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dimanche 26 juillet 2026
Dimanche poétique 752: Michel-Ange
samedi 25 juillet 2026
Piégé dans les coulisses de l'édition
Le roman de Jean-François Merle n'a cependant pas grand-chose à voir avec celui de Jean-Edern Hallier. Au fil des pages, en effet, Jean-François Merle s'attache, bien plus que son aîné qui joue la carte de l'introspection qui fonde une vocation, à décrire les magouilles baroques du petit monde de l'édition germanopratin. Pour cela, il lui faut un naïf: ce sera le narrateur, écrivain de peu, soudain repêché par une maison d'édition avec laquelle il est en délicatesse. Sa mission, pour se racheter? Aider un écrivain de renommée mondiale (et l'auteur en rajoute, quitte à caricaturer) à rédiger ses souvenirs. Et comme souvent, c'est par le fric qu'il est tenu.
Sans doute connaisseur du monde éditorial parisien, l'écrivain en démonte les rouages dans un roman qui, longtemps, semble avancer pépère. Le lecteur découvre une éditrice acariâtre, Dolorès, et son impénétrable assistante, Solveig (comme si toutes les assistantes et stagiaires parisiennes s'appelaient Solveig – j'ai déjà vu ce prénom chez Frédéric Beigbeder, je crois, et peut-être même dans la vraie vie!), et un écrivain rugueux, André Maillencourt. Dans un premier temps, le lecteur s'amuse doucement en observant le narrateur se cogner aux obstacles d'une mission qu'il n'a pas choisie mais qui pourra le sortir de sa mouise de jeune homme sans but dans la vie. Quant à Dolorès, on aime la voir défendre son poste, qui suscite bien des jalousies.
Heureusement, l'auteur sait placer quelques obstacles sur le chemin de ses personnages. C'est presque attendu: le narrateur, lassé de jouer le rôle de corniaud de service (on pense au personnage principal du film du même nom, mais aussi au Guillaume de Saint-Sève de Charles Exbrayat – c'était dans "Bye bye, chérie!"), se met à s'intéresser à son sujet. Et voilà qu'entrent dans la danse un chercheur en littérature française, plus proche de Saint-Evremond que d'André Maillencourt, et Raoul Legerbeux, journaliste spécialisé dans les échos et potins. Quel sera leur rôle? Des grains de sable imprévus dans une histoire qui aurait dû rouler et renflouer la fragile trésorerie de l'éditeur qui emploie Dolorès.
Enfin, le nom d'André Maillencourt fait immanquablement penser à celui d'André Malraux, écrivain, ministre et mythomane notoire – et dont l'écrivain Jean-Edern Hallier aimait à se réclamer. Le romancier met ainsi le lecteur sur la piste de ce qui va faire l'essence de son roman: un jeu incessant entre le mensonge, omniprésent dans le monde impitoyable de l'édition, et la vérité, qui se dérobe constamment dans "Le grand écrivain", encourageant le lecteur à la chercher en tournant les pages.
Et c'est pour la fin que l'écrivain réserve ses retournements de situation les plus épatants. Pour y parvenir, le romancier sait accrocher son lectorat par une écriture fluide et efficace, nourrie à tous les instants par un humour protéiforme, tantôt rocambolesque, tantôt né des situations mises en scène. Cela, sans oublier une manière toute personnelle, pince-sans-rire, de dire les choses. Autant dire que dans la version signée Jean-François Merle, "Le grand écrivain" s'avère un chouette roman d'humour, capable d'offrir à son lectorat une visite guidée bien informée des coulisses du monde éditorial parisien, incluant une présentation adroite de ses acteurs.
Jean-François Merle, Le grand écrivain, Paris, Arléa/1er mille, 2018.
Le site des éditions Arléa.
