "Neuneu", avec majuscule, pour décrire les francophones, il y a un problème. Cela, d'autant plus qu'en donnant ses leçons, l'auteur considère qu'il n'est ni des "Neuneus", ni des "Homines Festivi" insouciants. Cela, sans parler de l'utilisation du terme "Narcisse": tous les francophones d'aujourd'hui passent-ils vraiment leur temps à se regarder dans un miroir? Et si, en écrivant et en faisant paraître un livre, l'auteur des "Français malades de leurs mots" était le suprême Narcisse? En non-réponse à cette question, et pour reprendre deux expressions courantes et bien pratiques pour le coup: "Je pose ça là..." et "Moi, j'dis ça, j'dis rien...". 

A cela, il convient d'ajouter une série de chapitres sortant du sujet (des développements sur des sujets à la mode, à partir de la page 80): on y trouve une critique du politiquement correct ambiant, éventuellement venu d'Amérique. Cela, sans oublier quelques critiques pratiquement gratuites, à l'encontre de Pierre Desproges ou du Bébête Show. Ni, d'ailleurs, des attaques en règle contre les sciences humaines et sociales, qui n'ont pas forcément leur place dans un livre consacré aux mots du français, si malades qu'ils soient. Le lecteur ressort de cette lecture avec l'impression mitigée de s'être confronté à un auteur qui a le sens de la formule qui claque, mais se trouve démuni dès qu'il s'agit d'aborder les choses dans ce qu'elles ont de profond et d'ordonner ses pensées.

Indubitablement convaincu à défaut d'être franchement convaincant, l'auteur puise volontiers ses références dans une littérature sérieuse, mais qui penche du côté de "Causeur", sans exclusive: on y trouve certes l'excellent Jean-Paul Brighelli ou le touche-à-tout Christophe Bourseiller; on y croise même la journaliste suisse Martina Chyba. Mais on y rencontre aussi le controversé Alain Soral. Ce n'est pas un problème en soi, mais "Les Français malades de leurs mots" semble à maintes reprises une caricature de ces penseurs. Du coup, s'il faut analyser les mots des francophones d'aujourd'hui, mieux vaut s'intéresser, par exemple, aux les écrits exacts d'une auteure trop brièvement citée par l'auteur de "Les Français malades de leurs mots", et dont j'ai lu les articles avec grand intérêt: Ingrid Riocreux.

Loïc Madec, Les Français malades de leurs mots, Lausanne, Favre, 2018.

Le site des éditions Favre.

mercredi 18 avril 2018

Jack l'Eventreur est à Paris... et ça va saigner!

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Nils Barrellon – Jack l'Eventreur est de retour, et il n'est pas content. Il sévit à Paris, son surin à la main... et Nils Kuhn mène l'enquête dans "Le jeu de l'assassin", roman policier de Nils Barrellon. Forcément, les cadavres se succèdent: ce sont des femmes de couleur vivant à l'est de la Butte Montmartre. Et cerner le coupable ne sera pas facile: les indices sont rares.


Le style paraît un peu sage au début, pour narrer par exemple cette scène d'ouverture certes originale et cocasse où l'on voit Nils Kuhn interpeller une voisine qui fait faire ses besoins à son chien. Nils Kuhn? C'est un commissaire qui aime boire son coup dans le Quartier Latin et qui a de l'humour, ce qui le rend sympathique et attachant. Même si c'est surtout son propre humour qu'il apprécie! Au fil des pages, les mots deviennent plus vigoureux, et l'auteur s'autorise quelques termes techniques, dûment expliqués en note, pour la touche de réalisme. Réalisme également dans la recréation du fonctionnement de la police parisienne, celle qui occupe encore le 36, Quai des Orfèvres.

On a déjà pas mal vu Jack l'Eventreur dans le monde des lettres qui font frissonner, certes. L'auteur rend du reste hommage à l'abondante littérature qui existe au sujet de ce personnage historique mystérieux, en citant les lectures d'un personnage qui n'est pas au-dessus de tout soupçon. C'est dans l'intelligence de la transposition des crimes sanglants de Londres que réside tout l'intérêt du "Jeu de l'assassin": le lecteur est plongé dans ce qui pourrait être le pendant parisien de Whitechapel, les filles tuées sont dans la misère, parfois prostituées occasionnelles, et bien sûr, le modus operandi est savamment reproduit. Il y a aussi de quoi se délecter au fil des fausses pistes qui se succèdent, toujours instructives mais insuffisantes: les enquêtes de voisinage ne donnent pas grand-chose, l'épluchage des factures de téléphone s'avère hasardeux... 

