Pages

dimanche 30 août 2026

Un bistrot, un quartier, des femmes et des hommes

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer – L'une partage ses souvenirs, l'autre tient la plume: Jean Steinauer relate dans "Café des Chemins de fer" la destinée d'un restaurant qui a su marquer son époque et sa ville de Fribourg, Marie-Claude Cotting jouant le rôle de mémoire des lieux et d'une famille qui a su tenir la boutique sur plusieurs générations. Ce "Café des Chemins de fer", l'intelligence artificielle de Google le connaît et le qualifie de "légendaire". C'est peu dire...

Les auteurs dessinent la géographie et l'histoire du quartier fribourgeois de Pérolles. Tout commence avec la représentation d'un petit monde ouvrier et populeux, auquel viennent s'ajouter les Italiens, mais aussi les Américains. Force est de relever que l'observation des lieux se révèle précise pour le lecteur, jusque dans l'anecdote: le lecteur trouvera dans les pages de "Café des Chemins de fer" le profil des horsains, Français issus d'une école proche ou étudiants universitaires américains, mais aussi d'une forme de population fribourgeoise de moins en moins ouvrière et agricole au fil des ans. Le quartier suit, et l'ouvrage rappelle la désindustrialisation du quartier de Pérolles.

Mais ce n'est pas là que se trouve le cœur de "Café des Chemins de fer". L'auteur, dûment informé, rappelle que ce café, sujet essentiel du livre, est avant tout une aventure humaine et familiale. Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer font revivre cette aventure, décrite avec force détails. On découvre ainsi les "Mimis", filles du patron (Marie-Claude en est), peu à peu intégrées aux affaires d'un café qui ne connaît guère de relâches, ou Marcel, vu comme un patriarche à la langue bien pendue, qui pratique la turbosieste à la manière des "petits sommes" de Napoléon. 

Ce court ouvrage tire son importance patrimoniale de l'observation de quelques humains, clients en particulier. Les anecdotes livrées sont du reste savoureuses, qu'il s'agisse de carnavals qu'il faut gérer ou des avanies d'un éléphanteau du cirque Knie, venu avec ses maîtres au Café des Chemins de fer sur la base de la recommandation d'un prêtre finement observateur, Claude Cotting, actif en Afrique au milieu du vingtième siècle. Des anecdotes, il en naît aussi autour de la table dite des "menteurs", où s'assied plus d'un hâbleur.

Telle l'ambiance, l'écriture se révèle volontiers amusée. Le lecteur sourit aux anecdotes de bistrot racontées, où le réel et l'imaginaire ont entre eux une frontière poreuse. Il se reconnaît dans ce qui touche à sa manière de façonner le monde – on se souvient du "Grabe", friche du plateau de Pérolles, où plus d'un gamin de Fribourg a appris le métier d'humain, et on se plaît à souvenir que la manière qu'ont les enfants d'improviser un terrain de football est un peu la même qu'en d'autre lieux dans le Fribourg que dessinent Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer. Enfin, il sera question des entreprises installées sur le plateau de Pérolles, défuntes ou non.

A quelques nuances près, la musique littéraire de "Café des Chemins de fer" répond à la légitime aspiration de faire revivre le souvenir de bistrots aujourd'hui disparus sans être remplacés – dans cet esprit, on pense à l'enquête de Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots. En faisant revivre dans un langage populaire et sans affèterie le "Café des chemins de fer", Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer se concentrent sur un établissement populaire, ferment de mixité sociale, pour donner à voir tout un pan d'histoire locale, avec ses acteurs et ses réalisations, ses joies et ses contraintes.

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, Café des Chemins de fer, Orbe, Bernard Campiche éditeur, 2020.

Le site des éditions Campiche.

Dimanche poétique 757: Jacqueline Risset

Douleur

D'où vient la mystérieuse la folle
douleur d'amour?
je me réveille ce matin
tout entourée de la douleur de toi

– de toi: comme une irritation
dans la peau du monde où tu es
et si je me demande:
comment la faire cesser

je sais:
il faut que s'éteigne ce point
qu'il cesse de battre comme une dent
quand le reste se tait

Tissu du monde en un point transparent
tout souffre ici
tout regarde ce point
que la douleur éclaire

je rêve l'oubli complet
paroi sourde mur blanc
mais tout est écrit par ici dessiné
tout parsemé de signes

de toi – par moi –
faits pour te voir partout
et maintenant j'étouffe
j'ai mal je voudrais dormir

Jacqueline Risset (1936-2014), Sept Passages de la vie d'une femme, 1985. Cité dans Régine Deforges, Poèmes de femmes des origines à nos jours, Paris, France Loisirs, 2002.