Egalement lu par Dominique Bernard, Nicole Grundlinger.
vendredi 24 juillet 2026
Jean-Yves Cendrey et le pouvoir délétère des ondes
Voici l'affaire: tout commence avec la narration, amusée et travaillée, du personnage de Wallstreet, mal marié puis sommé de divorcer, alter ego caricatural de l'auteur par certains aspects. Tout se passe à Berlin (où l'auteur vit avec son épouse, l'autrice Marie NDiaye), on sourit volontiers des négociations qui s'installent entre Wallstreet et sa femme Roswitha Viol-Wirchow. Mais le ver est déjà dans le fruit: dès la première partie, l'auteur fait part de malaises, écrits de manière incidente en italiques. La fin de ce bout de roman coïncide avec le terme de la première partie du livre, qui bascule dès lors dans le témoignage.
"Schproum" amène l'écrivain à se révéler, parfois à son corps défendant, que ce soit face à ses médecins ou à son lectorat. Du point de vue politique, le Jean-Yves Cendrey du livre assume, en emménageant à Berlin, d'avoir pris ses distances avec la France en général, et en particulier avec celle de Nicolas Sarkozy, jugée outrancièrement policière. Du point de vue médical, la deuxième partie du roman met à nu, face au lecteur, un homme qui, face à la Faculté, hésite à s'ouvrir totalement. Le lecteur sent ici à quel point il est difficile pour un écrivain, parfois, de se révéler jusque dans ses faiblesses, qui qu'il ait en face de lui.
Quant à trouver sa place sur terre... là est la plus grande difficulté que traverse le Jean-Yves Cendrey du roman. C'est peu de le dire que de sentir qu'il est mal à l'aise dans les logements retirés où il tente d'élire domicile à la recherche de tranquillité: c'est tantôt médiocre (les Cévennes), tantôt d'une humidité répulsive (Ouessant), tantôt malaisant (Paris, vers Saint-Sulpice, dans le charmant hôtel Louis II). Mais, le lecteur le comprend peu à peu, le mal dont souffre l'auteur qui se raconte est à la fois indétectable et invivable: c'est l'électrohypersensibilité.
Sans rien céder à son talent pour la formule mémorable et pour les rapprochements audacieusement poétiques entre les mots, l'écrivain propose avec "Une fin" une troisième partie militante, fâchée, peu amène face à un gouvernement français qui considère, et l'écrivain cite une ministre des télécommunications son temps, les électrosensibles comme des personnes qui agitent "des peurs irrationnelles" qui, si on les écoutait, auraient eu "de graves conséquences économiques". Un discours qu'il juge pour le moins anachronique alors que d'autres pays que la France, sait-il, s'interrogent depuis longtemps sur la possibilité que les ondes soient néfastes pour une partie de la population – soit dit en passant, il en était formellement question à Fribourg (Suisse) en février 2003 déjà, à travers la personne de Jean-Marie Danze, certes présentée comme l'anti-portable de service dans le cadre d'un café scientifique orienté.
Handicapé d'un genou, incapable de parler voire de penser, l'écrivain se considère, diagnostic et constats personnels à l'appui, comme électrohypersensible, et il est permis de le croire au vu des symptômes manifestés et de ce qu'ils peuvent avoir de handicapant selon l'auteur, rendu inapte à l'écriture par la bouillie d'ondes qui nous entoure mais qui a su faire ses propres recherches. A la fois témoignage et roman inachevé ("avorté", dit l'auteur), "Schproum" est-il le chant du cygne d'un écrivain de grande valeur, à la plume envoûtante, dont la France, tantôt saturée d'électricité dans l'air, tantôt malcommode à habiter, ne veut plus? Il est permis de le penser, hélas.
Jean-Yves Cendrey, Schproum, Arles, Actes Sud, 2013.
Le site des éditions Actes Sud.
Lu par Chantal Levêque, Odile Beniahya-Kouider.
mercredi 22 juillet 2026
Incendie, année zéro: le destin d'un village résilient
Le premier "jeudi noir" mentionné par l'auteur est bien sûr celui du grand feu. L'auteur en retrace le déroulé, autant que la documentation encore disponible aujourd'hui le permet. La presse, en particulier, se révèle une source féconde. Outre l'événement, le chapitre consacré à l'incendie rappelle aussi la solidarité spontanée qui s'est rapidement fait jour: collectes de fonds, logements dans le village voisin de Neirivue pourtant un peu rival.