L'auteur recrée aussi toute la pression qui peut peser sur les épaules d'un policier, dès lors que la presse s'en mêle. Cela, sans oublier la hiérarchie, qui veut des résultats. Face à une adversité protéiforme, face à des coups qui viennent parfois de son propre camp, voire d'on ne sait où, Nils Kuhn fait preuve d'une pugnacité qu'on admire pour défendre son intime conviction. On l'empêche de mener l'enquête? Il continue quand même, par d'autres moyens, en sous-main et en faisant jouer la camaraderie. L'auteur installe d'ailleurs autour de Nils Kuhn une équipe de collaborateurs aux profils bien tranchés: on aime particulièrement le gars qui surjoue l'argot du 9-3. Mais l'auteur sait aussi installer le trouble autour d'un des personnages féminins qui gravitent autour de l'enquêteur.

Paris, la police, les personnages et les dialogues: tout est recréé avec réalisme et minutie, et l'humour ne saurait manquer à ce roman – où l'on repère un clin d'œil classique aux "Tontons flingueurs" (p. 299). La temporalité est elle aussi reconstituée avec soin: nous sommes en 2011, au temps de la primaire de gauche en vue de l'élection présidentielle 2012. L'actualité est donnée par le biais du radio-réveil de Nils Kuhn, et il arrive qu'elle concoure à l'enquête: c'est davantage qu'un élément de décor.

"Le jeu de l'assassin" (un titre utilisé par plus d'un autre auteur, soit dit en passant) s'avère donc un polar captivant, tendu bien comme il faut, qui ne recule pas devant la violence brute. L'auteur a donné son propre prénom à son narrateur: peut-on en conclure qu'il a mis un peu de lui-même dans ce personnage, que Nils Kuhn est un peu Nils Barrellon? A méditer...

Nils Barrellon, Le jeu de l'assassin, Bernay, City Poche, 2014.

Le blog de Nils Barrellon, le site des éditions City.

mardi 17 avril 2018

Le petit décalogue de l'amour vrai et fort

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Suzanne Marty – Dix commandements pour le parfait amour? Chiche! C'est ce que promet "Amour: les 10 commandements!", petit livre (une heure de lecture) signé de l'écrivaine Suzanne Marty, auteure également du joli roman "La rousse qui croyait au Père Noël". Dix commandements, alors? Il est permis de penser au Décalogue, et l'auteure, allusive, mentionne cette auguste ascendance en passant: "Si je me limite à dix commandements, ce n'est pas seulement pour plagier un des plus grands best-sellers de tous les temps (...)". Mais il n'y a rien de biblique dans ce nouvel opus de l'écrivaine, placé avant tout sous le signe païen de Cupidon et de ses flèches.

Alors oui, "Amour: les 10 commandements!" s'adresse avant tout aux femmes, et l'avant-propos le confirme. C'est du moins ce qu'il paraît! Mais au fil des pages, l'auteure tient compte, à des degrés divers, de l'homme qui lira ces pages et qui se sentirait interpellé. En tant que lecteur homme, on apprécie par exemple que la question de la violence entre conjoints ne soit pas vue sous l'angle convenu de la femme perpétuelle victime (commandement 8: la violence tu ne toléreras pas). Et de façon plus formelle, les accords tanguants des participes passés suggèrent que l'auteure a en vue tantôt des lectrices, tantôt des lecteurs... tantôt les deux.

D'ailleurs, sont-ce des commandements que l'auteure évoque? Même s'ils sont assortis d'un impérieux point d'exclamation dans le titre du livre, il est permis de les voir plutôt comme des mises en garde adressées aux personnes, hommes comme femmes, désireuses de réussir une histoire d'amour – et d'en éviter les "pièges", dès le départ: éléments toxiques, relations à trois problématiques, etc. Tel est le message principal du dixième commandement, qui indique les limites de ces commandements et les présente, en fin de livre, comme "une manière d'éviter à chacun de perdre son temps et son énergie dans des histoires plus foireuses les unes que les autres". Cela dit, libre à chacun d'essayer! Ces commandements n'ont donc rien de divin ni d'absolu, mais résultent plutôt de l'expérience personnelle de l'auteure. Une auteure qui n'hésite pas à faire usage du "je", ni à faire part, d'une manière qui dit beaucoup, tout en restant discrète, de sa propre expérience.