lundi 24 août 2026

Surprises et amours sur les rives d'une Seine en crue

Mathias Malzieu – Paris est une ville qui émerveille et a donc tout pour offrir un cadre éblouissant à un conte à la fois merveilleux et amoureux. Avec "Une sirène à Paris", l'écrivain Mathias Malzieu relève le défi avec talent. Son récit est précisément daté: il débute le 3 juin 2016, année de crues majeures de la Seine. Cette crue va charrier avec elle quelqu'un de particulier: une sirène au charme et au chant mortels pour qui n'y prend pas garde. Gaspard Snow, lui, va s'y laisser prendre, à sa manière, donnant une leçon d'humanité à un être fantastique et farouche. Et vogue la romance...

L'auteur sait planter le décor et décrire ses personnages en vue de mettre en scène un roman aux allures irréelles. On y trouve ainsi une péniche qui fait bistrot et accueille certains habitués, les "Surprisiers", dans une salle secrète à la décoration ancestrale et un peu folle, accessible par un mot de passe. Gaspard, lui, se déplace en rollers, puis au volant d'un tuk-tuk volé dont on ne saura pas ce qu'il deviendra en fin de roman. Le look des personnages est aussi soigné, entre les airs de zazou de Gaspard et le teint bleu de Lula, la sirène, qui pleure des perles et se montre surprise qu'on ne cherche pas à la manger.

Ce côté irréel est souligné par la richesse des images auxquelles recourt l'écrivain. Cette richesse surprend d'emblée, dès l'incipit même, qui installe solidement le récit dans le registre merveilleux: "Il pleuvait en plein soleil sur Paris, ce 3 juin 2016. La Tour Eiffel se laissait pousser les arcs-en-ciel, le vent coiffait leurs crinières de licorne." Cette inventivité ne se dément jamais. Si elle demande qu'on s'y habitue, elle reste toujours accessible au lectorat, faisant aussi usage de références à la culture populaire ou à la vieille musique, et ne recule pas devant les néologismes. Cela, sans oublier l'imaginaire de l'eau, prépondérant.

L'idylle entre Lula et Gaspard connaît son lot d'obstacles: impossible à l'une de vivre longtemps hors de l'eau, et à l'autre de s'y abîmer pour la vie. Et qu'en sera-t-il de la vie sociale, de ce chant que la sirène a peaufiné pour tuer tout adversaire, humain inclus? Certains personnages en feront du reste les frais. Elle aura cependant le mérite de transformer deux personnages: si Lula découvre quelques humains qui ne lui sont pas hostiles et reprend un peu d'espoir, Gaspard trouve dans les quelques jours intenses qu'il passe avec Lula un élan libérateur qui lui donne la force de commencer une nouvelle vie aux commandes de la péniche. En fin de roman, une fois de plus, on se dit avec Baudelaire: "Homme libre, toujours tu chériras la mer..."

Autour de Lula et Gaspard, on trouve toute une série de personnages plus ou moins hostiles ou sympathiques, bien campés grâce à l'art poétique de l'auteur: un médecin mort d'amour, sa compagne qui se voit pousser des écailles. Mais aussi tout l'entourage de Gaspard, actif dans l'arrière-salle secrète d'une péniche qui a vécu plein d'histoires depuis l'Occupation. Ainsi l'auteur, évitant globalement le piège de la mièvrerie, décrit-il un monde attachant et plein de surprises, parfois pas tout à fait cohérent, mais où chacun finit par trouver sa voie.

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Paris, Albin Michel, 2019.

Le site des éditions Albin Michel.


dimanche 23 août 2026

Dimanche poétique 756: Madeleine de l'Aubespine

L'on verra s'arrêter le mobile du monde

L'on verra s'arrêter le mobile du monde,
Les étoiles marcher parmi le firmament,
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l'onde.

L'on verra Mars paisible et la clarté féconde
Du Soleil s'obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde,

Le feu sera pesant et légère la terre,
L'eau sera chaude et sèche et dans l'air qui l'enserre,
On verra les poissons voler et se nourrir,

Plutôt que mon amour, à vous seul destinée,
Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,
Je ne vis que pour vous, pour vous je veux mourir.

Madeleine de l'Aubespine (1546-1596). Source: Bonjour Poésie.


samedi 22 août 2026

Escarmouches entre espions, alors que Staline s'éteint

Mark Zellweger – Des agents du renseignement amis en pleine guerre froide, c'est certes possible. Qu'en est-il, cependant, quand l'un est américain et l'autre soviétique? Tel est l'argument de la saga "Cold War" du romancier Mark Zellweger, qui voit en ces personnages des frères ennemis. Le roman "Frères ennemis" s'inscrit dans cette continuité et, pour ce qui est de l'ancrage historique, se déroule peu de temps avant la mort de Staline. L'ambiance est à la fin de règne et aux guerres de prétoire mondialisées.