L'auteur, enfin, ne manque pas de relater une belle histoire, celle de Louis dit "A la noire" qui, relogé à Neirivue, y a rencontré celle qui deviendra son épouse par-delà les épreuves. Pour le coup, c'est l'occasion d'esquisser, dans un chapitre distinct, le destin d'une famille pauvre comme il y en avait encore beaucoup au tournant du siècle dans une Gruyère restée rurale, tributaires de la commune pour, par exemple, obtenir des chaussures.
Le deuxième "jeudi noir" est associé à la démission fracassante, en 1934, de Jean-Marie Musy, enfant d'Albeuve devenu Conseiller fédéral – le premier Fribourgeois à avoir décroché une telle fonction, au sommet du gouvernement national suisse. Là encore, le travail de mise en contexte est remarquable: l'auteur en profite pour évoquer l'"hôtel de l'Ange" d'Albeuve, tenu précisément par les Musy. Et tout en rappelant le choc qu'a pu représenter au village la démission de Jean-Marie Musy, "Les jeudis noirs d'Albeuve" n'omet rien des zones d'ombres d'un ministre certes méritant (il s'y connaissait en finances), mais tenté par les régimes autoritaires des pays alentour.
Partant de l'évocation d'un événement ponctuel marquant qui apparaît dès lors comme un moment de (re)naissance, une année zéro, l'auteur dessine peu à peu une histoire du village à travers certains enjeux et surtout certains personnages, anonymes ou notables du cru, représentatifs de la vie locale. D'emblée, et parfois en composant avec le gouvernement cantonal conservateur, il a fallu reconstruire. Le développement d'industries locales ambitieuses, travaillant la pierre ou le bois, est évoqué: tel entrepreneur charpentier est allé chercher du personnel jusqu'en Italie, formant une première vague d'immigration. Tel autre, après la Seconde guerre mondiale, proposera des cuisines aménagées là où c'est le potager à bois qui règne: avec les Trente Glorieuses, qu'advienne le confort!
Ces portraits vont jusqu'à évoquer des personnes qui sont encore de ce monde, et que le lectorat local de "Les jeudis noirs d'Albeuve" a sans doute connus. On pense notamment à Jean-Louis Castella, figure politique et musicien de renommée régionale, ou à celui qu'on surnomme Boudji, lui aussi actif en musique, mais aussi dans l'ébénisterie. C'est l'occasion, pour l'auteur, d'évoquer les chœurs et sociétés de musique locales: à l'instar de nombreux villages fribourgeois, Albeuve a son chœur paroissial et sa fanfare.
Fruit d'un travail de recherche méticuleux et qu'on devine considérable, fait à la fois d'exploration de documents d'hier et d'aujourd'hui et d'entretiens personnels, "Les jeudis noirs d'Albeuve" dessine le portrait d'un village résilient, qui a su rebondir après une catastrophe majeure, assurant d'emblée son alimentation en électricité et en eau, et obtenant dès le début du vingtième siècle une gare pour le chemin de fer à écartement métrique. Sa rédaction se révèle vivante et aisée, parfaitement adaptée à tous les publics. Enfin, ce livre est richement illustré, les images d'époque y côtoyant des photos d'aujourd'hui, prises spécialement pour l'occasion par Jean-Bernard Sieber. Un jalon important pour ceux que l'histoire locale passionne!
André Beaud, Les jeudis noirs d'Albeuve, Bulle/Montreux, Editions Montsalvens, 2026. Préface de Patrice Borcard.