Faire part de sa propre expérience, sans se poser en donneuse de leçons: voilà l'élément fort de ce court bréviaire (après le Décalogue, j'ose, hein!) du Grand Amour, l'absolu, le vrai, le fort, celui qui ne s'embarrasse pas de compromis et mérite plein de majuscules. Cette base personnelle, l'auteure la théorise et la restitue dans le style pétillant qu'on aime trouver dans des billets de blogs – qui sont d'ailleurs la source du livre. Cette écriture pétillante, souriante, peut aussi être vue comme une prise de distance face à ces commandements qu'on croirait claironnés dans un mégaphone: en définitive, ils sont surtout une invitation à la réflexion.

On pourrait reprocher à ce petit livre d'avoir une approche exclusive, en ce sens qu'elle est pensée d'un point de vue hétérosexuel cisgenre. Reproche infondé: tout se fonde sur une base qui tient de l'absolu et constitue le premier commandement – ce qui n'est pas un hasard puisqu'il est applicable à toutes et à tous. De façon réductrice, il s'intitule "Ton cœur tu suivras"; mais ce qu'il dit, c'est que pour qu'un amour soit pérenne, il faut qu'en accord l'un avec l'autre, le cœur, l'esprit et les tripes tendent vers l'être peut-être aimé – peu importe son genre, en définitive. Ce qui correspond, en somme, aux trois dimensions de l'homme: celles du corps, de l'esprit et de l'âme – ou, dit à la manière de l'écrivaine, le microbiome, le cœur et la cervelle. Et à l'idéal d'une adhésion pleine et enthousiaste. Ou, comme le disent les Alémaniques qui recherchent l'âme sœur dans le journal gratuit "Blick am Abend": "Liebe ist, wenn alles stimmt". Et que l'Amour décide!

Suzanne Marty, Amour: les 10 commandements!, Paris, Sandrine Lemercier, 2017.

Le site de Suzanne Marty. Lu en partenariat avec simplement.pro. Merci à Suzanne Marty pour l'envoi!

lundi 16 avril 2018

Un aperçu d'hier sur les ordres religieux

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André Frossard – Il les voit comme le sel de la Terre, et les compare aux institutions politiques: dans "Le Sel de la Terre", l'écrivain André Frossard dresse le portrait de sept grands ordres religieux, bien présents au milieu du vingtième siècle. Ecrit en des temps qu'on a dits incroyants (mais qu'en est-il aujourd'hui?), c'est un petit livre qui s'adresse aux incroyants intéressés comme aux croyants; mais c'est aussi l'ouvrage d'un catholique convaincu et admiratif.


L'idée de comparer les ordres religieux aux institutions politiques est séduisante, parlante en tout cas: qu'on pense à l'image d'"armée" qu'il donne aux Jésuites, jouissant d'une autonomie particulière pour endosser des missions (enseignement, entre autres) au nom de l'Eglise catholique. Pour approfondir sa réflexion, sa comparaison guère critique avec les Etats-Unis, ségrégationnistes au temps de l'écriture du "Sel de la Terre", est pénible à recevoir aujourd'hui, même si elle reflète l'idée juste a priori d'un "fédéralisme" des ordres religieux, réunis dans une même religion, une même foi, mais pratiquant chacun selon ses règles, ses lois.

Chacun ses lois? Les chapitres du "Sel de la Terre" s'attachent, l'un après l'autre, à décrire les spécificités des pratiques des grands ordres religieux masculins. Celles-ci apparaissent clairement, des usages aux vêtements, en passant par les habitudes de prière et de travail. Le propos, toutefois, n'a rien d'aride: il reste abordable et empreint de l'empathie d'un auteur souriant, page après page. Cela, même pour dire l'austérité de la règle des chartreux! L'auteur, du reste, ne manque pas de partager des expériences personnelles, comme un repas partagé avec des dominicains ou l'expérience du "sourire de la Trappe" – une trappe vue comme une élévation, non comme un piège dans lequel on tomberait, soit dit en passant. Enfin, chaque chapitre descriptif est nourri d'une mise en perspective historique.