Staline ne joue guère de rôle actif dans "Jeux d'espions", si ce n'est pour colorer l'ambiance historique. Il est certes rappelé, cela dit, qu'il a joué un rôle décisif dans la "Grande guerre patriotique" qui, naguère, a débarrassé l'Europe du nazisme, en collaboration de circonstance avec les Etats-Unis. C'est au niveau de l'administration que tout se passe, dans des services qui, tenant des affaires étrangères comme du renseignement, constituent autant de pièges pour ceux qui y travaillent.

C'est dans ce contexte mouvant que se côtoient Alexeï Nekrassov et John Davis, chacun évoluant à sa manière dans des services de renseignements dont l'auteur dessine les contours de manière crédible: querelles de fin de règne côté moscovite, services parfaitement pilotés par Allen Dulles côté américain. Ils devraient être ennemis, et pourtant ils s'estiment, et c'est finalement leur solidarité réciproque qui sauve l'essentiel dans "Frères ennemis": leur vie. Quitte à trancher, chacun à sa manière, entre la carrière à l'abri d'un Etat et la tentation d'aller voir ailleurs.

Sans être un roman particulièrement trépidant, "Frères ennemis" reste rapide et accrocheur. Volontiers dialogué, il réserve son lot de péripéties. La tentative de strangulation d'Alexeï Nekrassov à l'aide d'une corde de guitare fait par exemple figure d'intrigue secondaire récurrente, fondée sur les interventions de médecins. Il y aura aussi quelques surprises lorsque tel personnage prend un avion qu'il n'aurait pas dû... ou voyage par un autre chemin. Plus précisément, on s'amuse des déguisements qui, au fil des pages, transforment John Davis.

"Frères ennemis" est, on le sent sans peine, un roman bien informé pour ce qui concerne l'histoire du milieu du vingtième siècle, présenté côté soviétique comme un monde au climat tendu entre prétendants à la succession d'un Staline vieillissant dont la mort clôture l'intrigue. Il est permis de regretter quelques détails de narration, par exemple la non-féminisation des noms de famille russes (j'ai eu peu de peine avec Valentina Arseniev, qui devrait s'appeler Arsenieva), de même que l'écriture qui, de manière générale, privilégie l'efficacité, quitte à laisser passer pas mal de coquilles et de maladresses – on sourit par exemple quand tous ces espions internationaux utilisent la très helvétique expression "être atteignable" pour parler d'être joignable par téléphone.

Le lecteur préférera donc retenir l'efficacité générale d'une intrigue qui, mêlant habilement personnages réels et fictifs dans un contexte bien reconstruit, pourrait connaître une suite: après tout, l'écrivain abandonne ses espions dans des situations trop confortables pour ne pas appeler à de nouvelles péripéties. Sans compter que tandis que John Davis pouponne en Corée du Sud et qu'Alexeï Nekrassov se trouve une nouvelle vocation en Turquie, l'Histoire, elle, avance... fournissant à l'auteur de nouvelles cartouches pour de futurs romans d'espionnage.

Mark Zellweger, L'ombre de Staline, Pully, Eaux Troubles Editions, 2026.

Le site de Mark Zellweger, celui des éditions Eaux Troubles.

jeudi 20 août 2026

Guide de survie pour "les" tenir à distance

Robert Sutton – Devenu un classique depuis sa parution en 2007, "Objectif Zéro-sale-con" explore le profil des harceleurs et autres personnes imbuvables, de tout poil, en particulier dans le monde du travail, mais aussi ailleurs. Son auteur, Robert Sutton, professeur à Stanford (Etats-Unis) aborde son sujet avec un certain humour. La lecture de ce livre est rendue intéressante, aussi, par le mélange d'expériences personnelles et d'analyses qui s'y fait. On y croise des anonymes autant que des personnages célèbres, victimes ou bourreaux.

L'auteur commence par dessiner les lignes de force de ce qu'il appelle constamment le "sale con": c'est un individu qui humilie plus faible que lui, et se montre des plus déférents face à plus fort que lui. Il précise qu'un tel comportement n'épargne aucun genre. Et surtout, il relève qu'il peut toucher tout un chacun, occasionnellement – et l'auteur ne s'exclut pas du cercle. Il distingue donc deux sortes de sales cons: l'occasionnel et le constant, dit "certifié". 