Le site des éditions Montsalvens.
lundi 20 juillet 2026
Une triplette parfaite avec le Japon en toile de fond
Et quand il s'agit de décrire, l'auteur ne se gêne pas, et cela lui réussit tout à fait. Ce qu'il assume avant tout, c'est de simplement donner à voir, sans chercher dans l'action quelque philosophie liée à une époque qui, peut-être, n'en a même pas. Et lorsqu'il donne à voir, force est de constater qu'il y a chez cet écrivain un sens poussé de l'observation et une capacité redoutable à mettre le nez du lecteur dans ce qu'il montre, pour le meilleur et pour le pire. On le devine dès le premier chapitre, riche en gros plans qui déconstruisent les personnages mis en scène, dans une ambiance chargée qui ne peut mener qu'à une étreinte – pas décrite, celle-ci. Mais le sujet est posé.
D'autres chapitres, en effet, s'avèrent parfaitement explicites en matière de sexe. Loin de prendre des gants, l'auteur va même faire assaut d'images, parfois, pour dire la laideur de soirées de débauches où tout le monde, littéralement, baise avec tout le monde. Pornographique? Guère: on sent plutôt, au gré d'images choisies parfois comme si l'autre les voulait expressément affreuses, une envie chez l'auteur de dégoûter quelque peu son lecteur – ou en tout cas de ne pas le ménager par une esthétisation ou un voyeurisme malvenus. Il en reste un drôle de goût, violemment saisissant et perturbant, d'autant plus que les descriptions font appel à tous les sens...
Au sexe, répond la drogue, qu'elle facilite sans doute, par des dérapages décomplexés. Tout commence par des dialogues pas toujours très sensés, et se termine par des promesses qui résonnent comme vaines. Tout autant que les gestes, l'auteur sait les mots d'un monde, celui des stupéfiants, que le lecteur des années 1970 ne connaît pas forcément, et s'en sert pour conférer de la véracité aux échanges entre personnages. A cela vient s'ajouter, toujours finement observées, les descriptions de trips plus ou moins bons, en fonction des doses d'héroïne prises – et pas toujours adaptées, au risque d'overdoses ou de mauvais trips émétiques – car oui, il est aussi question de liquides corporels. Et d'un ananas moisi...
Quant au gros son, le lecteur reconnaît sans peine les grands classiques américains, venus supplanter des musiques japonaises plus traditionnelles, ou alors leurs homologues – de même d'ailleurs que la citation de quelques compositeurs classiques d'Europe. Il est permis de voir, dans la bande sonore du livre "Bleu presque transparent", la description en creux d'un effacement progressif de la musique japonaise de toujours face à des airs venus d'ailleurs et perçus comme plus jeunes, plus cool. Après tout, l'action de ce roman se déroule près d'une base navale américaine...
Il ne reste guère d'espoir à la fin de "Bleu presque transparent", si ce n'est ce fugace reflet coloré qui, sur un morceau de verre, donne son titre à ce roman, porté par une écriture familière qui se savoure plutôt lentement, dans un rythme contrebalancé par des chapitres le plus souvent assez courts. Pour terminer, relevons encore que l'ouvrage a fait sensation à sa parution au Japon en 1977, et qu'il y a obtenu un prix égal au Goncourt.
Ryu Murakami, Bleu presque transparent, Paris, Robert Laffont, 1979, traduit du japonais par Guy Morel et Georges Belmont.
Le site des éditions Robert Laffont.
dimanche 19 juillet 2026
Dimanche poétique 751: Yseult Coulon
mercredi 15 juillet 2026
O monts indépendants...?
Voilà de quoi amorcer une critique en bonne et due forme, fondée sur un rapport de domination poussé ici jusqu'à l'absurde: la Suisse romande n'existe pas en tant qu'entité politique (on l'aurait appelée Romandie), il n'y a que des cantons, qui sont certes des Etats; mais en Suisse, les affaires étrangères relèvent de la seule compétence de la Confédération – une administration qui pense en allemand, même lorsque le ministre responsable est romand, et ce, depuis toujours, alors que les cantons romands sont suisses et pleinement égaux aux autres cantons depuis 1793 seulement – merci Napoléon! D'autres sommets sont évoqués, illustrant la frilosité de la Suisse, surtout alémanique, face à quelque chose qu'en vrai, elle ne connaît pas.