Certes, ce petit livre apparaît daté dans certaines de ses options et points de vue. En particulier, et c'est regrettable, il n'y sera pas spécifiquement question d'ordres religieux féminins, ceux-ci étant juste brièvement cités au détour d'une phrase de la conclusion. Cela dit, ce qu'il donne à voir s'avère intéressant, baigné à sa façon d'une certaine lumière. Voilà un petit livre qui donne envie d'aller voir plus loin, peut-être avec des ouvrages plus actuels.

André Frossard, Le Sel de la Terre, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1954. Illustrations de l'auteur.

dimanche 15 avril 2018

Dimanche poétique 346: Georges Haldas

Idée de Celsmoon.



Cantilène de la pluie

J'entends tomber la pluie
dont j'aime le murmure
et la continuité
Pluie fine pluie légère
tombant sur les labours
et sur les cimetières
Grâce à toi
la prairie reverdit
plus dorés sont les épis
Si le soleil nous brûle
toi tu nous désaltères
Tu apaises nos cœurs
et nos corps fatigués
Bergère de l'automne
compagne du printemps
Depuis ma tendre enfance
je t'ai toujours aimée
comme t'aimait mon père
Pluie fine pluie légère
Toi qui est la plus douce
des larmes sur la terre

Georges Haldas (1917-2010), Poèmes du veilleur, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Prisonnière de la société, prisonnière de l'entreprise

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Eric Orlov – Après plus d'un an de silence, les éditions Olivier Morattel reprennent du service, et c'est une bonne nouvelle! C'est désormais de France que cette maison aux racines suisses diffuse ses publications. La première s'intitule "Engrenage" et est l'œuvre de l'écrivain français Eric Orlov. Ce livre est bien dans l'air du temps puisqu'il évoque, pour une bonne part, les dessous du monde de l'entreprise. "Engrenage" se présente comme le récit de la déchéance d'un personnage, Laurence, et vu comme cela, il est permis de penser à "Brillante" de Stéphanie Dupays. Mais à partir d'un point de départ similaire, Eric Orlov mène son lecteur sur de tout autres chemins.

Laurence? Cette jeune femme est consultante dans une entreprise qui s'occupe de donner des conseils pour dégraisser, licencier du personnel, etc. Il est permis de voir cela comme une caricature un peu convenue. Mais l'auteur prend le recul nécessaire pour montrer que tout cela n'a guère de sens, par exemple en décrivant de façon narquoise des échanges d'e-mails stériles entre collaborateurs désireux de se rassurer. Il sait aussi recréer la langue de bois propre aux rituels corporate, notamment lorsque l'entreprise qui emploie Laurence est obligée de licencier à son tour. Quant à Laurence, prisonnière d'un système gluant, elle paraît prendre tout cela au sérieux, mais utilise aussi l'alcool comme une béquille: les bouteilles de porto sont un leitmotiv de "Engrenage", faisant apparaître les liqueurs et le travail comme des drogues d'égale force. Quant à son mari, Arnaud, il poursuit sa carrière, tout aussi creuse, de son côté, à Londres.

Le grain de sable du roman arrive sous la forme d'un courrier anonyme adressé à Laurence. C'est le premier élément d'un excellent fil rouge: le lecteur est ferré par ces lettres, amené à attendre la suivante – tout comme l'est Laurence. En ce qui la concerne, l'auteur décrit avec justesse le ressenti malsain de Laurence, à la fois dégoûtée par ces messages anonymes et culottés (l'auteur installe une dynamique de domination sexuelle sado-masochiste, avec des accents qui peuvent rappeler la new romance) et avide d'en savoir plus quand même. Et pour accrocher, l'auteur dramatise la succession de lettres, entre autres en leur donnant un ordre alphabétique et en suggérant que leur auteur anonyme connaît très bien la destinataire. Est-ce un homme ou une femme, se demande Laurence... les accords des participes passés auraient pu l'informer dès la première missive! Malgré cette petite incohérence formelle, le lecteur, désireux de savoir, lit et tourne les pages... c'est "l'engrenage". 

La famille de Laurence se tient quant à elle en arrière-plan, mais bien présente, tel un élément complexe du roman: Laurence a un demi-frère qu'elle préfère voir comme son frère à part entière. Porteur de sa part de caricature (son discours de syndicaliste a tout du cliché), satisfait de lui-même, il apparaît cependant comme un porteur de sens, défenseur qu'il est d'un mode de travail qui a du sens. La mort du père de Laurence, préparée de loin, pourrait aussi ramener Laurence sur terre. Mais là encore, la consultante, certes consciente de certains signaux, n'arrive pas à dépasser le stade des rituels sociaux, ni à sortir du rôle qu'elle a endossé au sein de la société.