Pour parler aux acteurs du monde du travail, rien ne vaut mieux que de parler un peu d'argent. Tout un chapitre est ainsi consacré au coût réel d'un sale con en entreprise: formations continues, absentéisme des victimes, réunions spécifiques, perte d'image mesurable, etc. C'est le "coût total des sales cons" (CTSC).

L'auteur reconnaît que les méthodes et manières des sales cons peuvent avoir du succès, tout en accrochant de gros bémols à l'idée: souvent, la coopération entre collègues est plus profitable, y compris en termes financiers, qu'une concurrence sans fair-play, où seule règne la loi du plus fort. Cela, sans compter que pour l'auteur, il arrive que les sales cons se reproduisent "comme des lapins". Dès lors, il convient soit de s'en prémunir en les tenant à l'écart dès le processus d'embauche, soit de les gérer si malgré tout il y en a dans l'organisation. A cet effet, il a développé une boîte à outils qu'il développe sur deux chapitres, à base notamment de soutien mutuel et de petites victoires, susceptibles peut-être de faire évoluer le sale con vers un comportement moins délétère. Cela, sans oublier quelques clés qu'il donne pour développer une politique d'entreprise solide et crédible en la matière: sans surprise, ce sont les actes qui comptent pour l'auteur.

Enfin, y a-t-il quand même du bon dans les manières des sales cons? Invité par de nombreux lecteurs à y consacrer un chapitre, l'auteur reconnaît que ce n'est pas celui qui lui a paru le plus agréable à écrire – et on le sent un poil moins convaincant ici. Il analyse le phénomène du rapport entre coût et bénéfice du sale con, donnant quelques exemples de célébrités auxquelles on a passé beaucoup de comportements destructeurs parce qu'on leur a reconnu du génie – l'auteur cite Steve Jobs, mais aussi Harvey Weinstein – le livre est sorti avant que n'éclatent les scandales liés à MeToo, et ceux-ci confirment le discours développé par l'auteur: l'humiliation est souvent au bout des agissements du sale con. Plus intéressant, c'est à cette aune que l'auteur analyse la stratégie "bon flic, mauvais flic" souvent utilisée, en police mais pas seulement.

Sachant que l'état de sale con est contagieux, l'auteur rappelle à plusieurs reprises que tout le monde peut l'être ponctuellement. Qui qu'il soit, le lecteur se sent donc constamment concerné par cette lecture, et se met presque malgré lui à réfléchir à qui il est vraiment. Quelques jeux de questions-réponses, certes un peu schématiques, favorisent encore cette réflexion. Une réflexion que le lecteur est invité (l'est-il encore, ou l'auteur est-il passé à autre chose?) à partager sur le blog de Robert Sutton.

Robert Sutton, Objectif Zéro-sale-con, Paris, Vuibert, 2007. Traduit de l'anglais par Monique Sperry, préface d'Hervé Laroche.

Le site de Robert Sutton, le blog "Objectif Zéro-sale-con" en français (en sommeil), le site des éditions Vuibert.

dimanche 16 août 2026

Dimanche poétique 755: Louise Labé

Depuis qu'Amour cruel empoisonna

Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna.

Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.

Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;

Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.

Louise Labé (1524-1566). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 13 août 2026

Orgie au Scex rouge

Emmanuelle Robert – C'est aux Diablerets que se situe "Le festin de la bête", trentième opus de la collection "Gore des Alpes". Connu pour sa station de ski, ce haut lieu des Alpes vaudoises se teint de rouge le temps d'un roman d'horreur où se mêlent sexualité débridée, bonne chère, êtres humains et créatures fantastiques qui avancent masquées. L'autrice ose l'ambiguïté dès les premières pages du prologue en posant son intrigue non loin d'un pic alpestre dit "Le Scex Rouge". Ceux qui savent prononceront correctement...

"Le festin de la bête" est cependant construit selon une structure en flash-back, un personnage au sexe incertain, Elsa la Vénus en fourrure, se mettant en tête de raconter à un autre personnage également égaré là, contre rétribution, la soirée terrifiante qu'il a vécue dans un chalet transformé en restaurant gastronomique. Les baisers ne sont jamais loin, l'ambiance est électrique entre les deux... jusqu'à une issue qui, en fin de récit et parce qu'ainsi la boucle sera bouclée, ressemble à une promesse de liberté, née de l'émancipation de l'espèce humaine même, avec ce qu'elle peut avoir d'abominable.