Eric Berthoud envisage la question du séparatisme romand, qu'il a lui-même soutenu notamment dans le cadre du Mouvement romand, aujourd'hui éteint ("Les monts Athos de la francophonie" date de 1994, et certains éléments ont évolué depuis). Son propos croise celui de l'autonomie du canton du Jura, obtenue de haute lutte face au canton de Berne. Il entre aussi en résonance avec le discours vigoureux que l'abbé Clovis Lugon tient dans "Quand la Suisse française s'éveillera". Notons du reste que l'auteur adopte ce terme de "Suisse française" pour rapprocher ethniquement le Romand du Français. On peut en débattre...
D'autres questions sensibles sont abordées, en particulier la germanisation de la Suisse romande par la langue et par des éléments culturels qui n'ont parfois rien à voir avec, pour le dire vite, les mentalités romandes – une germanisation qui prend parfois la forme de l'anglicisation, l'Alémanique étant plus perméable à l'anglais que le Romand.
Côté formation, l'auteur s'oppose à l'enseignement du dialecte et se révèle favorable, par crainte du mélange, à l'enseignement de langues étrangères seulement lorsque la langue maternelle, en l'occurrence le français, est maîtrisé – que ce soit en Suisse ou dans l'Europe des XII de l'époque: cela ne profiterait qu'aux "grandes" langues, et en définitive à un anglais standard appauvri. Si l'argument tient la route au niveau collectif, on peut regretter que l'auteur fasse l'impasse sur l'enrichissement que peut apporter, individuellement, la maîtrise d'une ou deux langues en plus de la langue maternelle. Enfin, l'auteur n'omet pas d'évoquer le principe de territorialité, qui offre une certaine sécurité aux langues latines en Suisse et fait donc l'objet d'une surveillance sourcilleuse.
Il est permis enfin de regretter qu'un tel essai contienne autant de coquilles, d'autant plus qu'il s'agit d'un travail richement documenté, fondé entre autres sur Cornélius Castoriadis, sur l'un ou l'autre juriste suisse (sans oublier des rapports qui ont fait date, comme le rapport Clottu (1975) sur la politique culturelle en Suisse) et aussi sur le vécu et les expériences de l'auteur. Qu'il date un peu est inévitable: la Suisse n'avait pas la même Constitution en 1994 qu'aujourd'hui, et l'envie d'autonomie romande, dans une région devenue dynamique et prospère, s'est quelque peu effacée malgré la persistance de clivages et de préjugés: le röstigraben, désormais, on vit avec. A moins qu'un jour...
Eric Berthoud, Les monts Athos de la francophonie, Neuchâtel, chez l'auteur, 1994.
lundi 13 juillet 2026
Quand les taupes modèles font les placards chez les mannequins
Dans "Les mannequins ne sont pas des filles modèles", les lecteurs retrouvent Fitz, anti-héros amusant, capable de se mettre dans les pires situations par amitié (tout en se demandant, jamais si cocasse que lorsqu'il se victimise, ce qu'il est allé faire dans cette galère), en particulier envers ses amis Déborah, enseignante cocaïnomane, et Moussah, videur musculeux et Black de son état. Tout commence à dérailler au moment où la copine de Moussah, appelée mais non encore élue à la carrière de mannequin, disparaît: Cerise, c'est sa copine, il l'a dans la peau, vraiment, et puis elle est belle et super bonne au pieu. Gagné: le lecteur l'aime aussi, et le voilà ferré.
Fitz mène l'enquête, dès lors. Celle-ci est corsée par la situation de ce personnage, dealer éthique mais dealer quand même, queutard à l'occasion et en porte à faux face à des parents qui aimeraient bien le voir se ranger, si possible avec une femme – c'est un gag récurrent de "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". La police l'a à l'œil, un œil ambivalent: celui de Jessica, policière un brin paternaliste, voire adultiste, adepte du "c'est pour ton bien", mais prête à couvrir son... ex. Parce que oui: à force, Fitz a des ex partout, et il sait s'en servir. Cela, même dans le milieu des mannequins, ce qui va jouer un rôle dans ce roman, par le biais de l'énigmatique Aurélie (à la fois conquête et ex, OK!) et, plus largement, de sa chic famille.