Tournant autour du personnage de Laurence, porté par un vocabulaire choisi avec finesse et des images qui sonnent juste, "Engrenage" est le roman d'un être humain tiraillé entre le monde inhumain de l'entreprise et celui, trop humain, de la famille qui s'impose avec son cortège de maladies, de faiblesses et de pensées pénibles à entendre. Valait-il la peine de faire un sort extrême à Laurence, restée aveugle à tout cela, comme l'a fait l'auteur en guise d'issue au jeu des lettres anonymes? Cela peut paraître excessif. Mais il est permis de voir cette issue, presque consentie par Laurence, comme le prolongement physique d'une progressive extinction professionnelle et sociale. Et si "Engrenages", roman à la forme cyclique, s'ouvre et se ferme sur la vision peu ragoûtante de viscères humains, c'est que tout cela, tout cet aveuglement, n'est qu'un éternel recommencement.

Eric Orlov, Engrenage, Dole, Olivier Morattel Editeur, 2018.



vendredi 13 avril 2018

Du beau monde au mariage de l'Arlésienne... et une autofiction à la clé?

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Laure Mi Hyun Croset – "Un os dans la noce": c'est avec ce mot de Frédéric Dard qu'on a envie de résumer "Le beau monde", présenté comme le premier roman de l'écrivaine suisse Laure Mi Hyun Croset, publié tout dernièrement chez Albin Michel. Et l'os est de taille, si l'on peut dire: telle Julia Roberts dans "Runaway Bride", la fiancée a fait faux bond, le jour même de son mariage. Les festivités sont toutefois maintenues! Ainsi lâchés, les invités conversent en roue libre, dressant peu à peu le portrait aigre-doux, mais avec une note finale positive, de l'absente. "Le beau monde" poursuit ainsi plusieurs pistes: en revisitant le thème de l'Arlésienne, cette absente dont on ne fait que parler, l'écrivaine égratigne une société présentée comme très heurff. Et suggère fortement qu'en définitive, la mariée absente, prénommée Louise, c'est l'écrivaine elle-même. Mais chaque chose en son temps...

C'est qu'un mariage sans mariée, ce n'est pas un mariage! L'auteure casse donc d'emblée le déroulement programmé, banal finalement, d'une noce des beaux quartiers, en lui enlevant son personnage principal – puisque dans une noce, chacun joue un rôle, dit les répliques qu'il faut quand il faut, trinque quand c'est demandé, bref: se montre l'acteur consentant et souriant d'un rituel. Ce rituel, vu les circonstances, il est nécessaire de le réinventer, et les personnages jouent le jeu de cette réinvention. Autant dire qu'on est dans une démarche moderne! Modernité qui tranche avec les personnages mis en place, obligés de sortir de la tradition des noces de toujours. Vraiment? Si on les sent très "beaux quartiers", à la façon des personnages des romans d'une Solange Bied-Charreton, ceux de Laure Mi Hyun Croset se montrent finalement assez disposés à revoir activement les scénarios trop bien écrits de la tradition.

La romancière convoque à la noce les anciens compagnons de la mariée. Un choix qui peut surprendre: pas sûr qu'on ait envie d'inviter ses ex à son mariage! On peut voir cela comme un choix de pure convention, mais il est révélateur, dans les deux sens: il en dit long sur la mariée, mais aussi sur ceux qui en parlent. Ainsi naissent des personnages qui, avec leurs qualités, leurs défauts et surtout leur médiocrité (mais en somme, le roman d'aujourd'hui est truffé de personnages médiocres, d'âmes grises en somme – pour reprendre le mot de Philippe Claudel...), sonnent vrai et suscitent chez le lecteur des sentiments francs de rejet ou de compréhension. On trouvera ainsi un professeur aux airs de Pygmalion imbu de lui-même, qui a instillé une certaine culture générale à la mariée, ou tel richard qui lui a appris les bonnes manières: ce sont autant de créateurs d'un vernis social, aux relents marqués de baronne Nadine de Rothschild, suggérant que la mariée n'est pas ce qu'elle voudrait paraître. Ainsi sont par ailleurs esquissés certains fantasmes masculins classiques, qu'on peut qualifier de dominateurs, le premier desquels consistant à "créer une femme", à lui donner les clés d'un monde.