Rouge sang, rouge sexe, rouge viande: tout cela vient s'accumuler dans ce haut lieu de la restauration de haut vol, orchestrée par un chef Meilleur ouvrier de France, dont le col se pare (entre autres) de rouge lui aussi. Et ils sont six autour de la table, trois hommes et trois femmes, plus ou moins aimables. Citons-en quelques-uns: Armand l'érudit ennuyeux, le couple constitué du pasteur Sigismond et de sa femme, prompts au péché de la chair derrière des apparences austères, et aussi Meghan, presque disposée à se laisser dévorer par ses commensaux par souci d'écologie. Entre ce type d'idéologie et la narration complaisante des menus, l'écrivaine poursuit au fil des pages, mine de rien et sans politiser le débat, la caricature d'une petite-bourgeoisie parfaitement actuelle.

Politiser? Ce ne sera pas nécessaire! L'autrice fait admirablement monter la pression rien qu'en observant ses personnages s'attirer ou se repousser, se faire du pied sous la table ou se lancer des regards gourmands, quitte à laisser, entre jouissance et cruauté parfois montrées comme les deux faces d'une même médaille, quelques fluides corporels humains, animaux ou même diaboliques s'écouler sur les nappes immaculées: on aime casser les belles images, manifestement, dans "Le festin de la bête". Et tout se termine en orgie de l'extrême: l'Eros débridé et le Thanatos avide marchent de pair.

Ainsi va ce court roman, jusqu'à une frénésie aux faux airs de "Rocky Horror Picture Show", rappelant qu'on ne dérange pas impunément les diables qui donnent leur nom aux "Diablerets". Et tout se terminera sur le quai de la gare d'Aigle – un nom de localité évocateur, mais dont l'imaginaire n'est guère exploité: il faut bien faire une fin! Celle-ci laisse le lecteur salivant, mis en appétit de liberté alpestre par une fiction audacieuse, aussi savoureuse qu'une entrecôte d'humain servie bien saignante. Miam.

Emmanuelle Robert, Le festin de la bête, Ardon, Gore des Alpes, 2024.

Le site d'Emmanuelle Robert, celui des éditions Gore des Alpes.

mercredi 12 août 2026

En immersion à la Cour

KEPES

Sophie Képès – Un matin, l'écrivaine Sophie Képès reçoit chez elle une convocation inattendue: elle est priée d'officier comme jurée de cour d'assises à Paris pour trois procès pour incestes et pédophilie. Tel est le point de départ de "Probe et libre", témoignage en immersion dans une expérience à laquelle rien ne préparait celle qui, de bonne volonté, s'est livrée à un exercice humainement plus éprouvant qu'il n'y paraît.

De son expérience, l'autrice dit tout. Il y a d'abord la description des trois cas, bien sûr, dans toutes leurs différences: misère humaine, manipulation, inceste en famille aggravé par l'argent qui corrompt, emprise, non-dits. Sur la base du dialogue ritualisé qui s'installe entre les prévenus et les acteurs de justice (juges, assesseurs, avocats...), ce sont quelques vies qui se révèlent, comme les pièces d'un puzzle à chaque fois compliqué. 

Elle évoque également, bien entendu, ses impressions sur ce qui se passe, sur les personnages mis sur la sellette. Peu à peu, le lecteur voit l'"intime conviction" de la jurée se former, non sans méandres: tel témoin peut faire douter, tel autre renforcer un ressenti, et pour être juré de manière "probe et libre", hors de question de rester prisonnier de biais inconscients. 

Une telle expérience est toute nouvelle, surprenante aussi, pour l'autrice, qui réussit cependant à prendre le lecteur par la main pour lui montrer ce que c'est que de se trouver dans une salle d'audience, avant même que le rite du procès ne se mette en marche: disposition des lieux, rôles des uns et des autres. 

L'ambiance est éprouvante, l'autrice le dit. Est-ce en raison du détail de ce qui est dit lors de l'audience ou à cause de la température ambiante, caniculaire? Un peu des deux. Sans oublier que certaines journées d'audience peuvent se terminer tard – sans parler des délibérations, qui ne peuvent être interrompues une fois qu'elles ont commencé, et doivent rester secrètes. 

Outre la responsabilité, dont l'autrice mesure ô combien le poids, de fixer une peine qui va changer la vie d'un homme et de tout son entourage, le lecteur n'en saura donc que quelques généralités, des émotions qui éclatent enfin alors qu'en salle d'audience, la gravité règne.

Enfin, et c'est la loi du genre, l'anonymat des accusés, des témoins et des autres acteurs de justice est entièrement préservé, d'autant plus qu'aucune personnalité publique connue n'est impliquée. L'autrice confère cependant à chacun d'eux toute l'épaisseur humaine requise pour que le lecteur s'intéresse à eux, si sordides qu'ils puissent être ou paraître. 