Portée par l'amitié solidaire qui soude le trio constitué par Déborah, Moussah et Fitz, l'enquête, informelle, flirte constamment avec la légalité: il y aura plus d'une effraction que les personnages auraient aimée plus discrète, et de la part du camp adverse, plus d'une tentative d'intimidation qui fait mal. Et de façon plus astucieuse, l'écrivain réussit à mettre en scène les rivalités qui s'installent entre des mannequins désireux de percer dans leur métier, mais pressés par le temps: dans ce métier, 25 ans, c'est déjà vieux, et les sourires sont volontiers plus carnassiers que sororaux lorsque les places à prendre sont à la fois rares et lucratives. Astuce supplémentaire: l'auteur réussit à camper à la perfection un certain Nathan, patron d'agence à l'orientation sexuelle incertaine (la typologie de Fitz a de quoi faire sourire!) mais parfaitement capable de jouer sur les divisions entre des mannequins qui lui ont fait confiance pour leur carrière.
Enfin, de manière attendue, c'est à Paris, capitale de la mode s'il en est, que se déroule l'intrigue de "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". Le décor est crédible; il aime s'attarder dans les bars et les lieux branchés, mais ne dédaigne pas de dire le côté parfois bricolé des coulisses du glamour, de manière finement observée, par exemple en disant la signalétique, misérablement résumée par des feuilles de papier scotchées sur les portes.
Mené de main de maître jusqu'au dernier retournement de situation, "Les mannequins ne sont pas des filles modèles" séduit par son humour de tous les instants, ainsi que par la capacité hors pair qu'a l'auteur de prêter à son personnage récurrent d'excellentes vannes et punchlines. Le lecteur habitué de la saga découvrira par ailleurs l'identité du hacker légèrement intrusif qui hante l'ordinateur de Fitz. Un indice: il s'appelle Olivier Gay, et il est écrivain. Et s'il n'est pas le narrateur, il n'en est pas moins omniscient...
Olivier Gay, Les mannequins ne sont pas des filles modèles, Paris, Editions du Masque, 2014.
Le site des éditions du Masque.
Egalement lu par Alliance Coaching 17, Anaïs, Encres et Calames, Joyeux Drille, Laure, Liseron d'hiver, L'Oncle Paul, Margaud Liseuse, Oihana, Oukouloumougnou, Païkanne, The Magic Orange Plastic Bird, Un brin de lecture.
dimanche 12 juillet 2026
Dimanche poétique 750: François Tristan L'Hermite
Séjour mélancolique, où les ombres dolentes
Se plaignent chaque nuit de leur adversité
Et murmurent toujours de la nécessité
Qui les contraint d'errer par les tombes relantes,
Ossements entassés, et vous, pierres parlantes
Qui conservez les noms à la postérité,
Représentant la vie et sa fragilité
Pour censurer l'orgueil des âmes insolentes,
Tombeaux, pâles témoins de la rigueur du sort,
Où je viens en secret entretenir la mort
D'une amour que je vois si mal récompensée,
Vous donnez de la crainte et de l'horreur à tous,
Mais le plus doux objet qui s'offre à ma pensée
Est beaucoup plus funeste et plus triste que vous.