Non contente de revisiter le mythe de l'Arlésienne et de s'aventurer dans le monde de Pygmalion, l'écrivaine exploite le thème du locus amoenus, à savoir ce lieu clos où des personnages que rien ne rapproche a priori se retrouvent et se trouvent obligés de se raconter des histoires pour passer le temps. Une noce, en effet, quoi de plus clos? Les invités sont ensemble, et basta. Et les membres des deux familles, réunis presque malgré eux, n'ont pas forcément grand-chose à se dire. Ah, vraiment? L'auteure fait le grand écart en confrontant une famille de la grande bourgeoisie lyonnaise, celle du marié (assez vite évacué) et celle de sans-nom genevois, parents de Louise, dont on comprend qu'elle est une enfant trouvée. L'auteure dessine avec une incisive justesse le tableau d'une classe sociale supérieure qui trouve un certain plaisir, mesuré certes, à s'encanailler avec celle du dessous, qui elle-même jouit d'avoir pu côtoyer, voire presque tutoyer, des gens qui comptent. Choc des familles, le mariage est aussi un choc des classes, le temps de quelques heures. Et un jeu des illusions. 

Enfin, il est permis de se demander si cette mariée absente, cette fameuse Louise, qui a joué les mariées fugitives pour signifier son inaptitude à se soumettre à quelque joug social que ce soit, n'est pas l'écrivaine elle-même. Cette dernière donne des pistes au lecteur dans ce sens: formée à l'université de Genève comme l'auteure, Louise serait donc une écrivaine, auteure de plusieurs livres aux succès divers qui ressemblent étrangement à ce qu'a écrit Laure Mi Hyun Croset elle-même. A ce titre, le mot "velléitaire", glissé comme sans faire exprès au détour d'une phrase, apparaît lui-même comme révélateur: il évoque le premier recueil de nouvelles de Laure Mi Hyun Croset, consacré à des personnages qui abandonnent leurs projets – des procrastinateurs, pourrait-on penser. Certaines phrases semblent par ailleurs commenter ses autres ouvrages, tels "On ne dit pas "je"!". Enfin, on retrouve toutes les lettres de "Louise" dans "Laure Mi Hyun Croset" – jeu de lettres qui pourrait paraître oiseux si la Louise du roman ne s'y était pas elle-même adonnée, en sens inverse, pour définir son totem de scout.

"Le beau monde" est structuré en sept parties, correspondant aux sept sacrements de la religion catholique, illustrés de façon plus ou moins pertinente dans un jeu où prévaut le crescendo: crescendo d'ivresse, crescendo de révélations. Quitte à grossir le trait, l'écrivaine revisite ainsi de façon éclatante le type de l'Arlésienne, lui conférant une incroyable épaisseur. Reverra-t-on Louise aux funérailles? Affaire à suivre, puisque la fin du roman est ouverte. Et si "Le beau monde" était le pendant de "Polaroïds", à savoir une autre autofiction assumée, une "confession" (pour reprendre le nom d'un sacrement) énoncée  par Laure Mi Hyun Croset derrière un masque presque transparent? Avec un sourire mutin, la question est posée...

Laure Mi Hyun Croset, Le beau monde, Paris, Albin Michel, 2018.

dimanche 8 avril 2018

Dimanche poétique 345: Gérard de Nerval


Avril

Déjà les beaux jours, — la poussière,
Un ciel d'azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; —
Et rien de vert : — à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m'ennuie.
— Ce n'est qu'après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l'eau.

Gérard de Nerval (1808-1855), Odelettes. Source:
Poésie-française.fr.

jeudi 5 avril 2018

Entre la vie et la mort, les poèmes faussement monotones du veilleur

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Georges Haldas – Le poète genevois Georges Haldas (1917-2010) fait sans aucun doute partie de ces écrivains qui ont marqué les lettres de Suisse romande. Sa destinée d'écrivain est liée aux éditions L'Age d'Homme, qui ont réédité tout dernièrement ses "Poèmes du veilleur" dans leur collection "Poche Suisse". On notera avec un certain sourire que les poèmes de ce recueil ont été publiés après celle de "Ma poésie complète", recueil intégral des œuvres poétiques de l'écrivain – rendant ipso facto cette intégrale incomplète. Mais n'est-ce pas le fait d'un poète que d'être définitivement, irrémédiablement libre? Plutôt que de questions éditoriales, voyons ce que le livre a dans le ventre.


