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jeudi 13 septembre 2018

Une femme à la peau et au cœur tendres

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Anne-Frédérique Rochat – L'existence d'une jeune femme dite en mots minutieux, les sentiments qui s'expriment de façon incontrôlée dans un monde banal voire décrépit: en se plongeant dans "Miradie", le dernier roman d'Anne-Frédérique Rochat, le lecteur peut être tenté de se dire qu'il lit une romance à petits pas, fort sensuelle à l'occasion, dont le centre est ce fameux personnage de Miradie. Impression trompeuse...

Un portrait de femme
Miradie, donc. L'auteure construit avec cette jeune femme un très beau personnage féminin, en ce sens qu'il parvient à émouvoir en dépit de son apparente banalité. Voyons: Miradie est réceptionniste dans un hôtel trois étoiles qui se déglingue, elle côtoie depuis toujours un ami nommé Patrice et tombe soudain amoureuse de Benoît.

C'est aussi une jeune femme à l'esprit rêveur, un peu cœur d'artichaut, introvertie, capable de partir dans les limbes à tout moment – ce qui donne quelques moments d'introspection ou de songe rythmant le roman. Présentée comme assez zen, capable de s'abstraire d'elle-même, elle sort quand même à plus d'une reprise de ses gonds, ce qui peut paraître contradictoire; mais globalement, elle prend aussi beaucoup sur elle. Ce qui est précieux quand on travaille au front, dans un hôtel dont tous les clients sont mécontents.

Romance? Oui, mais...
Face à Miradie, il y a deux personnages d'hommes. D'un côté, il y a l'ami Patrice. L'écrivaine dessine là, tout en finesse, un complicité solide, même si elle a ses non-dits: cette complicité trouve ses limites dès lors que l'un des deux personnages évoque la possibilité d'un amour accordé à un tiers ou à une tierce. L'auteure suggère qu'il y a peut-être de l'amour entre eux; mais cela ne sera jamais avoué. On reste dans quelque chose d'éthéré, de platonique, de trouble aussi: l'écrivaine joue les équilibristes. On se donne la main, on se claque six fois la bise, mais ça ne va pas plus loin. Pourtant, le lecteur aimerait bien...

Et de l'autre côté, par contraste, le lecteur adorera détester Benoît, archétype du tendeur qui a une fille dans chaque port. Les ficelles sont grosses, le bonhomme apparaît comme pas finaud pour deux sous, pour ne pas dire goujat, l'auteure s'amuse follement à forcer le trait – quitte à ce que cela fasse l'effet d'un coup de clairon dans un quatuor à cordes. Pourtant, Miradie est fascinée; l'auteure s'en donne à cœur joie, du coup, en caricaturant les figures imposées de l'amour: les fleurs offertes, les SMS qu'on attend et qui n'arrivent pas, les pensées obsédantes, les compliments grossiers.

Mais alors que Patrice a trouvé une compagne aux sentiments francs (et sort donc du roman), se profile une troisième compagnie, surprenante parce qu'elle sort des habitudes: la solitude assumée et appréciée. Dès lors, l'hôtel peut fleurir à nouveau, retrouver des couleurs, et Miradie peut trouver la force de dire "non" au personnage factice de Benoît. Dès lors, en des temps où l'on valorise le couple, où le célibat est suspect, "Miradie" se termine sur la possibilité d'une vie libre de toute attache sentimentale, et néanmoins assez heureuse.

Quelques lignes en arrière-plan
"Miradie" est traversé par cette image de la peau de Miradie qui devient fine et s'effrite. L'auteure suggère avec adresse que ce n'est peut-être pas vrai, notamment en convoquant l'avis des médecins. Incertitude? Il est permis de se demander quel est le sens de cette image cutanée: être excessivement vulnérable à ces sentiments qui font voler des papillons dans le ventre, est-ce une fragilité? Dès lors que Miradie assume sa solitude, sa peau retrouve certes toute sa solidité. Comme si ce personnage avait retrouvé son point d'équilibre et le moyen d'être enfin en paix avec lui-même.

Curieusement, l'hôtel suit la même courbe. Sa décrépitude persiste tant que Miradie ne s'est pas trouvée, ce qui donne lieu à quelques pages qui font sourire tant elles rappellent les embrouilles que chacun a pu avoir lors d'un séjour à l'hôtel: araignée dans la chambre, petits-déjeuners pas frais, éclairage en panne, gérance et direction absentes. Méticuleuse, l'auteure n'en manque pas une; mais l'établissement finira par retrouver une certaine splendeur, à l'instar de Miradie – qui a tendance, bien qu'elle s'en défende, à s'identifier à cet hôtel où elle travaille: l'un apparaît dès lors comme l'image de l'autre.

Et puis, il est impossible de passer sous silence le personnage de la tante de Miradie, Sylvanna, qui apparaît comme une sorte de marâtre qui aurait du cœur. Le lecteur aura des sentiments ambivalents envers elle: on entre là dans des relations familiales faussées où une nièce doit tout à cette tante qui l'a élevée parce que les parents sont morts dans un accident d'avion (un élément un brin sous-exploité d'ailleurs), ce qui l'empêche de développer une personnalité clairement assertive, une capacité à s'affirmer naturellement. Mais Sylvanna a elle-même ses zones d'ombre, et le lecteur ne peut que s'émouvoir au moment où tante et nièce discutent de leur vie sexuelle, chacune avec ses mots à elle.

Délicat, tout en demi-teintes, "Miradie" est le portrait d'une femme d'aujourd'hui, volontairement présentée comme parfaitement ordinaire, attachée à ses habitudes et à ses amis, sensible aussi – ce que pourrait justement suggérer cette peau peut-être trop fine. Le portrait est sensible; mais il sait aussi être drôle, en deux ou trois scènes particulièrement croustillantes. Ce qui suggère qu'en somme, "Miradie" est un arc-en-ciel de sentiments et de moments.

Anne-Frédérique Rochat, Miradie, Afin, Luce Wilquin, 2018.

Le site des éditions Luce Wilquin, celui d'Anne-Frédérique Rochat.



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