vendredi 10 juillet 2026
A l'enseigne des cœurs battants
Tous domiciliés en Suisse romande, les écrivains qui se sont lancés dans l'aventure ont tous choisi un cadre qui, de manière plus ou moins marquée, sera nécessairement plus significatif que le décor interchangeable d'une grande ville. C'est là une première contrainte, tant il y a peu de Paris ou de New York en Suisse romande. Les romances se développent donc dans des lieux-dits ou de petites localités, à l'exception peut-être de la très urbaine romance "Un ciel entre nous" de Jean Morisod qui, à Genève, dévoile les cruautés et la vanité du milieu professionnel du luxe. Quant aux personnages, loin des "citadines branchées" que courtisaient naguère les éditions Red Dress Ink, ceux-ci apparaissent le plus souvent directement accessibles au lectorat, avec leurs lumières et leurs zones d'ombre. Accessibles, voire accueillants: on pense à la gouleyante nouvelle "La délivrance" de K. Sangil, où la fausse monnaie façon Farinet flirte avec des sentiments amoureux on ne peut plus vrais, fluidifiés par un peu de bon vin valaisan –– le pendant local du Cosmopolitan de Carrie Bradshaw dans "Sex And The City". De quoi faire monter le rouge aux joues!
De manière générale, on sent dans chaque texte l'envie, de la part des auteurs, d'expérimenter, de se détacher un tant soit peu des figures imposées du genre. Cela apparaît dès la première nouvelle, "Le Chant de l'eau" de Céline Chételat, empreinte de tendresse, qui fait toute leur place aux amours enfantines qui grandissent avec les cœurs qui les portent. Venus d'autres horizons, le fantastique ou la science-fiction par exemple, certains auteurs tentent, non sans succès, de rapprocher les genres.
Cela donne "Le silence des runes" de David Tschopp, avec ses extraterrestres séquestrés qui rappellent, peut-être, par leur sort, les réfugiés qui arrivent en Suisse et qu'on loge dans des centres où la liberté est toute relative, ou alors "Les larmes de la dame blanche" d'Anaïs Guiraud, aux ambiances nocturnes à la fois fantastiques, inquiétantes et romantiques. Sans oublier une nouvelle aux ambiances nocturnes également, mais plus musclée, menée sur les chapeaux de roue autour d'un talisman: "Ici ou ailleurs" de Fabrice Pittet. Quant à la nouvelle "Le Jura Express" de Charlene Kobel, il laisse planer le doute: les cow-boys qui ont attaqué un train touristique jurassiens sont-ils de vrais outlaws venus du passé pour troubler une bande d'amis en goguette, déguisés en personnages du Far West?
L'amour étant un sentiment de toujours, plus d'un auteur s'est aventuré dans le genre de la romance historique. Bénédicte Gandois a emprunté à un épisode méconnu mais bien réel de la Réforme en terre vaudoise l'amorce de sa nouvelle "L'ange musicien", alors que, dans la veine "hate to love", Amélie Hanser réinvente, à grand renfort de dialogues rosses, l'invention de la fondue moitié-moitié sur un marché fribourgeois: c'est "Deux cœurs fondus". Et si son sujet, la confiserie à base de chaudrons en chocolat, est tout à fait actuel, "A la belle Escalade" d'Elisa Alberte se fonde sur la tradition de l'Escalade, née au lendemain d'une tentative d'invasion de Genève par les Savoyards. Et puisqu'on a parlé de narration "from hate to love", mentionnons encore ici "Retour aux sources" de Méline Darsck, qui relate le retour au village d'un grand ponte du rap à scandale, plus habitué aux groupies trop accueillantes qu'à l'accueil rugueux qu'on va lui faire chez lui – enfin, chez lui... ça se discute!
Enfin, le lecteur relève deux nouvelles qui s'aventurent du côté de l'homoromance: d'une part "La danse des automates" d'Azalyne Margot, empreinte de tendresse mais aussi parfaitement documentée autour du monde des boîtes à musique de gare, et d'autre part "Le jet d'eau dans la peau" de Stéphanie Manitta, où les sentiments semblent se rire de certaines contraintes liées au genre, sur fond d'aliments réconfortants servis dans un salon de thé.
Il déborde d'amour, ce "Cœurs de Suisse". Et surtout, il a offert à treize écrivains l'occasion de revisiter, sur la longueur d'une nouvelle suffisamment développée pour que naisse une histoire d'une certaine épaisseur, le genre populaire mais parfois décrié de la romance. De nouveaux sentiers à explorer? C'est ce que nous diront, à l'avenir, les parcours de chacun des autrices et auteurs.