"Je descends lentement/l'escalier de la mort"... en deux vers, le ton est donné, l'ambiance est là: les "Poèmes du veilleur" sont l'œuvre d'un homme qui voit venir sa fin prochaine. A l'aune du recueil, cela dessine deux lignes fortes: celle du souvenir et celle de ce qui viendra après la mort. L'auteur consacre donc des poèmes à des émois anciens, à des détails d'une vie. Et ce qui viendra après admet avec confiance qu'il y a une transcendance: Dieu est présent dans les vers du poète. Le tout apparaît comme une vision en surplomb: celle du veilleur, précisément, perché par exemple dans son phare.

Force est de constater que la première impression du lecteur de ce recueil, surtout s'il n'est pas attentif, peut être celle d'un relatif ennui, d'une monotonie trop commode pour être honnête, de la part de l'écrivain. Celui-ci s'installe en effet dans le confort de poèmes structurés par des hexasyllabes, et ce, sur 224 pages! Alors que la poésie s'exhibe aujourd'hui en minces plaquettes, il est permis de se demander, lorsqu'on ouvre les "Poètes du veilleur", si le poète genevois va tenir la distance. Et au fil des pages, l'on a envie de répondre par l'affirmative: après tout, certains poèmes sont structurés en strophes, les longueurs des poèmes sont variables...

Bien vu, justement! L'auteur assume la force structurante d'un vers, tout au long d'un recueil, mais s'autorise de petits écarts qui, du coup, prennent une force particulière. Hexasyllabes, ai-je dit? Certains vers sont plus courts, d'autres plus longs, çà et là, laissant au lecteur l'impression marquante d'une rupture qui intrigue. Que dire, par ailleurs, de ces vers au rythme incertain, qu'une diérèse ou une synérèse bien articulée (ou pas) suffit à faire basculer dans le camp de la régularité ou de l'irrégularité? Le jeu est subtil, et gageons que le poète laisse au lecteur le soin de trancher, en fonction du sens, conventionnel ou non, qu'il veut donner à ce qu'il lit.

Le souci de la forme qui dirige le lecteur et lui dit quelque chose va plus loin. L'auteur raréfie la ponctuation, et du coup, les points d'interrogation qu'il distille çà et là suscitent un puissant accent d'inquiétude ou d'incertitude. Et pour guider le lecteur, le poète fait un usage judicieux des majuscules. Quant à la versification, sous son côté régulier, elle a ses glissements: il arrive fréquemment qu'un hexasyllabe déborde sur son semblable suivant; dès lors, une majuscule suggère la syncope glissée dans la musique sereine des vers. Il arrive même que les sons soient complices de la musique voulue par le poète, par exemple avec l'omniprésence du son "u" dans "Air de flûte": comment ne pas entendre la flûte en lisant ces quelques vers?

Il est donc hors de question de se laisser aller à une lecture superficielle de ce long recueil! Certes, il y a de quoi être bercé par des vers aux apparences faussement régulières qui disent la vie partie et la mort à venir. Il convient par ailleurs de préciser que ce recueil recèle des poèmes écrits par un auteur presque aveugle, à la calligraphie difficile, reconstituée entre autres par Catherine de Perrot-Challandes, compagne des dernières jours de Georges Haldas. Ainsi restitués avec finesse, tous ces poèmes recèlent quelques pépites qui invitent à ralentir sa lecture et à se montrer attentif.

Georges Haldas, Poèmes du veilleur, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018. Postface de Catherine de Perrot-Challandes.



Egalement lu par Jean-Michel Olivier.

mardi 3 avril 2018

Une jeune femme du milieu du vingtième siècle, entre foi, espoir et lourds secrets

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Anne-Marie Francey-Gremaud – "Faut-il parler ou se taire?". Telle est la première interrogation du petit livre "Derrière la boulangerie", témoignage de vie de l'octogénaire fribourgeoise, donc suisse, Anne-Marie Francey-Gremaud. Ce témoignage vient de paraître aux éditions Faim de Siècle, qui aiment dire la vie des Fribourgeois. Ce témoignage est d'ailleurs le premier d'une collection nommée "La vie des gens", dirigée par la recueilleuse de récits de vie Josiane Haas, et dont l'ambition est de dire la vie des gens du cru, en des temps pas si lointains que ça. Parler ou se taire, l'auteure de "Derrière la boulangerie" a choisi!