Résultat: "Probe et libre" constitue un témoignage captivant que l'on dévore, complété en outre par des références croisées à un ouvrage similaire signé André Gide, "Souvenirs de la cour d'assises", ce qui permet de mesurer le chemin parcouru en France d'un bout à l'autre d'un siècle de justice – avec la peine de mort d'un côté, sans elle de l'autre. 

Sophie Képès, Probe et libre, Paris, Buchet-Chastel, 2013, préface de Véronique Nahoum-Grappe.

Le site de Sophie Képès, celui des éditions Buchet-Chastel.

lundi 10 août 2026

Du liant pour les humains et les pays déchirés

DESPOT

Slobodan Despot – Le premier roman de l'écrivain et éditeur suisse Slobodan Despot plonge son lectorat dans ce pays qui n'existe plus et où il est né: la Yougoslavie. Une Yougoslavie en morceaux, voilà ce que montre "Le Miel". Un roman bien nommé, où le produit des abeilles, personnage à part entière, joue entre autres le rôle de liant providentiel. Un roman traversé, aussi, par un précepte récurrent: "Chacun de nos gestes compte."

... À compter par celui de Vera qui, en présence de deux personnages en panne sur l'autoroute, l'un d'âge mûr, l'autre carrément sénior. Le moins âgé, qu'on découvre être le fils de l'autre, se plaint de ne pas avoir suffisamment d'argent pour financer le dépannage d'un véhicule déjà fatigué par les kilomètres. Sans réfléchir, Vera lui donne l'argent, une forte somme qu'elle gardait pour payer des arriérés d'impôts. Et voilà que le fils, Vesko, dit "le Teigneux", vient quelques jours plus tard lui apporter cinquante kilos de miel... et toute son histoire, que Vera confie en parallèle au narrateur, qui fait figure d'observateur extérieur, voire de commentateur.

Il en résulte, sur à peine 129 pages, toute une histoire un poil picaresque, traversée d'épisodes rocambolesques: dans leur fuite, deux frères, l'un économiste, l'autre engagé sous uniforme, ont oublié leur père apiculteur quelque part dans la Krajina, région de la république autonome des Serbes de Bosnie. Frontières franchies, contrôles aléatoires voire violents: chaque étape montre une Yougoslavie en morceaux, où l'union sous une seule bannière n'est plus qu'un souvenir écrasé par les rancœurs historiques à nouveau exacerbées: djihadisme, oppositions au temps du nazisme ou des empereurs. Le points de vue, précisons-le, est celui des Serbes, désignés rappelons-le comme les méchants des conflits qui ont éclaté dans les années 1990 en ex-Yougoslavie.

Et c'est là qu'intervient le miel, matière bénéfique et prisée depuis toujours, autour duquel l'auteur développe un imaginaire original, quasi merveilleux. Le choix de cet aliment jaune doré en suggère le caractère précieux aux yeux du lecteur. Du côté de Vera l'herboriste, c'est un ingrédient précieux pour la fabrication d'électuaires. Du côté de Vesko et de son père, il a la valeur des pièces d'or (en plus de la couleur) et sert donc de bakchich. Ce qui s'explique: "Les pompistes, c'est comme les gendarmes et les douaniers. Ça a des femmes, des enfants et des rhumes." Et ça marche, mieux même que des espèces ou de l'alcool, de la plus diverse des manières, avec pour constante le respect envers le produit. Et pour le narrateur, c'est le liant d'une histoire aventureuse où, autour du fruit du travail des abeilles, les frontières des hommes sont un instant effacées.

C'est à longs traits que l'on déguste "Le Miel", roman rapide et dense qui, autour d'une poignée de personnages emmenés par le tourbillon du miel, dessine les vestiges d'un pays désormais fracturé en éléments qui ne savent plus s'apprécier et où avoir le mauvais accent peut être fatal. A la profondeur de l'observation des peuples, répond dans "Le Miel" celle de l'observation de gens innocents que l'Histoire baratte.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

Le blog de Slobodan Despot (en sommeil), le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Cécile BaudryFrancis Richard, Sylvain Thévoz.

dimanche 9 août 2026

Dimanche poétique 754: Cécile Sauvage

Dans l'ombre de ce vallon

Dans l'ombre de ce vallon 
Pointent les formes légères 
Du Rêve. Entre les bourgeons 
Et du milieu des fougères 
Émergent des fronts songeurs 
Dans leurs molles chevelures, 
Et des mamelles plus pures 
Que le calice des fleurs.