Collectif, Cœurs de Suisse, Cossonay, La Maison Rose, 2026.
dimanche 5 juillet 2026
Dimanche poétique 749: Charles Guérin
samedi 4 juillet 2026
Un mariage et quarante ans d'odyssée
Dans "Le fils de l'arbre", le lecteur suit le personnage de Bakari, marié en son absence et à son insu à Bintou, qui a un enfant de son oncle, Youssoufou. Peu désireux de jouer ce jeu qui lui est imposé, il s'enfuit. S'ensuit une errance de quarante ans qui a tout d'une odyssée – la durée l'évoque, mais aussi, par exemple, le chien qui reconnaît son maître à son retour au village.
Cette période d'errance constitue le tissu du roman "Le fils de l'arbre". Elle recèle son lot de péripéties, révélatrices pour le lecteur occidental d'un monde particulier qui fonctionne selon ses propres règles et usages: un sens de l'hospitalité quasi sacré mais qui n'empêche pas les rumeurs, une certaine corruption, et aussi une vision déformée du monde des Blancs, en particulier Faranzi – la France.
On se retrouve ainsi avec l'histoire d'un policier qui rackette un gamin porteur de pépites d'or qui tente de vendre un carton à proximité d'une gare, celle d'enfants qui, face à une situation grave, n'osent pas intervenir parce qu'ils ne sont pas censés être au courant et craignent la sanction, un paralytique maudit qui trimballe une béquille qui, elle-même, recèle son secret. Là où Youssoufou pratique la pêche, qui lui permet de vivre et de faire vivre sa mère, Bakari se met à l'agriculture.
Tout cela est raconté avec le ton flamboyant d'un auteur qui, l'espace de 254 pages qui se savourent lentement pour en apprécier les images et le vocabulaire opulent, nourri encore de régionalismes, développe tout le talent d'un conteur hors pair. Une belle découverte!
Libar M. Fofana, Le fils de l'arbre, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2004.
Egalement lu par Yves Chemla.
mercredi 1 juillet 2026
Quelques vies sur une photographie
"Il fait chaud à Tanger au printemps" revêt une forme atypique, entre recueil de nouvelles et court roman, tant les dix nouvelles qui se succèdent, elles-mêmes divisées en séquences, sont liées entre elles. L'impression d'une histoire éclatée naît dès lors du fait que les récits collectés par Francesca se suivent dans un ordre qui n'a rien de chronologique afin de créer une mosaïque d'instants vécus à Tanger certes, mais aussi à Oran, à Salonique, à Paris, voire à Buenos Aires, au fil des années de vie de celles et ceux qui figurent sur la photo.
Celle-ci recèle quelques secrets plus délicat que l'autrice dévoile avec adresse, par exemple celle d'un sixième personnage: morte trop tôt donc absent de l'image, une enfant semble encore la hanter. Quant au sérieux apparent des personnes – deux hommes et trois femmes – il rappelle que la mort rôde en ces temps de guerre: l'ombre du nazisme plane sur cette famille juive d'origine française, et quelqu'un, dans le groupe, a décidé de s'engager de manière périlleuse. En fin de lecture, le lecteur comprend ainsi la valeur et la "rareté", au niveau d'une famille, d'une telle image, qu'il ne sera peut-être plus possible de reproduire.
Le lecteur se laisse volontiers captiver par les pages denses de ce court ouvrage qui oscille entre recueil de nouvelles et roman. Il devine que probablement, les personnages mis en scène ne sont autres que les alter ego des proches de l'autrice elle-même – ce qu'indique l'italianisation des noms de certains personnages. Et enfin, il fait la découverte de ce que peut avoir été la vie d'une famille, de la Seconde guerre mondiale à la fin du vingtième siècle, voire au-delà.
Françoise Cohen, Il faut chaud à Tanger au printemps, Paris, L'Harmattan, 2026.
Le site des éditions L'Harmattan.