"Derrière la boulangerie" a des allures de Mémoires qui relatent la vie d'une fille de famille nombreuse, puis d'une adolescente imprégnée de pudeur, dans les années 1930-1950 en ville de Fribourg. On pourrait dire que son récit de vie est assez ordinaire, et force est de rappeler que les témoignages de vie, émanant de personnes méconnues voire anonymes, ne sont pas les plus faciles à faire connaître en dehors d'un cercle restreint de lecteurs familiers. Mais "Derrière la boulangerie", petit livre d'à peine deux cents pages structurées en très courts chapitres qui se lisent aussi vite qu'un roman, réussit à accrocher le lecteur.

Comment? Il y a d'abord la capacité, pour l'auteure, de dessiner une constante, un leitmotiv dans le livre: celui du manque d'affection. Ce manque n'est jamais loin – on pourrait même craindre, en début de roman, qu'on ne se trouve en présence de l'écrit d'une personne qui ne sait que se plaindre. Que nenni: face à des choses concrètes, liées à une vie véritable, le lecteur ressent ces manques d'amour à son tour. L'absence de la mère d'Anne-Marie, en particulier, littéralement bouffée par son travail, fait figure de matrice de l'absence. Dès lors, chaque départ ou décès sera vécu de façon paroxystique: un frère qui tente sa chance comme dramaturge à Paris, un autre qui va à l'internat pour devenir prêtre, une tante qui a été mère mieux que la mère biologique elle-même. Cela, sans compter les arias de la Seconde guerre mondiale. Autant de choses difficiles à comprendre pour une enfant!

En contrepoint à cette constante de la soif d'affection, toutefois, le lecteur découvre une fillette qui se construit malgré l'adversité. Tant mieux: derrière cette évolution, se cachent quelques secrets difficiles à assumer, y compris par la personne la plus concernée: la narratrice. C'est autour d'Anselme, frère indigne, que se cristallisent en effet les questions de l'inceste, du viol et du détournement de mineure. Cela, dans un monde où ces questions ne méritaient qu'un silence pesant. Ces questions sont exploitées comme elles peuvent l'être dans un roman, avec un brin de suspens et un tombereau de lourd mystère. C'est qu'elles sont bien vraies...

En filigrane, "Derrière la boulangerie" est aussi le récit d'une fille de famille nombreuse qui a dû apprendre très tôt à renoncer à certaines choses – on pense aux leçons de piano, abandonnées pour que Gilles puisse devenir dramaturge ou que François soit prêtre; cela, alors que les sœurs de la narratrice se sont orientées vers l'enseignement ou vers les ordres. C'est qu'on est dans une famille pieuse, comme il y en avait tant dans le canton de Fribourg au mitan du vingtième siècle. La foi est du reste un moteur assumé de la narratrice, qui n'hésite pas à dire ce que Dieu fait tout naturellement vivre dans son cœur et dans son âme. Témoin de la présence forte du catholicisme dans la vie de l'écrivaine, la couverture présente celle-ci dans le dzaquillon qu'elle portait en sa qualité de guide scoute. Témoin également, la capacité de pardon et de résilience dont l'écrivaine fait preuve: belle façon d'aller de l'avant en des temps difficiles.

"Derrière la boulangerie" est écrit en chapitres courts, recelant d'une façon rapide tel ou tel événement de la vie de l'auteure. Les petits pains de la boulangerie n'y seront qu'à peine présents, quoique de façon ciblée, au contraire des humains, décrits avec pertinence. L'écriture a quelques chose de suranné, soignée qu'elle est comme celle d'une institutrice d'antan par moments. Mais peu importe! Les propos d'hier, les peines de la narratrice (mais aussi ses joies et ses espoirs), demeurent aujourd'hui encore d'actualité, même s'ils ne se posent pas dans les mêmes termes. Du coup, en découvrant le témoignage d'une femme qui relate son enfance et son adolescence en se fondant sur des notes d'époque, le lecteur, ou la lectrice, ne manquera pas de retrouver l'une ou l'autre problématique qui peut concerner les gens d'aujourd'hui.

Anne-Marie Francey-Gremaud, Derrière la boulangerie, Fribourg, Faim de Siècle, 2018. Postface de Josiane Haas.