Ô rêve, de cette écorce 
Dégage ton souple torse, 
Tes deux seins roses et blancs, 
Et laisse dans le branchage 
Retomber le long feuillage 
De tes cheveux indolents. 
Ne sors jamais qu'à demi 
De cette écorce native 
Et reste à jamais captive 
De ce silence endormi, 
Ô Beauté triste et pensive.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 7 août 2026

Facebook: un coup d'œil glaçant en coulisses

Sarah Wynn-Williams – Il arrive, et c'est épatant, que les lectures télescopent l'actualité. Ainsi, c'est aujourd'hui que j'ai achevé ma lecture de "Des gens peu recommandables", témoignage de Sarah Wynn-Williams relatif à ses années d'activité chez Facebook. Et c'est aujourd'hui aussi que le groupe Meta, propriétaire de Facebook, s'est mangé une amende d'un gros demi-milliard de dollars pour tout le mal qu'il a fait à la jeunesse. Sarah Wynn-Williams en parle justement dans son livre (que Facebook a tenté d'interdire), au chapitre "Ciblage émotionnel" – toute cette pub qui s'adresse à des personnes qui se disent dans tel ou tel état d'esprit. Car oui: Facebook, as de la collecte de données, est en mesure de vendre, de manière ciblée, des cordes de pendu à des suicidaires.

Mais n'anticipons pas...

"Des gens peu recommandables" se lit comme un roman, autant le dire d'emblée, et les illusions perdues évoquées en couverture ont quelque chose de balzacien. Enfin, le fait que tout soit présenté comme vrai par une autrice manifestement sincère rend l'ensemble glaçant: le lecteur oscille entre rires jaunes et sensations de révolte. L'autrice est, en début de récit, une Néo-Zélandaise prête à affronter la vie mais un peu naïve, croyant que Facebook est l'outil rêvé pour faire émerger un monde meilleur. Juriste et diplomate, avouant être pleine d'illusions à l'aube de sa carrière, elle se fait fort de convaincre l'équipe de cette licorne qu'il faut du sens politique pour créer, comme l'envisage l'entreprise de Mark Zuckerberg, un monde meilleur et plus connecté. La déception sera amère...

Voici donc, vu de l'intérieur, le portrait d'une start-up qui a certes réussi, mais n'a jamais vraiment mûri dans sa culture, ni dans celle des individus qui constituent le "top" de son personnel. L'autrice excelle lorsqu'il s'agit de cerner les difficultés et spécificités de tel ou tel marché, par exemple la Chine (faut-il collaborer avec son gouvernement autoritaire?) ou le Myanmar (faut-il laisser passer les messages de haine entre bouddhistes et rohingyas musulmans?). 

L'image que l'autrice renvoie du groupe est celle d'une entreprise qui, derrière les beaux principes affichés, avance comme si le monde fonctionnait comme les Etats-Unis. Dans le cadre de son activité, l'autrice montre combien il est difficile d'expliquer à une poignée de jeunes Américains riches, blancs et déconnectés que le monde ne tourne pas forcément autour d'eux. Elle évoque, de ce point de vue, l'évolution d'un Mark Zuckerberg d'abord intimidé par le monde politique, puis enthousiaste dès lors qu'il a compris comment en tirer profit. Car oui, rappelons-le, une start-up n'a qu'un seul objectif: faire du fric – Dan Lyons l'explique très bien dans "Les nouveaux cobayes" – et le lecteur le comprend, en tout cas au moment où il lit le chapitre consacré aux coulisses de la première campagne en vue de l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.

"Des gens peu recommandables" relate aussi la déchéance morale d'une entreprise qui, devenue parfois plus puissante que des pays, part dans une illusion de toute-puissance: l'autrice devra démontrer que les oppositions à Facebook vont plus loin que les réactions épidermiques de quelques aigris. Cela commence avec le produit "internet.org", qui peut être vu comme un "Internet du pauvre", certes gratuit, mais imposé par une puissance américaine à des peuples qui n'en demandent pas forcément tant et y voient une tentative de colonisation.

Cette amoralité dans l'action résonne avec l'absence apparente de surmoi dont font preuve certains cadres de l'entreprise, et aussi avec la distance qu'il y a entre la politique RH présentée par l'entreprise et sa réalité. Entre temps de travail excessifs, congés maternité massacrés et vie de famille en pointillés, l'autrice évoque bon nombre d'avanies. A celles-ci vient s'ajouter le harcèlement sexuel et les propositions louches, à travers le personnage de Joel Kaplan (qui télétravaille depuis son lit et pose des questions déplacées, par exemple à base de "dirty Sanchez"), mais aussi celui de Sheryl Sandberg, femme et numéro deux fantasque de l'entreprise, qui l'invite dans son lit au cours d'un des nombreux vols en jet privé que l'autrice effectue avec l'équipe de direction de Facebook.

Témoignage fort porté par une autrice qui se fait lanceuse d'alerte, "Des gens peu recommandables" pose en filigrane quelques questions intéressantes sur le monde d'aujourd'hui. Est-il ainsi possible que des gens riches et immatures, cultivant l'entre-soi, puissent être laissés aux commandes d'un réseau social qui, bien manœuvré, pourrait effectivement contribuer à un monde meilleur? Et quelle doit être la neutralité de l'internet en général, et du réseau social Facebook en particulier, en matière de politique? Cela, et l'autrice le relève, sachant que l'équipe de direction est composée de Blancs juifs issus de Harvard – ce qui, avec tout le respect que nous leur devons, n'est pas exactement un modèle de diversité. Au terme de sa lecture, le lecteur aura de quoi être dégoûté d'un réseau social pourtant entré dans les usages de tout un chacun depuis quelques lustres. Cliquera-t-il encore sur "J'aime" une fois le livre refermé?

Sarah Wynn-Williams, Des gens peu recommandables, Paris, Buchet-Chastel, 2025. Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj.

Le site des éditions Buchet-Chastel.

lundi 3 août 2026

Deux ados amoureux au bord de l'eau

Lili Nyssen – Une adolescente et un adolescent qui s'aiment, s'expriment, ou pas. Et une narratrice, plus âgée, qui illustre leur destin en leur conférant une part d'elle-même. Tel est le propos mis en place par l'écrivaine Lili Nyssen dans "L'Effet Titanic", son premier roman. Tout semble séparer les deux amis, à commencer par la distance: la fille, Flora, vit près de la Manche au Havre, alors que Zak, le garçon, vit dans un tout autre quartier. 

Dans une écriture ciselée, très écrite voire poétique jusque dans sa forme (voir la manière dont "je t'aime" est déconstruit, pour dire la difficulté qu'il peut y avoir à le dire), ce qui n'empêche pas des écarts plus familiers et expressifs, l'auteure relate la tendresse et les non-dits, mais aussi l'alcool des soirées et les sorties. Au fil des pages, c'est une école sentimentale qui se dessine, à l'aune de la jeunesse. L'utilisation assumée de pronoms variés pour évoquer ses personnages peut sembler déroutante, mais on s'y fait: la narratrice, accro à Tinder, a aussi ses avanies.

Le motif de l'eau est récurrent dans "L'Effet Titanic", à commencer bien sûr par un clin d'œil au film de James Cameron. Les flots mortels du film font écho à la proximité de la Manche, mais aussi, entre autres, aux moments de tendresse passés sous la douche. 

L'amour partagé, quoique sinueux, entre Flora et Zak fait écho à celui, impossible, du frère de Zak, homosexuel dans un milieu et une famille qui réprouvent ce penchant. L'écriture se fait grave alors, à partir du moment où, après avoir tenté de se suicider, le frère de Zak se retrouve dans le coma à l'hôpital. Et l'on découvre la famille de Zak, son père en particulier. Cela, en miroir avec la mère de Flora, qui semble parfois redécouvrir sa fille.

C'est avec une grande sensibilité que l'écrivaine Lili Nyssen dessine l'éveil à l'amour de deux ados de province livrés à leur temps et à l'eau qui, telles les années, coule inexorablement. "L'Effet Titanic" apparaît comme un roman travaillé avec succès pour qu'il sonne juste.

Lili Nyssen, L'Effet Titanic, Paris, Les Avrils, 2022.

Le site des éditions Les Avrils.

Egalement lu par Pierre Ahnne, Waterlyly.

dimanche 2 août 2026

Dimanche poétique 753: Etienne Jodelle

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme, 
Qui esclave a rendu ma franche liberté,
Et qui m'a asservi, c'est l'exquise beauté, 
D'une que jour et nuit j'invoque et je réclame.

C'est Le feu, c'est Le noeud, qui lie ainsi mon âme, 
Qui embrase mon coeur, et le tient garotté
D'un lien si serré de ferme loyauté,
Qu'il ne sauroit aimer ni servir autre Dame.

Voilà le Feu, le Noeud, qui me brûle, et étreint :
Voilà ce qui si fort à aimer me contraint 
Celle à qui j'ai voué amitié éternelle, 

Telle que ni le temps ni la mort ne sauroit 
Consommer ni dissoudre un lien si étroit 
De la sainte union de mon amour fidèle.

Etienne Jodelle (1532-1573). Source: Bonjour Poésie.